‹ Raphael d'Urbin et son père, Giovanni Santi (volume 4)Chapitre 64 sur 76 · SUR LES FRESQUES DE RAPHAËL AU VATICAN · texte numérisé non relu

SUR LES FRESQUES DE RAPHAËL AU VATICAN

M. Passavant n'a pu faire, usage, malheureusement, d'un livre qui a paru en France depuis quelques mois , et qui fait le plus grand honneur à son auteur, non moins passionné que M. Passavant lui-même pour le génie de Raphaël. Ce livre est intitulé : Essai sur les fresques de Raphaël au Fatican, par F.-A. Gruyer (Paris, Jules Reuouard, 1859, 2 vol. in-8").

M. F.-A. Gruyer, qui a étudié avec un soin religieux les peintures des Chambres et des Loges du Vatican, les décrit plus exactement et plus minutieusement que personne ne l'avait fait avant lui, et les juge en artiste, en poëte, en philosophe, en historien : « J'ai pensé, dit-il, que, pour apporter quelque variété dans ces descriptions, ce n'était pas trop des ressources de l'histoire, de l'iconographie, de l'esthétique et de la pratique même de l'art. » M. Gruyer pense que les fresques du Vatican, bien supérieures à tous les tableaux et à tous les dessins du maître d'Urbin, comprennent, pour ainsi dire, tout son œuvre : « 11 vient un moment dans l'histoire des peuples où la Providence fait surgir une personnalité puissante qui représente et résume pour l'avenir le travail de tout un siècle. Pour la Renaissance, Raphaël fut cet homme; ses fresques au Vatican sont le témoignage le plus éclatant de cette grande époque ; elles en sont le commentaire le plus évident et le plus magnifique. »

. L'ouvrage de M. Gruyer, on le voit par cette citation, ne se borne pas à faire passer dans notre langue les descriptions ingénieuses et fidèles de Bellori et de Montagnani; il est rempli surtout. par des appréciations historiques d'une haute portée. C'est d'ailleurs un ouvrage essentiellement français par les idées et les sentiments comme par la forme littéraire. Nous y renverrons donc le lecteur qui, même après avoir profité des savantes recherches de M. Passavant, nous saura gré de se laisser entraîner à l'enthousiasme sympathique de M. Gruyer.

Voici comment M. Gruyer exprime sa prédilection pour les fresques en généra] : « De tous les genres de peinture , la fresque est d'ailleurs celui qui permet le mieux de juger le talent d'un maître, car elle ne souffre ni hésitation ni retouches, elle exige une grande sûreté de main au service

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d'une grande netteté dans les idées ; et si les effets sont moins vifs que dans ceux qu'on obtient à l'aide des couleurs à l'huile, l'ensemble a une harmonie que nul autre procédé ne peut donner. » En présence des fresques qui décorent les Loges , il se demande quelle part revient à Raphaël dans ces peintures .- « Oui, s'écrie-t-il, c'est Raphaël tout entier qu'où doit admirer dans les Loges, et aucune de ses oeuvres n'est plus justement signée de son nom. Je dis Raphaël tout entier , parce qu'il fut en effet plus qu'un grand artiste ; il fut à lui seul toute une légion de grands ajtistes , et ce qu'on appelle l'école romaine se résume dans cette brillante et éphémère personnalité. »

Enfin, M. Gruyer étudie Raphaël sous le triple aspect que présentent ses œuvres, comme celles de la plupart des artistes de la Renaissance : « C'est surtout dans les Loges du Vatican, dit-il, qu'on peut considérer à la fois le Sauzio comme architecte, comme peintre et même comme sculpteur. Car c'est lui qui a élevé cette partie du palais pontifical ; ce sont ses composi; tions qui ornent les voûtes de la Loge du second étage, et c'est sur ses dessins qu'ont été modelés les innombrables bas-reliefs en stuc qui complètent, avec les arabesques, le merveilleux ensemble de cette décoration. »

M. Gruyer, ce nous semble, n'a pas eu entre les mains l'inestimable ouvrage de M. Passavant, mais en revanche il s'est servi d'une foule^de bons livres écrits en italien et tout à fait inconnus en France.

Depuis que M. Passavant a terminé la révision de son Histoire de Raphaël, la découverte de nouveaux documents relatifs aux tapisseries qui furent fabriquées en Flandre, d'après les cartons du peintre d'Urbin, a permis de compléter et de rectifier les faits qui se rapportent à l'exécution de ces célèbres tapisseries. Nous croyons donc utile de réimprimer ici une partie du curieux et savant travail que M. Alexandre Pincbart, employé aux archives de Belgique, a fait paraître dans la Revue universelle des arts, en août 1858. M. Pinchart ne paraît pas, d'ailleurs, avoir eu connnaissance du beau livre de M. Passavant.

« J'avais lu plusieurs fois avec attention le Journal de voyage d'Albert Dlirer dans les Pays-Bas. Mais il arriva qu'au moment où je rédigeais le travail présenté à l'Académie , la mémoire me fit défaut : j'oubliai que Diirer mentionne à différentes reprises le nom de Thomas Bolonius, qui n'est autre que Thomas Vincidor, appelé communément Thomas de Bologne, cette ville étant, selon toute probabilité, le lieu de sa naissance.

« Dlirer fit connaissance de Vincidor à Anvers. « C'est, dit -il — et ce témoignage a une grande valeur — un élève de Raphaël et un bon peintre; il a désiré me voir et est venu chez moi... » Puis il raconte qu'ils se firent mutuellement des cadeaux : l'Allemand, homme positif s'il en fut, estima S florins une bague antique, en or, ornée d'une très-belle pierre, que lui donna l'Italien, et dont un amateur offrit 10 florins. Par contre, il donna des épreuves de ses meilleures gravures dont il taxe la valeur à 6 florins. Dans sa pensée, il s'était donc montré plus généreux que son nouvel ami.

« Ils eurent de fréquents rapports. Diirer ajoute qu'au mois de mai (1S21) il remit à Vincidor une collection complète de ses gravures pour être envoyée à un peintre de Rome, en échange de quelques souvenirs de Raphaël, qui venait d'être enlevé, à la fleur de l'âge. Vincidor peignit le por-

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trait. d'Albert Di'irer, et un peu plus tard Durer, à son tour, dessina au charbon, procédé qu'il employait souvent, le portrait du peintre italien.

« M. Nagler » nous apprend que le portrait de Durer fut gravé par And. Stock, en 1G29, et qu'on y lit cette inscription qui confirme de tous points ce que dit le peintre de Nuremberg de la valeur artistique de son ami : Effigies Alber H Durer i, Norici, pictoris et sculptoris hactenus excellentissimi, delineati ad imaginem ejiis quam Thomas Vincidor de Boloignia ad vivum depinxit Antverpiœ 1520.

« Les tableaux de Vincidor doivent être d'une excessive rareté, car j'ai vainement parcouru les catalogues des musées d'Italie, de P'rance, d'Allemagne, de Russie, d'Espagne, d'Angleterre , et les descriptions des villes italiennes, je n'ai trouvé nulle part l'indication de quelque œuvre due à son pinceau. M. Nagler a été plus heureux que moi : il cite une planche très-rare de Corneille Corl, graveur hollandais , faite d'après un plafond peint par Vincidor et représentant les Dieux de l'Olympe. On lit au bas de cette gravure - : Tomaso Vincidor de Bolonia, inv. Corn. Court fecit. Ce plafond ornait peut-être quelque édifice ou palais de Rome , car c'est dans cette ville que Corn. Cort passa une bonne partie de sa vie , et qu'il mourut, en 1578, après avoir gravé un grand nombre de tableaux de Raphaël, de Fr. et Th. Zuccaro, de Clovio, de Barocci, etc. . « Vincidor était venu aux Pays-Bas, dans le courant de l'année 1520; nous voyons par le témoignage d'Albert Durer qu'il y était encore au mois de mai 1521. Je sais aujourd'hui l'objet spécial de ce voyage. Vincidor était chargé d'une mission de Léon X, et muni d'une lettre de recommandation ou sauf-conduit dans lequel le pape demande pour l'artiste, qu'il appelle son peintre et son familier, aide et protection à tous rois, ducs, princes, marquis, comtes et puissances quelconques, pendant la durée de son voyage : « Le talent distingué que vous vous êtes acquis dans la peincc ture, écrit Léon X, m'engage à vous accorder plusieurs faveurs. Je vous « reçois donc pour mon ami et mon commensal , et vous considère dé- « sormais comme étant du nombre de mes autres amis et commensaux. « Vous jouirez à l'avenir des mêmes privilèges, grâces et immunités qu'ils « possèdent, ou dont ils pourront être gratifiés ^. »

Cette lettre est datée de Rome, le 21 mai 1520.

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