PREFACE
pourquoi nous en donnerons les fraguienls qui intéressent l'art.
Toutes les histoires précédentes étaient peu précises sur la jeunesse de Raphaël. Nos recherches nous ont mis à même de fixer avec certitude les dates de l'arrivée de Raphaël chez le Pérugin, de ses relations avec lui et d'autres peintres de rOmbrie ou de Florence, de ses différentes pérégrinations à Urbin, à Florence et ailleurs, durant .cette première pério^ç-
Sur son existence et ses travaux h Rome, il y avait, à la vérité, peu d'omissions à signaler. Mais cependant nous avons éclairci beaucoup de faits confus ou mal interprétés.
La partie la plus difficile de notre tache était le catalogue des tableaux. Un pareil travail exige l'examen de tout ce qui a été attribué au maître. Nous avons consacré six années de voyages k vérifier nousniiême les tableaux de Raphaël. La difficulté est bien plus grande encore pour les dessins. Cependant nos connaissances techniques comme peintre, notre longue habitude de considérer les œuvres d'art, à la fois sous le rapport critique et sous le rapport historique , nous font espérer que nous n'avons pas commis d'erreurs graves. Nous en avons redressé plusieurs dans les catalogues précédents. Nous avons écarté beaucoup de dessins, mentionnés k tort comme originaux de Raphaël. Nous en avons ajouté quantité d'autres, après avoir constaté leur originalité.
Les mêmes embarras se sont reproduits pour l'indication des gravures exécutées d'après. Raphaël. L'énumération de ces gravures est très-incomplète et très-fautive dans les ouvrages, fort estimables d'ailleurs, de Cari Heinr. von Heinecken : Nachrichten von Kûnstlerti ufid Kunstsachen (Renseignements sur des artistes et des ouvrages iV art) , Leipzig, 1 769 ; 2 vol in-8^ ; — rie Landon • Vie et Œuvres de Raphaël ,
Paris, 1805-1809; 8 vol. in-4*'; — du comte von Lepel : Catalogue des Estampes gravées d'aprhs Rafaël, par Tauriseus Eubœus, Francfort-sur-Mein, 1819; 10-8"*.
Ces écrivains attribuent à Raphaël beaucoup d'œuvres qui lui sont étrangères ; Lepel confond souvent en un même article plusieurs sujets différents,, ou bien il catalogue le même sujet en plusieurs articles.
Si louvrage de Zani : Encklopedia metodica critico-ra' gionala délie Belle Arti, Parma, 1820, eût été terminé, il contiendrait peut-être les renseignements les plus exacts sur les gravures d'après Raphaël.
Sauf de rares exceptions, que nous avons soin de signaler, nos indications reposent toujours sur les résultats de notre propre examen. Nous avons énuméré, à côté des bonnes gravures, des gravures plus faibles, excluant toutefois les plus mauvaises productions de notre temps.
Francforl-siir-Mein» mai 1839.
Giovanni Santi naquit à Colbordolo, petit bourg autrefois fortifié, sur le sommet d'une montagne, dans l'ancien duché d'Urbin. On y voit encore les restes d'un château fort. De cette hauteur on jouit d'une vue ravissante sur des collines plantées de vignes et d'oliviers, entre lesquelles les rivières l'Isaure et l'Apsa circulent jusque vers la plaine de Pesaro et la mer Adriatique.
A Colbordolo vivait, dans la première moitié du quatorzième siècle, un homme appelé Santé". Ses descendants en reçurent le nom de famille del Santé ou Santi. Plus tard, à l'époque de Vasari, on traduisit, selon l'usage de la langue italienne, le nom latin Sanh\ ou Sanciius, en Sanzio^ comme nous le trouvons généralement mais arbitrairement adopté.
De ce vieux Santé, nous savons seulement qu'il eut un fils : Piero ou Pietro. Les fils de Pietro se nonymèrent Luca, qui
< Voir à VApptndice, I, l'arbre ^éDéalogique de la famille SaDti et les documents qui s*y rapportent. Le nom de baptême Sanfe est encore usité aujourd'hui dans cette contrée.
GIOVANNI SANTl
Giovanni Santi naquit à Colbordolo , petit Jbooj^ autrefois fortifié , sur le sommet d'une montagne, dans hncien duché d'Urbîn. On y voit encore les restes d'un château fort. De cette hauteur on jouit d'une vue ravissante sur des collines plantées de vignes et d'oliviers, entre lesquelles les rivières Tlsau et l'Apsa circulent jusque vers la plaine de Pesaro et la Adriatique.
A Colbordolo vivait, dans la première moitié du qualorziém siècle, un homme appelé Santé». Ses descendants en reça le nom de famille del Santé ou Santi. Plus tard à j^' ''^ Vasari, on traduisit, selon l'usage de la langue italigag/T^ latin Santi, ou Sanciius, en Sanzio, comme nod%i ^^^^ généralement mais arbitrairement adopté. m| '^^^ons
De ce vieux Santé, nous savons seulement oii';i p.V' ... Piero ou Pietro. Les fils de Pietro se m^JireTlZ •
« Voir à VAppmdice, I, l'arl^re généalogique ^^ far. docomf nls qui s'y rapportent. Le nom de hap,^^ * *""''* ^*n«i et les aujourd'hui dans celle conlrée. ^ ^"ft est encore usité
mourut vers 1436, et Peruzzolo, qui avait épousé, vers liI8, Gentilina, fille d'Antonio Urbinelli.
Peruzzolo eut de ce mariage un fils, auquel il donna le nom de Santé, et deux filles, Jacopa et Franeesca. Il n'était pas sans fortune -, car des documents , encore existants , prouvent qu'il acheta, en 1438, une maison sur la place du Château, et qu'il possédait en outre quelques champs. Mais il subit de grandes pertes, lorsque, en 1446, Sigismondo Malatesta, traversant avec les troupes du pape le duché d'Urbin, mit Colbordolo à feu et à sang *. Attristé par ces désastres et prévoyant qu'ils se renouvelleraient ^, il se décida, en 1450, quoique sa maison fût restée debout, à quitter son pays, et il alla s'établir, avec sa femme et ses enfants, dans la ville d'Urbin, qui offrait à la fois et plus de sécurité et plus de ressources.
Il y mourut en 1457, et sa femme Gentilina huit ans plus tard.
Son fils Santé s'était marié avec Elisabeita, et en avait eu deux fils et deux filles, Giovanni et Bartolomeo, Margherita et Santa. Il habitait sur la place du Marché une maison^, propriété immémoriale de la confrérie de Santa Maria délia Misericordia, qui la lui avait louée au prix de treize ducats par an.
Comme entremetteur d'afiaires et commerçant en blé. Santé
< C^èst pourquoi Giovanni Santii petit-6U de Peruzzolo, 8*éçrie douloa- Tètisenient, dans la dédicace au dqc Guidubaldo de la Chronique riméedont nous parlerons plus loin : c Le sort a réduit en cendrés mon foyer paternel, il a détruit tous nos biens, et il faudrait bèaueotip de temps pour raconter Tune après raulre>(oute9^ les misères et toutes ^es afiUctions de mpn existence! s
' On lit dans Clementini (Stoiia di /?tinrno, lib. 9, p. 5-43) :
c 1462. Octobre, 5. Colbordolo, ayant osé résister, fut abandonné au pillage et incendié; les hommes furent ûiits prisonniers... Belenzone, chef de rinfanterie du comte Federico et commandant du Talacchio (la forteresse de Colbordolo), se rendit par capitulation; mais seulement après la destruction de la moitié des murailles. >
3 On Yoit encore cette maison à Urbin.
r.lOVANM SAMI. i:i
avait relevé sa fortune. Le 28 octobre 14o7, conjointement avec un de ses neveux, il put payer deux cent quarante ducats une propriété de Pierantonio Paltroni, secrétaire et conseiller du duché dUrbin, Le 30 avril 1461, il acquit encore des terres et une bonne prairie arrosée d'un cours d'eau. Deux années aprè^, il acheta pour la somme de deux cent quarante ducats, dans la rue appelée Contracta del Monte ^ deux maisons adjacentes, dont • l'ensemble forme encore aujourd'hui une des constructions remarquables de ce quartier.
C'est là que devait naître Raphaël.
La nouvelle résidence de la famille Santi produisit le plus heureux effet sur la nature intelligente du jeune Giovanni.
La ville d'Urbin est très-saine et dans une belle situation, près du point le plus élevé de l'Apennin, qui sépare la Marche d'Ancône de la Toscane et de l'Ombrie. Les montagnes qui l'entourent se dessinent en cônes aigus, et zigzaguent sur le ciel jusqu'à l'Adriatique, pareilles aux flots soulevés d'une mer tempétueuse. Du sud à l'ouest, ces pics couronnent l'horizon. C'est d'abord le Fùrlo, sorte d'impasse où se heurte le regard 5 puis les masses grandioses du monte Nerone -, à l'orient, les roches pittoresques du monte San-Simone, qui dominent le pays -, plus loin encore, le rocher d'où sort le Tibre pour aller se jeter dans la Méditerranée. Au nord, sur une pointe escarpée, se dresse la petite république de Saint-Marin, que sa pauvreté préserve de toute convoitise. Sur la droite de ' Saint-Marin on aperçoit l'Adriatique entre les découpures de collines boisées et giboyeuses, qui provoquent aux plaisirs de la chasse, tandis que la plaine et les petits coteaux sont couverts de riches céréales , de pampres et d'oliviers.
Les montagnards de cette contrée, race alerte et courageuse, étaient gouvernés alors par le comte Federico, de la famille' des Montefeltro, portant le titre de duc, qu'il obtint seulement en 1474 du pape Sixte IV. Disciple favori du célèbre Vittorino
16 niOVANNI SANTI.
da Feltre, homme d'État et guerrier, initié à la statistique militaire et à la science des fortifications, comme aux littératures grecque et latine, passionné pour les arts, Federico était Tami et le protecteur des artistes et des savants. Il possédait une précieuse collection de peintures et d'antiquités, et une bibliothèque dont les manuscrits, admirablement reliés, garnis de fermoirs d'or et d'argent, témoignaient de son estime pour les œuvres du génie. Un de ses trésors en peinture était le Jan van Eyck, représentant un Bain de femmes, tableau que Facius, en 145t>, décrivit comme une merveille, et que Vasari put admirer encore àUrbin.
Lorsque, après avoir vaincu sur les champs de bataille, le prince-capitaine rentrait dans sa ville, il entreprenait, avec une persévérance infatigable et éclairée, de superbes édifices-, noble occupation des loisirs de la paix , et qui assure aux princes une gloire durable.
Il avait surtout à cœur, vers ce temps-là, de transformer en un vaste palais le petit château d'Urbin, dont on voit encore aujourd'hui deux tourelles. Il voulait que ce monument surpassât en magnificence et en majesté toutes les habitations princières de Tltalie. Il avait donc fait appel a plusieurs artistes, et choisi pour architecte en chef l'excellent maître Luciano Lauranna *, qui en avait dessiné le plan et commencé l'exécution dans le cours de l'année 1447.
Afin d'obtenir l'emplacement nécessaire à cette grande construction, on fut obligé de réunir deux rochers, en comblant le vide qui les séparait. C'est donc sur ces rochers que se trouve bâti le palais (nommé la Corle), avec ses deux cours intérieures. La plus grande, destinée aux jeux, est d'une forme amphithéàtrale , quoique simple. L'autre, un des principaux
> Clementini (Stoiia di Rimino)^ et Binaido Riposati {Délia Zecca di GubùWf lloIo{^na, 1772, p. £62J. — h'ur les arcliiteclos employés par les ducs Federico el Guidubaldo, voir VAppendicCf H.
GIOVANNÏ SANTl. . 17
ornements du palais, présente un quadrilatère allongé-, les murs reposent sur une colonnade d*ordre composite, avec des arcades^ de gracieux pilastres à corniches ceignent les fenêtres, et, dans la frise supérieure qui fait le tour, on lit, en lettres capitales, le nom du duc Federico, accompagné d'inscriptions (|ui rappellent ses dignités, ses actions et ses vertus*.
Si, de la colonnade, on se retourne vers le grand escalier, on voit un bas-relief représentant, le portrait du noble fondateur, dont le nom est indiqué par les lettres FE. C. {Federicus jdaiîs la partie inférieure, et par les lettres F, D. (Fedetâr) dans la partie supérieure. Le magnifique escalier, il^j^àr une voûte en berceau avec des rosaces d'or, con- ^qne galerie qui fait le tour de la cour. Le cardinal Stop- ^coi*a cette galerie de 72 plaques de marbre, sur les- ( selon Vasari , Francesco di Giorgio '^ avait exécuté les ^phées qui ornaient antérieurement la façade du palais, wve encore dans cette galerie les intéressantes inscrip- '^tiques que le même cardinal avait collectionnées avec et à grands frais. Mais les six bas-reliefs en bronze, dont ^ets étaient tirés de la vie du duc Federico, et un septième îf, représentant une Descente de croix, œuvres de l'ha- Fondeur Clémente, ont disparu.
La salle principale est voûtée. On y voit deux cheminées ornementées richement, et plusieurs grands écussons peints, portant les armoiries des princes alliés de la famille Montefeltro.
1 FeDEKICVS. VHB1NI.DV\. MONTISFEKETKl. AC. DVRANTlb. CONES. SANCTiË. RO. ECCLESLC. CONFALOMEKIVS. ' ATQVE. ITAL1CA>:. CONFOEDER ATlOMS. IMPERATOR. HANC. DOMVM. A. FVNDANEM'IS. ERECTAM. GLORIA. ET. POSTE-
RiTATi. sv£. ËX.ED1F1CAVIT. — Et (Jans la frise inférieure, au-dessus île Tarcade : qvi. bello. plvrie3. i>epvgnavit. sexies. signa, contvlm
OCTIES. HOSTEM. PHOFLIGAVIT. OMNIVMQUE. PRiF.LIORVM. VICTOR. DITIONEM AVXIT. EIVSDEM. IVSTITIA. CLEMENTIA. LIBER ALITAS. ET. RELIGIO. PACK. VICTORIAS. /CQVARVNT. OHNARVNTyVE.
* Maître Ambrogio Barocclu, Gis d'Antonio da Milano, selon Pungileoni. I. 2
18 (JIUVA.N^I SAM!.
souvent léunius auLioii de Saiiil-Marc ck* la répuljluiue de Venise. Cet emblème et les lettres F. C. répétées à la voûte prouvent que cette partie du palais fut terminée avant 1474, à Tépoque où Federico n'était encore que comte. Les encadrements des portes et des fenêtres sont, ainsi que les cheminées, d'un marbre blanchâtre, dont les gracieux ornements sur fond d'azur sont rehaussés d'or.
Dans la bibliothèque*, outre quantité d'in-folio précieux, oir distinguait surtout une Bible hébraïque, posée à part sur lin pupitre de métal, en forme d'aigle aux diles déployées. Attenant à .la bibliothèque, un appartement, garni tout autour de bancs en bois sculpté, servait de salle d'étude. Sur les murs étaient les portraits des plus célèbres auteurs anciens ^ ou contemporains, avec de courtes inscriptions en leur honneur.
Selon Baldi \ une autre chambre avait été décorée, par Tinioteo Viti, de peintures, détruites aujourd'hui, qui figuraient Pallas armée, Apollon et les Muses. De riches tableaux de marqueterie, probablement exécutés par maître Jacomo de Florence, résidant alors à Urbin, représentent divers emblèuîes religieux et militaires, et aussi le portrait du duc, avec cette inscription : federico. dvx. mcccclxxvi. Le solïite de boiseiHe, divisé en caissons carrés et octogones, et relevé d'oC, ajoute encore à la splendeur de cette pièce.
A l'un des cotés du palais et au bas du rocher, sont la caseï^ne et les écuries, avec un réservoir voûté, d'une telle étendue,
* Celle l>H)lioihéque est vide aujonrirho}. La conection de manuscrils fol transportée à Rome en )C>57, C'est une des parties les plus importantes fleb bibliothèque du Vatican. Voir Blunie : JlcrHatknm, III, p. 53.
^ D»ns son Livre d*esquisses, Raphaël senil)îe avoir trace des dessins d'après les porlraîls des auteurs antiques de celte salle d'étude. — Voir notre Catalogue des dessins : Venise, n^ 63.
' Baldi, abate di Guastalla : Detcndonedel polo zzo ducale d'Urbino, 1587; et Versi c Prose del Baldi, p. 527. — Va?ari ne elle qu^un .\|»oïlon arec deux Mu«e?> figures nii-vèiuos.
qu'dti y pouvait ab^euvef les chevaux, à l'abri d'une àltaqiie de rennemi. Ces écuries n'ont pris été bâties par Luciand, mais, seulement après 1475, paf Ffancesco di Giorgio Martini j de Siehné*, tin des ingénieurs les j)lus distingués de ce tempslà. Martini fat très-utile au duc pour seS travdtix de fbMillëations: ce fut lui qui éleva leS citadelles de Cagli, de SaSSd dl Monte t^eltro, dé Tavoletto, d*Alaserra, de Moiidavi et dé Mondosi. Il parait aussi avoir exécuté divers ouvrages d'àtt pouf lé palais, puisque Vasari cite Un pdf trait du dUc, peitlt en itléddillôn par Martini.
Federico fit encore bâtir un autre palais à Gubbio, jolie petite ville située au versant occidental de TApetinin. Il y employa sans doute aussi Luciano Laurantia-, car rârcbitecturë jr offre le même caractère qu'au château d'Urbin , toutefois âVec dès proportions plus belles et des détdilS plus élégdnts, paf exefïïple, dans les entourages des fenêtres et lés décofations des pilastres.
Au palais de Gubbio , comme à celui d'tJrbin, là corUf iûté^ rieure est dessinée, mais de trois côtés Seulement, par tlne colonnade d'ordre composite, avec des arcades. Les chambranles des fenêtres , des portes , des cheminées , y sont exécutés avec le même luxe. Quelques traces de couleur sur les murs de là salle montrent qu'ils furent autrefois cmitefts dé peintures ''.
Une petite chambre possède encore aujourd'hui son ancienne splendeur. Elle est tout iticrustée dé tableaux de marqueterie, simulant des armoires remplies de livres et d'insli'Uments de musique, ou représentant l'Ordre de la Jarretière et divers autres objets. Le soiBte, richement ornementé ^ a des caissdns colo^ riés en blanc, eh bleu et cri rouge, avec de très-gracieuseâ rosaces dorées. Les inscriptions fe. dvx, et o. baldo. dx. dans
1 IliposaU : Detta Zecca di ÙxihbiOy 6ologne, 177â, î, (). â63.
' Ce palais, jadis si magnifique, sert aujourd'hui à Une Qlature dô sdlef i
20 GIOVANÎSI SANTI.
les boiseries prouvent que ces décorations ne furent terminées que sous le duc Guidubaldo, après 1482 *.
Sans cesse occupé de ces entreprises grandioses, Federico, ainsi que le rapporte Giovanni Santi, visitait souvent les constructions et s'entretenait avec ses artistes de Tétat des travaux. Le jeune Giovanni suivait curieusement aussi le développement de ces merveilles , et on doit supposer qu'elles contribuèrent à lui inspirer le goût des arts.
Parlant de lui-même, dans sa Dédicace au duc Guidubaldo, il dit qu'arrivé à l'âge où il aurait pu essayer une carrière qui eût assuré le bien-être de son existence, il a préféré de choisir « l'art admirable de la peinture-, » que cette résolution a beaucoup augmenté ses soucis de famille^ et il ajoute, dans une forme assez bizarre : « Ces soucis ne pèsent jamais si cruellement que sur l'homme chargé déjà du magnifique fardeau do l'art, fardeau qui serait lourd même pour les épaules d'Atlas. »
Ces paroles montrent combien Giovanni prit son art au sérieux-, mais malheureusement sa Chronique ne mentionne point le maître qui l'a guidé dans ses premières études.
Nous consulterons donc quelques indications du chapitre xci,
* Suivant une note de Giuseppe Piacenza, ajoutée au premier volume des Œuvres de Baldinucci (p. 567, édil. de Turin, 1740), ce serait Federico lui-même qui aurait fait le plan de ce palais. Piacenza s'en réfère à un manuscrit ae la Magliabeccblana à Florence; mais sa supposition est contredite par le passage d'une patente accordée à Luciano Lauranna, et datée de Castello di Pavia, 10 juin 1 168, dans laquelle Federico, témoignant toute sop admii^tion pour Tart de Parchi lecture, ajoute cependant que « des occupations graves Tempéchent de s*y adonner lui-même. *
La ressemblance que les palais d'Urbin et de Gubbio, dans leurs parties prises de Tan tique, ont avec l'arcbiteclure de Léo Baltisla Alberti, et surtout avec la fa<;ade de IVglise Saint-André, à Mantoue« qu'il éleva en U72, ont aussi fait penser qu*Albertl a contribué aux plans des palais de Federico. Mais cette opinion n'est appuyée sur aucune preuve historique, et, au contraire, elle perd toute probabilité, par ce seul fait qu'Alberti était depuis H47 au service de Sigismondo Malatestat l'ennemi le plus acharné du duc Federico.
r.lOVANNI SANTI. -21
oîi il passe en revue les arlistes qu'il a connus-, puis, en examinant son propre talent, peut-être découvrirons- nous Je peintre qui Ta plus particulièrement influencé.
Giovanni n'avait point eu le bonheur de se former dans une de ces écoles savantes, où, comme sous Squarcione et Verocchio, on recevait de solides enseignements. Sans doute quelque peintre de sa ville lui aura donné Tinstruction première-, sans iloute aussi les œuvres des anciens maîtres, conservées à Urbin *, auront été les modèles qu'il a suivis.
11 se peut môme que les fresques de l'oratoire de la confrérie «le Jean-Baptiste, peintes en 1416 par les frères Lorenzaet Jacopo di San Severino, aient spécialement frappé son esprit.
Toutefois on ne saurait le prouver, ni pour ces peintures, ni pour aucune autre des environs d'Urbin. Et puis, en général, les œuvres anciennes ont moins d'influence sur les artistes que les œuvres de leurs contemporains , surtout quand les arts , comme à cette époque, sont en voie de renouvellement.
Giovanni ne cite non plus dans ses vers aucun des peintres qui, avant lui ou durant sa jeunesse, ont exécuté à Urbin divers ouvrages, disparus aujourd'hui : Ottaviano Martini Nelli, Antonio di Matteo, Antonio di Guido, Alberti da Ferrare, Francesco di Antonio Prions, Pietro da Reggio, fra Jacomo da Venezia, le dominicain Bartolomeo Coradini, nommé fra Carnavale, et bien d'autres.
Il est aussi très-étonnant qu'il ne signale en aucune façon l'excellent maître Justus de Gand , qui , en 1 474 , peignit a Urbin le tableau si remarquable du Christ donnant la communion aux apôtres, tandis qu'il parle avec grands éloges de Jan van Eyck et de Rogier de Bruges. Il faut croire qu'il n'aura pas été très-lié avec Justus. Selon toute probabilité, ce maître flamand devait faire grand mystère en Italie de l'art de peindre
^ Voir VAppendicff Ul, sur les peintres du quinzième siècle, qui ont travaiUé à- Urbin ou dans les environs.
22 GIOVANNI 8ÂNTI.
à l'huile *, ot, pour ce mQtif, évitçr peut-être Ja fréquentation dçs arMste$ ilu pays.
Il est certain que, jusqu'à (a fm d|i quipzième siècle, ni Giovanni Santi , ni aucun autr^ peintre de ces contrées, n'ont su peindre à Vhpile. Urbin ne possède que deux tableaux de cette époque, dans lesquels on reconnaisse Tinfluence de l'école des Pays-Bas sujT la peinture italienne à la détrempe.
Ein revanchp, Giovanni cite daps son poëme la plupart des meilleurs peintres qui illustraient alors la Toscane et Venise , la Lpnibardie et la Marche d'Ancône, Il parait vfièrne avoir connu leurs ouvrages. Il n'est pas douteux qu'il ait vu le célèbre tableau d'autel, que Gentile da Fabriano peignit pour la Romita di Va) di Sasso, et la belle Madone de fra Angelico da Fiesole àForano près Osimp-, car il a dû certainement aller dans ces ^eux endfpils. I/habile Paolo Uccelli de Florence peignit à Urbin en 1468i pour lîj confrérie du Corpus Domini, et l'excellent maître Pjptro délia Franscesca di Borgo di San Sepolcrp demeurait en 1469 dans la maison même de Giovanni, aux frais de cette congrégation, qui Ipi avait con^mandé un tableau d'autel ; ce tableau ne fut pas exécuté, on ne sait pourquoi. Mais Pielro peignit cependant à Urbin les portraits «le Federico, alors encore cpmte, et de sa femme Battista Sforza. Ces deux portraits sont conservés à la galerie de Florence.
A tous ces peintres Giovanni n'accorde qu'un éloge très-bref-, mais il prodigue ses louanges à Andréa Mantegna^ il se plaH à glopifierla science et les qualités de ce maître, et il va jusqu'à dire que « le ciel lui ouvrit les portes 4e la Peinture. »
Plus loin, il dit que Melpzzo de Forli, qui a fait faire de grands
^ Récemment, et surtout à propos de la publication du Traité de lapein* iurCf de Cennino Cennini, on a remis en question si les frères Yan Eyck ont vraiment été les inventeurs de Tart amélioré de peindre à l'huile ou à l'huile cuite. A ce doute nous objecterons que, selon Vasari, cette découverte daterait de 1410. Hubert van Tyck, qui a aussi peint à Thuile, mourut en i4â6. Or le Traité de Cennino a été écrit seulement en 1457.
r.lOVANM SANTL 33
progrès dans la porspoclivo, « lui étaitparliculièromentclior^ » d*oii peut-(^tro on serait autorisé à conclure que ce fut un de ses condisciples.
Melozzo avait été élève de Pietro délia Francasca, mais il se perfectionna auprès du Mantegna, comme l'indique Lqcca Pacciolo dans \aDivina Proportione. Les tableaux de Giovanni n'offrent cependant aucune analogie avec ceux de Pietro : la forme élancée de ses figures, son coloris aux ombres un peu grises, ses contours noirs et durs, sa manière de peindre, tout s'écarte diamétralement de la patique et du style de Pic tro. Malgré cela, les ouvrages postérieurs de Giovanni, vraisemblahlemant entraîné par son ami Melozzo, trabisscnt une certaine imitation du Mantegna.
Plusieurs Madones, qui se trouvaient autrefois k Urbin et dans les environs, peuvent être considérées comme ses premières productions -, mais il n'y en a plus trace aujourd'hui.
Malheureusement aussi, les autres tableaux de sa jeunesse, du moins ceux d'Urbin, ont également disparu, soit qu'on ne les ait pas estimés à leur valeur, soit qu'ils aient été enlevés durant les guerres de la lîévolution. Tout ce qu'on en raconte est d'ailleurs peu précis.
C'est pourquoi nous passerons k nn tqbleau authentique et important, qui peut être rangé parmi ses premières œuvres, et qu'il peignit pour l'église Santa Maria Nuova à Fano, dans la Marche d'Ancône. Ce tableau, représentant une Visitation de la Vierge, était encore cloué, il n'y a pas bien longtemps, contre le mur au-dessus de l'orgue. Les plaintes de quelques amis des arts l'ont fait placer au premier autel du ccMé gauche de l'église.
Dans cette rencontre des saintes femmes, la tête de la Vierge exprime une modestie angélique-, Elisabeth salue avec allégresse. Près d'elles, saint Josepb, dans une attitude très-digne, et plusieurs femmes qui ont beaucoup de charme. Au pn^nier plan.
24 r,IOVANM SANTI.
par terre, une bande Je papier porte cette inscription : iohannrs.
SANTIS. DI. VRBINO. PINXIT.
Les figures sont un peu trop élancées, les mains et les pieds trop effilés; mais la dessin, quoique un peu roide, ne manque cependant pas de correction. Les draperies, d'un beau jet, ne sont point dans le style du Mantegna. En somme, Texécution de cette peinture, annonce encore le tâtonnement et la recherche *.
Un autre tableau d'autel, mais bien plus parfait et d'une époque postérieure, se voit également à Fano. Peint par Giovanni pourTéghse de l'hôpital Santa Croce, il représente la Vierge, assise sur un trône, avec l'enfant Jésus qui donne la bénédiction. Près de la Vierge, l'impératrice Hélène et le vénérable Zacharie , patriarche de Constantinople *, à l'autre côté, saint Roch montrant ses plaies, et, derrière lui, saint Sébastien, dont le profil, d'une beauté ravissante, fait pressentir la future beauté raphaélesque. Signé : iohanes. santis. vrbi. f.
L'église Sîin Bartolo, hors les murs de Pesaro, possède un Saint Jérôme, assis, dans l'attitude de l'inspiration, sur un siège splendidement décoré -, deux charmantes figures d'anges en adoration planent en l'air. Ce tableau peint à la colle, sur toile, es( pareillement signé de Giovanni.
Étant encore dan^ 'cette contrée, Giovanni Santi reçut la commande d'une Madonna délia Misericordia pour l'oratoire de l'hôpital de Moulefiore. La Vierge, debout dans une niche, porte sur ses bras l'enfant Jésus, qui bénit d'une main, et de l'autre main tient le globe terrestre. Deux anges soulèvent les pans du manteau de la Vierge. Au-dessous du groupe divin sont agenouillés sept hommes de la confrérie et une ftjmme, jeune et l)elle, encourageant a l'adoration son petit enfant. Ces figures, qui sont des portraits, ont beauçoilp d'animation et expriment
< Rosini en a donné une gravure dans sa S/orin délia plttura italiana, |)lnnch(> 200.
avec une rare justesse k foi naïve et un peu bornée. Les apcMres siiint Pierre, saint Paul, saint Jean et saint François, sont groupés à Tentour. Dans le haut, deux petits anges a genoux sur lies nuages.
En 1484, Giovanni exécuta, pour Domenico de' Domenici, vicaire de l'église de Gradara, village voisin de Pesaro, un tableau d'adtel, représentant la Vierge et quatre saints. Assise sur un trône, elle a sur ses genoux Jésus dont elle serre avec amour la petite main. Lui, avec une joie enfantine, regarde un chardonneret qu'il tient de la main gauche. Ce sujet emprunté à la vie de famille est rendu avec une grâce naïve ; mais le reste de la composition offre un caractère plus relevé. On voit d'un côté saint Etienne et sainte Sophie, patronue de Gradara; de l'autre coté, saint Jean-Baptiste, montrant le Sauveur, et l'archange saint Michel, l'épée à la main. Au fond, des séraphins soutenant une draperie. Sur les marches du trône, une inscription, ainsi conçue, fait connaître le donataire et l'auteur :
GraDARIE SPECTANDA FVIT impensa et INDVSTRU VIRl U. DOMÏNICI DE DOMIMCIS VICARU ANNO D. MCCCCLXXXUU DIE X APRILIS ET PER DVOS PRIVS TEMPORE D. 10. CANOCI RECTORIS ECCLIE SVPHIE. '
lOANNES. SAN. VRB. PINXIT.
Giovanni peignit encore dans la Marche d'Ancône, pour l'église de la Madelaine à Sinigaglia, une Annonciation, qui porte aussi la signature et qui est actuellement dans la galerie de la Brera à Milan. Pungileoni suppose que ce tableau fut commandé par GJovanna Fcltria, femme de Giovanni délia Rôvere, seigneur de Sinigaglia et préfet de Rome-, peut-être à l'occasion de la naissance de leur fils Francesco Maria (depuis, duc d'Urbin), le jourderAntionciàlion de l'année 1490.
Allons maintenant retrouver notre artiste à Urbin. Nous l'y voyons, dans ses ateliers de la rue del Monte, occupé à exécuter des commandes de. peinture et de dorure, alliance de travaux
iQ GIOVANNI SANTI.
qui se pratique encore (le nos jours, et qui sans (Joule remonte au temps où Ton peignait prineipalement sqp fon^I d'or
Ces ouvrages lui procurant gn revenu assez considérable, il songea dès lors à chercher une compagne.
l\ eut le bonheur de rencontrer dans Plagia, fille de Battista Clarla, négociant à llrbin, une éppuse dont les vertus devinrent la joie de son cœur *, et, )e 6 avril 1483 ', Magia (nom symbolique pour cette mère ! ) lui donna un fils qui devait être Tétoile l{i plus brillante au firmament des arts.
Giovanni, comme s'il eût pressenti la splendeur céleste, à laquelle cet enfant devait s'élever, le baptisa RaphaOl, nom
sans précédent aucun dans sa famille. À en croire Vasari, Gio-
* Vasari dit que Raphaël est mort le jour du Vendredi Saint fl530), «qui avait été aussi le jour de sa naissance. » D'après cette assertion de Vasari, on a fait naître Raphaël le Vendredi Saint de I*année 1485, qui se trouve être le âô mars selon les Tables astronomiques, le 28 mars* selon le Calendrier julien. Mais Pietro Bembo, dans son inscription sur le tonfbeau de Raphaël, dit que Raphaël est mort le 6 avril 15i0, à sa trente-septième année, jour pour jour : Vixit annos XXXV f/j inteyer intégras. Muzio Oddi, sur la tablette inscriptive qu'il fit placer à la façade de la maison dans laquelle naquit Raphaël, indique également, comme jour de la naissance de Raphaël, le 6 avril 1483. Donc il est constaté que Tanniversaire ne se rapporte pas au Vendredi Saint, mais bien à la date du mois.
* Malgré ces observationfi décisives de M. Passavant, M. Yillot, dans les douze éditions de son beau Catalogue des écoles d*Italie et d*Espagne, fait naître Raphaël le Vendredi Saint 23 mars 1483. Le Catalogue de la National Gallery, de Londres, a adopté la date du 6 avril, qui nous semble irrécusable. Il en donne à peu près le» mêmes raisons que M. Passavant : « L'inscription du cardinal Benibo sur la tombe de Raphaël au Panthooa, est parfaitement claire à cet égard ; elle finit ainsi :
Vixit An. XXXVII, Integer Integros.
Quo die natus est, eo esse Desiit, VIII Id. Aprilis, MDXX.
« C* est-à-dire qu'il a vécu exaclement 37 ans ; il est mort le jour (de rannce'j correspondaut au jour où il était né, le 6 avril. De ce que le 6 avril 11)20 était le Vendredi Saint, Vasari et d* autres après lui, ont été entraines à cette notion erronée, que Raphaël, étant mort un Vendredi Saint, était né aussi un Vendredi Saint, ne faisant pat attention à cec^, que ce jour est une fête mobile. Schorn et autres, s'appuyant sur la vague assertion de Vasari, en avairnt conclu k une erreur dans l'inscription du cardinal, qui était Tami intime du peintre et qui, sans doute^ ne pouvait s'égarer sur la réalité du fait en cette circoustance. Voyez une communication faite sur ce sujet par M. J. Oennistoun, dans le journal VArt-Union de janvier 1 842. «
[IS'ole de l'éditeur.)
vanni ne souffrit pas que Raphaël eût une nourrice; il voulut que la mère Qllait«1t Tenfant et lui transmit avec la vie tout son amour.
La Madone que Giovanni peignit à fresque dans la cour de son jardin semble être une autre preuve de son extrême tendresse pour Magia et Raphaël. Le profil de la Vierge a une finesse et un charme indescriptibles ; Vexpression est profondément intime, et saisie dans le vif de la nature. II n'y a pas à douter que l'artiste eût dans la pensée une personnalité particulièrement chère. U est très-croyable aussi que, tout en faisant une offrande à la Vierge, il désirait en môme temps perpétuer les traits de sa femme.
* On ne sait rien des premières années de l'enfance de Raphaèl, mais l'affection de Giovanni et de Magia a dû se porter sur lui d'autant plus vivement, qu'ils perdirent un autre enfant dès le 20 septembre iiSo. Cette mort fut précédée de celle du père de Giovanni, du vieijx Santé, si dévoué au bien de la maison. Il avait écrit, dans le couvent San Girolamo, un testament par lequel Giovanni, en qualité de légataire universel, devint propriétaire de la maison dans la Contrada del Monte, et de quelques terres. A ses autres enfants, Santé avait fait les legs suivants :
A D. Bartolomeo Santi, qui était entré dans l'Église et qui, plus tard, fut doyen du diocèse San Donato, un petit champ et 70 florins -,
A Margherita, mariée avec Antonio di Bartolomeo Vagnini, 100 florins de dot.
Margherita fut la mère de Girolamo Vagnini , qui , dans la suite, étant premier chapelain de la chapelle fondée par Raphaël au Panthéon, y fit mettre, en face de l'inscription funéraire du grand peintre,^ une inscription en souvenir de Maria Doviziada Bibiena, la fiancée de Raphaël.
Santa, avec la même dot que sa sœur Margherita, fut mariée
au maître tailleur Bartolomeo di Marino. Mais, étant devenue veuve dèjs 1490, el]e retourna demeurer auprès de son frère Giovanni, sans pour cela lui être à charge, car elle avait conservé toute la fortune de son mari.
Voyons maintenant quels sont les œuvres que Giovanni exécuta à Urbin et dans les environs, mais dont la plupart, comme nous Tavons dit, n'existent plus *.
Un de ses plus anciens tableaux est le tableau. d'autel qu'il peignit pour la chapelle de la famille du comte Mattarozzi à Castel Durante (aujourd'hui Urbania), et qu'on voit au musée de Berlin. La Vierge assise et l'Enfant paraissent être des portraits-, car ils s'écartent des types ordinaires de Giovanni et sont traités dans le sentiment d'une individualité très-prononcée. On regrette seulement que Taiiiste n'ait pas eu à copier de plus beaux modèles. Autour de la Vierge se groupent saint Thomas, saint Jérôme, saint Thomas d'Aquin et sainte Catherine-, près d'eux est agenouillé un jeune comte Mattarozzi.
Un tableau, repeint presque en entier, mais très-intéressant du reste, est le Saint Sébastien que Giovanni exécuta pour la confrérie de ce nom, à Urbin. Le saint, livré aux bourreaux, est entouré d'hommes et de femmes de la congrégation. Ce qui est surtout remarquable dans cette peinture, ce sont les raccourcis des archers et de l'ange qui descend du c\e\ avec la couronne^ cette particularité démontre qu'ici Giovanni chercha à imiter son ami Melozzo, et il y a réussi en certaines parties, surtout dans les archers. Les portraits d'hommes et de . femmes ont, comme dans le tableau d'autel de Montefiore, beaucoup de naturel et de vérité.
Giovanni Francesco Oliva Pianani demanda aussi à notre
^ Il est impossible de décrire les tableaux qui n*existent plus, mais, du moins, nous les avons mentionnés dans le Catalogue de Tœuvre de Giovanni Santi, pour aider à les reconnaître, au cas, Inen improbable, où on les retrouverait. Nous renvoyons donc à ce Catalogue; voy. Il de notre ouvrage.
peintre un tableau d'autel pour la chapelle $épu)crale de sa famille dans Téglise des Franciscains (Minorités) dû couvent Mon te-Fioren t i no .
Cette spacieuse église se trouve à droite d'Urbania quand on a passé le fleuve Metauro, sur un monticule au pied d'un aride rocher de l'Apennin. Après la mort du comte Carlo en ^A^S, son parent Oliva Pianani avait fait reconstruire la chapelle^ il y érigea un superbe tombeau pour le comte et sa femme Maria Sibilla, morte en 1485, et il décora l'autel avec la grande Madone de Giovanni Santi.
La Vierge est assise sur un trône dans une niche; elle tient sur ses genoux l'enfant Jésus. A droite est le jeune Crescentius,
couvert de son armure ; une riche chaîne d'or, garnie de pierres
Qnes, pend sur sa poitrine; à ses pieds, son heaume avec la plume de paon, signe du parti gibelin, auquel sans doute appartenait aussi le comte Oliva. Saint François, en fervente contemplation de l'enfant Jésus, fait un beau contraste à la figure du chevalier. Derrière la balustrade, deux anges debout; l'un de ces anges ressemble beaucoup à Raphaël, mais pourtant ce ne saurait être absolument le portrait de Raphaël, qui n'avait alors que six ans, tandis que l'ange a toute la conformation d'un adolescent; mais on conçoit que Giovanni, ayant toujours en pensée les traits de son fils, les ait reproduits dans ses tableaux. Nous avons déjà remarqué, à propos des précédentes peintures de Giovanni , que ses têtes d'enfants ont , comme type et comme expression, une frappante analogie avec les têtes, plus parfaites et plus vivantes, qu'on admire sur les toiles de Raphaël.
A droite de la Vierge, devant saint Jérôme et saint Antoine qui sont debout, est agenouillé le comte Oliva, couvert d'une armure d'acier; on sent que cette belle figure est un portrait. Derrière les saints, deux anges ; derrière la balustrade de marbre du trône, on voit à moitié huit autres anges faisant de la
âfl (;iovA.\:<f santï.
musique. Eirtîn, si^i^ tètes de chérubins qui planent complètent la solennité de cette composition.
L'inscription suivante est tracée sur une bande de parchemin, au bas du tableau :
CAROLVS OLIVYS PLAMAM {sîc) COMES DIV.E VIRGINI AC UKLI- QVIS CELESTIBVS. lOANNE SANCTO PICTOUE DEDICAVIT.
MCCCCLXXXVJHI.
En cette même année 1489, Giovanni termina encore le grand tableau d'autel pour la chapelle de la famille Buffl, dans l'église des Franciscains à Urbin '. C'est aussi une Vierge assise sur un trône et portant sûr ses genoux l'enfant Jésus, qui bénit. D'un côté, saint François contemplant Jésus, et saint Jean-Baptiste qui l'indique du geste; de l'autre côté, près de saint Sébastien et de saint Jérôme, les époux Buffl et leur enfant sont agenouillés en prière, et les mains jointes. Dans le haut, le Père Éternel, et deux petits anges qui tiennent ensemble une couronne au-dessus de là tête de la Vierge.
Deux tableaux qu'on voyait autrefois aux côtés de la Madone, l'Archange Raphaël conduisant le jeune Tobie, et un Saint Roch, compositions très-nobles et très-expressives, sont placés aujourd'hui à l'entrée du chœur.
Nous devons rappeler que Giovanni peignît aussi quelques portraits. Nous n'en connaissons que deux. L'un, au palais Colonna à Rome, est censé représenter le jeune duc Guidubaldo, âgé d'environ douze ans : il est tu de profil , la tète couverte d'une toque ornée d'une pierre précieuse et d'une grosse perle; costume princier-, chaîne d'or suspendue sur sa poitrine. L'autre, de profil pareillement , appartient à M. Dennistoun. Au bas du tableau, une inscription indique que c'est le portrait de Raphaël à l'âge de six ans, peint par son père, ilais ces cheveux blond
^ Notre édition aUemande donne une reproduction de ce tableau, planche U de TAllas.
0I0VAN51 SASTF. .11
clair, ce riche vêtement, et le caractère suspect de rinscriptlon, éveillent des doutes sur cette donnée.
Pendant que Giovanni acconiplissaît tant de travaux, il était survenu bien des événements dans la famille princière d*Urbin. Le duc Federico était mort en 1482, laissant son fils Guidubaldo, encore mineur, sous la tutelle du comte Ottaviano Ubaldini délia Carda.
Ottaviano eut sur le jeune duc une autorité presque absolue , jusqu'au jour où celui-ci, à peine âgé de quatorze ans, conquit sa majorité Tépée à la main , eri combattant victorieusement pour le pape Contre Boccalino. G(?tte vaillante action lui valut, à sa rentrée dans Urbin, l'admiration générale, qu'augmentèrent encore son grand sens et la beauté de sa personne. La satisfaction de ses sujets fut au comble, lorsque, trois ans plus tard, il leur présenta sa jeune épouse Elisabetta Gonzaga, fille du marquis Federico de Mantoue , princesse d'une beauté, d'une grâce, d'un\î amabilité incomparables.
A cette occasion , toutes les villes du duché organisèrent , chacune à sa guise, des réjouissances publiques.. Les habitants d'Urbin exécutèrent un jeu habituel au pays, et nommé YAita, dans la cour amphithéàtrale du château, dite place Mercatale, que le duc Federico avait précisément fait disposer pour de pareils usages.
Le jeu de TAita consistait en ceci, que des jeunes gens, revêtus de justaucorps laissant transparaître le mouvement des nnruscles, se partageaient eti deux camps et fWarchaient les uns contre les autres ; on se provoquait, on luttait, et de chaque côté on ramenait prisonniers les vaincus. Après ces courses et ces luttes, où ceux du même camp se prêtaient tme aide mutuelle (d'où rient le nom .4 2Ïa), le parti qtiî avait le plus grand nombre de prisonniers était déclaré vainqueur. Les jeunes combattants, qui s'étaient distingués pat leur adresse, recevaient de riches présenté dii géhéretfx prince et les acclamations de la foule.
Le petit Raphaël, âgé de six ans, assista sans doute à ces joyeuses récréations, et sa jeune fantaisie dut être vivement impressionnée par des tableaux si animés. Son père aussi n'avait point dû rester inactif, puisque les habitants d*Urbin avaient dressé des arcs de triomphe, dont la direction était confiée aux artistes. Urbin rivalisait de la sorte avec Pesara, où, au même moment, Giovanni Sforza épousait Maddalena, Fautrè fille du duc de Mantoue, et où s'étaient célébrées de semblables fêtes.
Mais ces démonstrations passagères d'attachement et d'amour ne suffisaient pas à maître Giovanni. Il désira témoigner, par un monument durable et dans la mesure de ses forces, la sympathie que lui inspirait la famille de son prince. Le plus naturel serait de supposer qu'il entreprit quelque peinture allégorique à la gloire du souverain-, mais non : il se fit écrivain, et rima cette Chronique, déjà citée plusieurs fois, où il exalte les exploits et les vertus de feu le duc Federico.
Afin d'obtenir des renseignements détaillés et ccrlains sur son héros, il se lia intimement avec Pier Antonio Paltroni , autrefois secrétaire et conseiller particulier du duc d'iîrbiii ^ cela ressort du neuvième chapitre de la Chroni(iue, où il mentionne qu'il a souvent visité Paltroni, auteur d'une Histoire du duc, dont la communication lui fut très-utile pour son propre poème.
Cette Chronique rimée, de Giovanni Santi, ou, pour mieux dire, cette biographie en tercets, est conservée, sous le n» 1305, à la Bibliothèque du Vatican, parmi les manuscrits d'Ottoboniani. Elle est écrite sur 224 feuillets grand in-folio, en belles lettres du quinzième siècle, sauf quelques corrections, d'une écriture très-irrégulière, qui semble être de la main de l'auteur. Elle est précédée d'une Epitre dédicatoire au duc Guidubaldo. <( Enthousiasmé par les qualités et la gloire militaire du feu duc, dit Giovanni dans cette dédicace, il lui vint cette
amère pensée, que seuls les savants, dans leur langue exceptionnelle (le latin), avaient le privilège d'immortaliser les grands hommes. Pourquoi donc ne serait-il pas aussi donné à un homme sans érudition d*acquérir également quelque gloire, en illustrant, dans sa langue nationale, un sujet qui, comme celui dont il s'agit, rCa pas de supérieur parmi les plus hauts faits de F histoire! Il a donc osé essayer, non sans de grands efforts, de chanter les nobles actions du glorieux père de Guidubaldo, en repoussant cette pensée , qu*un vase aussi grossier fut indigne de puiser à l'eau d^une source si pure. Avec Taide de Dieu , il a terminé son travail *, et, afin de laisser après lui un témoignage de son dévouement sincère et fidèle, il supplie instamment le duc de vouloir bien se contenter de sa bonne volonté et d'accepter le fruit de ses veilles comme l'œuvre d'un humble serviteur. »
C'est au milieu de ce discours, qu'il s'interrompt pour parler de lui-même et de son malheureux sort, passage que pous avons déjà cité plus haut.
Les neuf premiers chapitres servent d'introduction -, ils contiennent une vision qui, au commencement, fait ressouvenir de la Divine Comédie ^ du Dante. Giovanni, comme Dante, se trouve égaré dans une sombre forêt, remplie d'hommes effrénés-, mais il la traverse sans se laisser séduire par ces méchants. Ensuite, invoquant Apollon et les Muses, il est conduit vers le temple de l'Immortahté , tout rayonnant de la splendeur céleste. Il y supplie l'ombre de Plutarque de le guider, et de l'instruire sur les héros grecs et romains dont les ombres l'entourent. Après avoir parlé à quelques-uns d'entre eux, il interroge les guerriers les plus illustres du Moyen-âge, et, en dernier lieu, il s'entretient avec les ancêtres même du duc Federico da Montefeltro.
Les vingt-trois livres suivants, divisés en trois fois trentetrois chapitres, sont consacrés à la narration étendue des actions du duc Federico. Celles qui concernent sa gloire militaire, et
plusieurs autres circonstances de sa vie, sont déjà consignées dans diverses biographies. Un fait cependant, et qui recommande le duc à Tadmiration plus que mainte bataille gagnée, était resté inconnu : il est raconté ainsi dans le livre xi^ii, à propos de discordes survenues entre les Vénitiens et le duc de Ferrare, Hercule I".
Le duc de Ferrarc, allié au duc de Milan, avait fait appel au duc Federico pour l'engager dans leur alliance. Il espérait de la sorte se fortifier contre le duc de Milan, plus puissant que lui, concilier les intérêts rivaux des Milanais et des Ferrarais , par l'entremise du duc d'IJrbin, et même faire accepter à celui-ci le commandement de leurs troupe» réunies contre la république de Venise. Les Vénitiens, connaissant la valeur de Federico, crurent devoir tout employer pour le décider à refuser cette alliance, et lui firent offrir 3,000 ducats de rente s'il voulait, au contraire, commander leurs propres troupes.
Mais, en gentilhomme loyal, le duc répondit « que ni Tappat d'une grande récompense, ni la crainte d'un puissant adversaire irrité, ne pourraient jamais le pousser à trahir un prince ami ; qu'il était fermement résolu a prendre le parti des ducs daFerrare et de Milan, qui l'avaient nommé leur chef d'armée. »
Nous trouvons aussi des documents curieux dans le chapitre IX, contenant le récit d'un séjour de Federico à Milan^ en 1468. Le duc d'Urbin ayant été assister aux noces du duc Galeazzo et de la princesse Bona de Savoie, avait vu à Milan beaucoup de tableaux de maîtres célèbres. Giovanni a saisi cette occasion de faire une espèce de revue des artistes que lui-même avait connus successivement, bien après la date du voyage de Federico, et jusque vers 1490^ car il cite d'une manière distinguée Leonardo da Vinci et Pietro Perugino*. Il
^ Le Vinci, étant ne en H52, n'avait, en effet, que seize ans lors dii voyage de Federico à Milan en li68, et le Pérngin, ne en 1446, n*avait que vingt-deux ans [IS^ofc de Ccditntr.)
GIOVANiM SANTI. 35
ne donne guère, à la vérité, qu'une nomenclature, mais elle renferme des indications précieuses en ce qui le concerne luimême. Ce qu'il dit de la perspective est aussi très-digne de remarque, comme constatation du vif empressement que cette science excitait alors. On irait trop loin cependant, si on voulait conclure qu'il a écrit un Traité de perspective *. L'ouvrage anonyme que Lucca Pacciolo vit dans la bibliothèque du duc d'Urbin n'était autre certainement que le Traité de Pietro délia Francesca, appartenant aujourd'hui^ M. Mazini, à Borgo-San- Sepolcro *.
Par l'extrait que nous donnons de la Chronique originale ^, on appréciera la manière dopt Giovanni a compris et exposé son sujet, dans quelle proportion on peut lui reconnaître la faculté poétique, et si l'écrivain mérite autant de renommée que le peintre. Toujours est-il que dans ce travail on rencontre de vives esquisses historiques, des sentences significatives, et des passages véritablement poétiques , par exemple le récit de la mort de la comtesse Battista, seconde femme de Federico. Peut-être le héros de Giovanni ne répondait-il pas complètement aux exigences d'un poème épique. Sans doute le style de Giovanni laisse beaucoup à désirer. Mais les poètes italiens de cette époque ne sont eux-mêmes ni plus corrects , ni plus brillants.
Toutefois, qu'on juge la Chronique avec sévérité ou avec indulgence, elle n'assure pas moins à son auteur un rang honoraUe parmi les peintres instruits, qui, à côté de leurs tableaux^ nous ont laissé des livres. Et puis, cet attachement désintéressé pour deux princes doués de qualités supérieures a quelque chose de touchant. En cherchant à illustrer le duc qu'il chérissait, Giovanni s'est érigé i lui-même un monument digne de la
1 Lajgi Pangileoni : Elogio storico dl Giovanni Santi, p. S6. ' Voyez, à ï Appendice, TarUcIe Pieiro délia Francesca. » Voyez V Appendice y IV.
sympathie de tous les hommes à qui la gloire du fils ne fera pas oublier le nom du père.
Mais retournons dans la maison de Giovanni.
Il vivait heureux avec Magia et son jeune fils Raphaël, avec sa mère Elisabetta et sa sœur Santa. Hélas! cette belle existence de famille ne devait pas avoir une longue durée.
Elisabetta mourut le 3 octobre 1491 . Quatre jours après, le 7 octobre, Giovanni eut la douleur de perdre sa femme bien aimée, la tendre Magia ; quelques jours après, son unique fille, encore enfant !
Ainsi, coup sur coup, son bonheur domestique était détruit.
L'isolement devint bientôt insupportable à Tâme affectueuse de Giovanni -, en outre, les soins délicats, qu'une femme seule sait prodiguer, manquaient à Tenfance de son cher Raphaël. Ce fut donc avec une nouvelle espérance de bonheur et une nouvelle confiance, qu'il contracta son second mariage, le 25 mai 1492, à l'église Santa Agata , avec Rernardina , fille de l'orfévre Pietro di Parte. Rernardina lui apporta en dot 200 florins. Il vécut en bonne intelligence avec elle, quoique le caractère de cette femme ne semble pas avoir eu toute la douceur de celui de Magia, comme nous le verrons par les chagrins qu'après la mort de Giovanni elle fit endurer au jeune Raphaël.
Voici les dernières œuvres de Giovanni, qui nous soient connues.
Le patricien Pietro Tiranni le chargea de décorer à fresque la chapelle de sa famille dans l'ancieîme église Saint-Jean, devenue l'église des Dominicains, à Cagli. Giovanni se rendit donc dans cette ville *, avec sa femme et son fils, afin d'exécuter la commande^ et non-seulement il réalisa l'attente du patricien, mais sans doute il la dépassa de beaucoup, car ces peintures de Cagli sont les plus belles qu'il ait produites.
^ C*esl Puu^iieuiii qui rapparie ce fait.
La chapelle, second autel à gauche, dessine un cintre en ^vant-corps, fortement prononcé, et porté par deux gracieuses <*olonnes. La fresque la plus grande couvre le mur du fond. Elle B^présente, dans sa partie inférieure, la Vierge sur un trône en :ïorme de niche, et tenant sur ses genoux Tenfant Jésus debout. <}ette manière de poser la Madone se retrouve souvent chez le férugin, et Raphaël l'employa aussi dans un tableau de sa jeunesse , conservé actuellement par la comtesse Alfani , à Jerouse.
Aux côtés du trône, deux anges. Celui de gauche, semblable « range de Montetiorentino, rappelle beaucoup les traits de Itaphaêl ; et, cette fois, on est véritablement induit à croire que <iiovanni y a représenté son fils, alors âgé de neuf ans*. Près ^e l'ange, saint François contemple avec une ardeur extatique ^n crucifix qu'il tient à la main. La tête de saint François est ^idmirable, mais sans barbe, quoique les plus anciens portraits ^e ce saint le montrent toujours avec une barbe très-longue. Biais en cela Giovanni et les autres peintres de l'Ombrie se sont «cuvent écartés de la tradition. L*apôtre saint Pierre est près ^e saint François^ deTautre côté, saint Dominique et saint Jean- ^ptiste, indiquant du geste le Sauveur; figures complètement ^ans la manière du tableau d'autel pour la famille BuIS, à ^rbin.
Le fond simule une plaque de marbre derrière le trône.
Dans le lointain s'élève une montagne sur laquelle de petites figures représentent la Résurrection. Le Christ bénissant est debout à l'entrée du tombeau -, six gardiens endormis sont couchés à l'entour, dans des positions très-différentes , ofirant des raccourcis hardiment dessinés.
Au milieu de l'architecture du haut, dans un médaillon, un Père Éternel bénissant ressemble au type consacré du Christ.
Noos en afons donné one reproduction dans notre édition allemande , planche III. 11 s*en trouve une aussi dans les Mémoires de Dennistoun, p. 462.
Sur les côtés du contre -haut, de ravissants pelits anges, toujours deux à deux, sont en adoration , ou font de la musique.
^ux deux angles extérieurs du cintre de la chapelle, l'Annonciation est représentée par la Vierge et T Ange, en demi-figures, dans des médaillons.
Ce bel ouvrage révèle un peintre à fresque, très-exercé, d'où on peut conclure que Giovanni exécuta beaucoup de fresques, malheureusement détruites. Le dessin y est plus vivant, plus ample, moins dur, le coloris plus frais et plus clair, que dans ses peintures à la détrempe. La couleur des chairs est brunâtre dans les ombres, mais dans les ligures juvéniles elle est tantôt grise, tantôt d'un brun clair, avec des transitions de rouge lumineux et des touches blanches superposées.
Pour ajouter encore à Téclat de cette peinture, le maître a donné aux vêtements des anges une couleur chatoyante, rouge et verte, rehaussée de lumières d*or. L'expression des têtes est aussi plus animée que d'ordinaire, et les figures de la Vierge, de Tenfant Jésus et des anges, font déjà pressentir la grâce raphaélesque.
A côté de la chapelle de la famille se trouve aussi le monument funéraire deBattista, femme de PietroTiranni. Au-dessus du sarcophage , dans un enfoncement en forme de niche, Giovanni a peint à fresque une Pieià : le Christ à mi-corps, sortant du tombeau^ d'un côté, saint Jérôme -, de l'autre côté, saint Bonaventure. Cette petite fresque semble avoir été faite rapidement. Seule, la tête du Christ est un peu plus soignée, et animée par une noble expression de douleur. Au-dessus est écrit avec des abréviations : baptist-* conivgi piENTissiMiE {sic) petrvs cal-
LIENSIS SALVTEM DEPRECATVR. ANNO MCCCCLXXXI.
De retour à Urbin, Giovanni dora plusieurs candélabres et des anges en bois pour la confrérie du Corpus Domini. Les frais de ce travail, que nous mentionnons ici pour ne rien omettre des renseignements si rares qui nous restent sur le maître, sont
consignés dans les livres de compte de la confrérie, des années 1186 à 1493.
Parmi les derniers ouvrages de Giovanni est encore un Christ soutenu et pleuré par deux anges, tableau de petite dimension, mais d'une composition très-belle, peint sur la chaire de San Bernardino, autrefois San Donato, devant Urbin.
A cette époque , le jeune Raphaël , sortant de la première enfance, commençait, selon Vasari, à manifester de grandes dispositions pour Tart. Tout jeune, il aidait déjà son père dans quelques travaux où se révélaient les signes précurseurs et extraordinaires de son talent. Il est déplorable qu'on n'ait rien sauvé de ces premiers essais.
Les documents conservés à Urbin sont eux-mêmes très-insuffisants à cet égard. Un manuscrit de la bibliothèque Biancalana relate que Raphaël, étant enfant, aurait peint dans la chapelle (le la famille Galli, à l'église San Francesco d'Urbin -, cette chapelle fut détruite lors de la restauration de l'église. Il attribue également à Raphaël les quatre tableaux des quatre Franciscains qui ornaient autrefois les portes de l'orgue de la môme église, et qui ont aussi disparu. Toutes ces peintures pouvaient bien être de la main de Giovanni,. Et ce qui prouve qu on ne doit pas s'en rapporter aveuglément à ce manuscrit , c'est qu'il note comme étant du jeune Raphaël les deux tableaux, encore existants^, peints par Giovanni à l'autel de la famille Bufïî.
Les indications données par Michèle Dolci, dans son ouvrage inédit) intitulé : Ragguaglio délie pitiure che si trovano in Urbino (1775), ne sont pas plus fondées. Il attribue, bien arbitrairement, à Raphaël un Saint Sébastien ornant la sacristie de la cathédrale d'Urbin, tableau qui n'est signé ni de Raphaël, ni de son père.
Selon le même écrivain , comme aussi selon le livre de la Visitation des églises d'Urbin en 1739, par l'archevêque Marelli, une Sainte Famille dans la sacristie de l'église Saint-André
serait encore un Raphaël, de la première manière; c'est un tableau, de forme ronde, que Silvio Rossi légua en 1709 à cette église. Les figures principales, la Vierge, TEnfant, saint Joseph, sont tirées de la Sainte Famille que Rapha<^l peignit en 1518 pour le roi François P% sur la commande de Laurent de Médicis*. Ce fait seul démontre Terreur de Dolci et de Marelli, répétée néanmoins, et tout récemment, par des écrivains distingués^.
Enfin, on range parmi les ouvrages de la jeunesse de Raphaël un charmant petit tableau à la détrempe, qui est a Santa Chiara crUrbin, et que cite déjà, comme étant dans ce couvent, une chronique de 1500. On ajoute que, malgré des offres considérables, ni Algarotti, pour le compte du roi Frédéric de Prusse, ni un certain Willi, n'ont pu l'obtenir ^.
La Vierge, à mi-corps, debout, tient dans ses bras l'enfant Jésus qui donne la bénédiction. A l'arrière-plan , sur fond d'or, un paysage. Au dos du panneau, une note indique que cette peinture fut achetée, en 1548, A'isabeta da Gobio, mère de Raphaël, pour 25 florins^.
C'est déjà une erreur flagrante, de nommer la mère de Raphaël Tsabeia ou Elisabeth de Gubbio. Il est certain, d'ailleurs , que ce tableau est du maître qui a fait les fresques à la porte San Giacomo à Assise, la Madone de la chapelle des Conservateurs au palais du Capitole, et le Saint Michel appartenant au marquis Gualtieri à Orvieto, toutes peintures qui ont été reconnues
< Voyez ci-après, à Tannée 1518, le passage relatif à ce tableau de la Sainte Famille, avec ta noie que nous avons cru devoir ajouter. ( Note de V éditeur,)
' Luigi Pungileoni, Elogio siorico di Raffaello Santi, p. 8 ; et G. von Rumohr, Italienische forschungen^ III, p. 23.
' Pungileoni, Elogio storico di Giovanni Santi, p. 151, et Elogio storico di Raffaello Santi, p. 8. II suivit en cela le livre de la Viaitation des églises d'Vrhin, 1739, qui se trouve à la Chancellerie épiscopale.
^ « Fuconiprato da Isabeta da Gobio, aiatre di Rafaello Santé da Urbino, florin! 25. l.'$48. »
comme étant d'Andréa Luigi d'Assise, ditTIngegno, dont on avait cherché si longtemps des ouvrages.
Sur l'éducation de la jeunesse de Raphaël l'incertitude est la même que sur ses premiers ouvrages. Naturellement 11 a dû grandir sous la protection paternelle et imiter la manière de Ciovanni en peinture. On peut aussi admettre comme possible <{u'il ait admiré les tableaux de fra Angelico da Fiesole à Forano près d'Osimo, et ceux de Gentile da Fabriano à TErmitage du Val di Sasso *. Ce n'est pourtant qu'une présomplion hasardée par le chanoine Claudio Serafini , dans une lettre qu'il adressa àLanzi.
Le marquis MafTei fait aussi une supposition toute gratuite <]uand il avance que Venturini, alors domicilié à Urbin, enseigna le latin au jeune Raphaël. Venturini a été le premier, dans les temps modernes, qui ait écrit une grammaire latine complète^, et déjà, à Florence, il avait donné à Michel-Ange des leçons de langue latine. Si l'opinion de Mafifei est fondée, Kaphaêl aurait sans doute dès lors entendu louer souvent le génie de son futur rival ^.
Cependant Giovanni voyait approcher la fin de sa vie, quoiqu'il fût encore dans la vigueur de l'âge. Il se recueillit en chrétien résigné et il mit ordre à ses affaires de famille par un testament, dont il changea encore quelques dispositions, le 29 juillet 1494, deux jours avant sa mort. Il nomma son frère, don Bartolomeo, tuteur de Raphaël, et son beau-père, Pier Parte,
* On trouve uoe description de'ce tableau d*autel dans Pouvragede Ricci : Hemorke sforiche délie arliy etc., délia Maica d'Âncona, 1854, vol. I, p. 152.
' Venturini fit imprimer sa grammaire latine à Urbin, en {AdA, chez maître Heinrich de Cologne. On lit à la fin : « Impressus Urbini per magisirum Henricum de Coloniâ, imperante duce Guidubaldo cum 111»'^ D. OctavianoUbaldino, anno salutiferae fncarnationis MCCGCXGIUl. » — Le même éditeur avait imprimé k Urbin, Tannée précédente : Traclatus de Palets et Olwis, Urbini, per magistrum Henricum de Goloniâ, 1 493, mens. maj.
' Hicliel-Ange, étant né en 1474, n*avait pas encore vingt ans alors. {IVote de l'éditeur.)
curateur de Tenfant que Bernardina allait bientôt mettre au inonde. Il stipula aussi qu'elle habiterait sa maison tant qu'elle resterait veuve. Cette clause suscita par la suite bien des querelles.
Giovanni Santi mourut le 1" août 1494.
Conformément à ses dernières volontés, il fut enterré, par les soins de sa famille et de son élève Evangelista da Pian di Meleto*, dans l'église des Franciscains, ornée encore aujourd'hui de tant d'ouvrages de sa main, qui témoignent de ses nobles efforts.
Nous devons dire quelques mots de plus sur le mérite artistique de GioVfinni et sur ses qualités techniques.
Son dessin, sans être d'une extrême finesse, est consciencieusement étudié, et il a souvent une grâce particulière, surtout dans les figures d'enfant. Selon la taille des montagnards de son pays, il donna à ses personnages des proportions élancées parfois jusqu'à l'exagération-, les extrémités y sont toujours trèseffilées. Ses draperies, un peu confuses d'abord, prennent de la simplicité et de l'élégance vers le milieu de sa carrière, et, plus tard, elles trahissent l'imitation du Mantegna. Nous avons déjà noté qu'à une certaine époque il a quelquefois cherché des raccourcis audacieux dans le style de son ami Melozzo da Forli.
Les contours de ses peintures à la détrempe sont toujours une ligne noire. Ce procédé fait mieux ressortir l'ensemble à distance, mais il donne un aspect de dureté quand on regarde de près. ^
Son coloris dans la manière simple du quinzième siècle est, en général, lumineux dans les grandes masses des draperies, et
* On lit dans le Bastardello de Matteo Geri : « 1483, oct. 46. Evangelista Ser Andrese di Castro Plani Meleti, famulus Joannls Sanctis^ pictoris de Urbino, etc. » — Le testament de Giovanni fut ouvert en présence de Meleto et de maître Anibrosio, excellent orfèvre et sculpteur. Voyez Pungileoni : Eloyio 8lorico di Giovanni Santi, p. 136.
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fréquemment aussi dans les chairs, surtout lorsqu'il tient ses ombres brunâtres, les transitions d'un rouge léger, et que les lumières sont superposées en dernier lieu. C'est un procédé que suivit aussi Raphaël , du moins assez généralement. Mais souvent les ombres de Giovanni ont un ton gris, lourd et opaque.
Ses terrains de premier plan sont uniformément brun-clair et semés de quelques petites plantes.
Ses Madones ont généralement une physionomie sérieuse , qui va jusqu'à la roideur. D'ordinaire, elles élèvent un bras, en laissant voir l'intérieur de la main : à ce geste Giovanni rattachait sans doute quelque pensée mystique.
Nous avons déjà remarqué que ses personnages étaient bien plus vivants quand il les prenait directement de la nature , et que sa fresque de Cagli est bien supérieure à ses peintures en détrempe. Ses fresques, malheureusement, sont presque toutes détruites, et c'est d'autant plus regrettable, qu'elles seules le feraient connaître et estimer à sa juste valeur.
Si, enfin, nous jetons un coup d'œil sur l'ensemble de son œuvre, afin d'assigner sa place parmi ses contemporains, Giovanni nous apparaît tout de suite comme un artiste encore fermement attaqbé à la symétrie traditionnelle, telle qu'elle s'était propagée par l'école de Giotto, mais déjà néanmoins recherchant la nature avec plus de fidélité et de précision, aspirant à rendre chaque figure plus individuelle et plus caractérisée. Il a souvent réussi dans les expressions dignes et graves, de même qu'il a souvent beaucoup de charme dans ses figures juvéniles.
Sans doute il ne possédait pas la science du dessin et de la perspective, au même point que le Mantegna qu'il a tant vanté, ni la grâce du Francia ou du Pérugin , ni la mâle énergie de Luca Signorelli, ni la hardiesse de son ami Melozzo-, il ne saurait donc être précisément classé parmi les pejntres les plus distingués de son temps , lesquels frayèrent à l'art une route nouvelle ^ mais il est de ces artistes consciencieux et habiles,
qui s'approprient le bien partout ofi ils le trouvent, et dont les ouvrages seront estimés tant que le sens de ia beauté chaste et naïve se gardera parmi les hommes.
Ravivons donc le souvenir de Giovanni, c'est de toute justice, à cause de ses excellentes productions et de son mérite personnel, et non pas seulement parce qu'il a été le père du plus grand des peintres.