‹ Raphael d'Urbin et son père Giovanni SantiChapitre 212 sur 407 · Portrait de Jeanne d'Aragon · texte numérisé non relu

Portrait de Jeanne d'Aragon

Jusqu’aux genoux. Sur bois. H. 3” 8°’ 6°”; 1. 3’.

Cette jeune princesse es assise, tournée à gauche et vue de trois quarts. Le- pur ovale de son visage est accompagné de superbes cheveux blonds tombant sur la nuque; ses yeux bleus sont encadrés de beaux sourcils arqués ; son front est découvert, son nez fin, sa bouche délicate et gracieuse, et son menton rond accuse une jolie fossette. Elle est coiffée d’une toque de velours rouge garnie de perles et de pierres précieuses. Son vêtement

de velours amarante a de larges manches doublées de soie jaune, et ses bras sont enfermés dans une étoffe de gaze. De sa main droite qu’elle élève, elle saisit une fourrure rejetée en arrière ; sa main gauche repose sur ses genoux. Pour fond, une chambre ayant vue sur un jardin, à travers une loggia richement décorée. Dans le tableau qui est à Paris, la tête est d’un dessin très-délicat et d’un charme prodigieux, quoique les contours en soient un peu durs et le coloris un peu sec. Les mains y sont aussi mieux dessinées que dans les deux répétitions ou copies du tableau qui sont à Warwick Castle ? et à Leipzig. Tous les accessoires ont été exécutés par Jules Romain, de main de maître. Vasari, dans la Vie de ce dernier, nomme improprement Jeanne d'Aragon Vice-reine de Naples et dit que Raphaël peignit seulement la tête et que Jules Romain fit tout le reste; l'ordonnance du portrait cependant est d’une telle beauté, qu’on ne saurait y méconnaître le génie et le goût du maître. Pierre Dan? et Lépicié disent qu'Hippolyte de Médicis avait fait peindre ce portrait pour le roi François I®"; ce qui est nécessairement une erreur, car Hippolyte de Médicis, né en 1511, n’avait que neuf ans à la mort de Raphaël. Pourtant, en avant égard à la tradition que Pierre Dan a recueillie, on peut supposer que ce fut Laurent de Médicis qui fit exécuter ce portrait pour le faire présenter à François ler, grand admirateur du beau sexe, comme on sait. Sous le roi Henri IV, ce tableau était placé dans la collection des portraits que ce roi fit peindre par Porbus, Janet et la femme de ce dernier, pour la galerie d’Apollon, au Louvre. En 1660, un incendie détruisit cette galerie; il faut done croire que le portrait de Jeanne d'Aragon en avait déjà été enlevé ou qu'il fut alors sauvé des flammes. Aujourd’hui, il est un des ornements du musée du Louvre.

Jeanne était fille de Ferdinand d'Aragon, duc de Montalto, troisième fils naturel de Ferdinand I°', roi de Naples. Elle épousa Ascanio Colonna, prince de Tagliacozzo et duc de Palliano, connétable de Naples. Ce fut une des femmes les plus distinguées du seizième siècle, par sa beauté comme par son esprit. Elle conserva sa célébrité sous ce double rapport jusqu’à un âge très-avancé; on la surnomma la divine et plus de trois cents poëtes chantèrent à l’envi ses perfections. Citons, entre autres, la collection de poésies que Girolamo Ruscelli a publiées sous ce titre : Tempio alla divina signora donna Giovanna d’Aragona fabricato da tutti à più gentilé spiriti, et in Lutte le lingue principali del mondo. (Venetia, 1558.) Le médecin Agos-

1. La copie appartenant au comte de Warwick a été cataloguée comme répétition originale, à l'Exhibition de Manchester. Voir Trésors d'art, etc., par W. Burger, p. 59. (Note de l'éditeur.)

2. Voy.le Trésor des merveilles de Fontainebleau, etc. Paris, 1642, in-fol., p. 135: « Jeanne d'Aragon, reyne de Sicile, estimée la plus belle princesse de son tems; duquel portrait le cardinal Hipolyte de Médicis fit présent au roy François I‘, »

tino Nifo, dit Niphus, de Sessa (né en 1473, mort à Pise en 1550), attiré par Léon X à la cour pontificale, où il avait le titre de Comes palatinus : et où il obtint la faveur de porter le nom et les armes de la famille de Médicis, dédia son traité latin de l’Amour et de la Beauté à cette illustre princesse. Cet ouvrage fut composé en 1529, comme on le voit à la fin du second livre : Et de Pulcro et Amore hactenus. Niphani, novembris MDXXIX die III. La première édition parut à Rome, en 1531, in-4°; la seconde, un siècle plus tard, à Leyde, en 1641 1. Dans la dédicace du petit livre à Jeanne d’Aragon, princesse de Tagliacozzo, l’auteur dit : « Trèsillustre Jeanne, lorsque je me demandai quel était celui de mes ouvrages que je pourrais te présenter, je songeai aussitôt à un livre divisé en deux parties, dont l’une traite de la Beauté et l’autre de l'Amour, livre qui n’a pas d'autre objet que de te rendre hommage et de te témoigner mon profond respect. Car, quoique le divin Platon ait déjà minutieusement traité ces deux sujets, j'ai pourtant osé y revenir après lui, parce que, au commencement, au milieu et à la fin de mon ouvrage, ta beauté m’a toujours fourni des arguments. Par le fait seul de la contemplation et de l'analyse de cette beauté divine, mon livre ne sera pas seulement beau, il sera admirable. Et, comme mes talents dans l’art de la description sont bien plus faibles que les charmes irrésistibles qui font l’ornement de ta personne, c’est ta beauté qui viendra suppléer à l’imperfection de mon œuvre ; c’est ta beauté seule qui va paraître au grand jour avec mon livre; c’est elle qui rendra le nom de l’auteur tellement célèbre, que j'ose espérer le voir s'élever par-dessus tous les autres avec le tien jusqu'aux étoiles. »

Dans le cinquième chapitre de son livre, Nifo dépeint emphatiquement en ces termes l’objet de son admiration : « Mais ce que peut être ici-basla ” beauté véritable, on ne le sait pas si l’on n’a pas vu la sérénissime Jeanne. Celle-là, du moins, est le type de la complète beauté, et par le corps et par l'esprit. Par l'esprit : car cette demi-déesse possède tant de qualités morales et de grâces enchanteresses (ce qui est la beauté de l'esprit), qu’elle n'est pas sortie de la race humaine, mais de la race divine. La perfection des formes, qui fait la beauté du corps, est si accomplie chez elle, que Zeuxis de Crotone n'aurait pas eu besoin de passer en revue tant de belles jeunes filles pour composer la figure d'Hélène, s'il avait pu rencontrer dans une seule femme une beauté semblable et la peindre d’après nature. » Ensuite, vient la description détaillée de cette rare beauté, description qui se rapporte au tableau de Raphaël, en ce qu’elle mentionne ses longs cheveux d'or, ses yeux bleus, et son menton à fossette. Dans le CIX: et

1. Auguslini Niphi medici ad illustrissimam Joannam Aragoniam, Tagliacoccii Principem, de Amore Liber. Lugduni Batavorum , apud Davidem Lopes de Haro, CIDIICXLI,

in-19,

dernier chapitre, Niphus déclare avec enthousiasme que la princesse Jeanne : est sans contredit la plus belle de toutes les femmes qu’il a citées dans son livre, et lui donne le prix de la beauté sur toutes celles qui furent célébrées à ce titre dans l'Antiquité et qui ont été chantées par Properce, Horace, Virgile, Catulle, Ovide et Acontius.

Jeanne, mariée à Ascanio Colonna, partagea les malheurs de la famille de son mari, et eut à soutenir les plus rudes épreuves sous le pontificat de Paul IV, qui confisqua tous les biens que les Colonna possédaient dans les Etats de l’Église. Elle se vit retenue prisonnière dans son palais à Rome et faillit même être empoisonnée. Toutefois, elle réussit à s'échapper à cheval, avec ses deux filles, en trompant la surveillance rigoureuse des Caraffa en 1556, au moment même où elle pouvait venir en aide à la cause de son fils, le héros de Lépante, Mare Antonio Colonna. Le duc d’Albe, à cette époque vice-roi de Naples, la reçut avec une joie inexprimable. Comme son âge avancé l’y autorisait, il lembrassa, mais il ne fit que saluer ses deux filles, quoiqu’elles eussent par respect levé leur voile. « Il me semble voir, lui dit le duc d’Albe en la contemplant, la fameuse Clœlia, qui, à la vérité, ne s’est point enfuie du camp ennemi, pour retourner à la ville, par amour de la patrie; mais bien de la ville, pour aller au Camp, poussée par l'amour maternel {. » Son époux se trouvait alors, il est vrai, emprisonné à Naples: mais il n’était aucunement de connivence avec son fils, auquel la mère prodiguait toute sa tendresse. Ascanio Colonna mourut dans sa prison à Naples, le 24 mars 1537, après une détention de trois années, accusé d’avoir attenté à la vie du roi. Mais Jeanne lui survécut jusqu’au mois d'octobre 4577, après avoir érigé plusieurs églises. Sa sœur Marie, épouse d’Alphonse d’Avalos, fut également célèbre pour sa beauté jusqu’à l’âge le plus avancé ?.

GRAvURES : Jacques Chereau, pour le Cabinet Crozal, in-fol. — Raph. Morghen, pour le Musée Napoléon, in-fol. — Commencé à l’eau-forte par A. E. Lasti, et terminé par Gio. Rivera. — Leroux, in-fol., un peu maniérée. — Seulement le buste, gravé par A. Lefevre.

Copies anciennes du tableau.

Brantôme, qui écrivit ses Mémoires de 1600 à 1614, dit avoir vu le portrait de Jeanne d'Aragon à Naples et en France, dans le cabinet du roi, dans celui de la reine et chez différentes autres dames (voy. Dames illustres, disc. vai). Les copies suivantes sont parvenues jusqu’à nous.

a.) Dans la galerie du feu baron de Speck-Sternburg, à Lützschena, près Leipzig. Cette copie est conforme avec l'original, mais elle est peinte sur toile. H. 50”; 1. 42”. Ce tableau était autrefois chez un menuisier à Bâle;

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