Fresques i, ni, iv, v
PSYCHÉ
conditions, il produira peut-être de savants pastiches, mais ces fantaisies éphémères seront vides d’émotion, parce qu’elles n’auront aucune racine dans le cœur de ceux qui les regardent.
A la gauche de Vénus, Psyché s’efface sur un plan secondaire. Sa tête, le haut de sa poitrine et ses bras apparaissent seuls. Elle est à genoux, au milieu des nuages sur lesquels posent les pieds d’Aphrodite. Sa tête se retourne à gauche1 et se renverse en arrière - , de manière à se présenter en face de la déesse. Les yeux se lèvent avec ferveur vers les yeux de Vénus, et ce regard est d’une véritable éloquence; les lèvres entr ouvertes sont pleines d’ardeur et de passion; le dessin des joues est d’une exquise pureté; et les cheveux, noués au sommet du front3, ajoutent quelque chose de fier à la douce humilité de ce visage. La poitrine disparaît en partie 4, on ne voit que les épaules et la gorge. Une draperie, destinée à envelopper tout le corps, a été dénouée par le vent, et, après avoir découvert complètement le bras droit et la moitié de la poitrine, flotte au-dessus de l’épaule gauche. La main droite s’élève pour présenter à Vénus le vase d’immortalité ; tandis que la main gauche, ramenée sur la poi-
! • A gauche du spectateur.
2. De telle soi te que le spectateur la voit un peu en raccourci.
3. Les cheveux forment en outre d’épais bandeaux de chaque côté des tempes. L’oreille gauche se trouve complètement découverte.
4. Elle se trouve cachée, ainsi que le reste du corps, par la cuisse et la jambe gauches de Vénus.
trine, semble comprimer les battements d’un cœur rempli de nobles aspirations. Toute la partie inférieure du corps demeure enveloppée dans les plis du vêtement et disparaît derrière la majesté d’Aphrodite 1. Il est difficile de concevoir quelque chose de plus pathétique et de plus touchant que cette Psyché apportant l’offrande de ses larmes et de son repentir aux pieds de son ennemie désarmée. L’âme chrétienne se montre là dans ses luttes, ses tourments, ses souffrances. On sent, en regardant cette figure, que le trait de flamme du séraphin a transpercé son cœur, et que la douleur et la Rédemption ont tour à tour germé dans son sein. On pourrait utilement peut-être rapprocher ce tableau du marbre qui montre Psyché courbée sous le poids de ses malheurs, et relevant la tête avec peine pour implorer la pitié de Vénus2. On admirera sans doute, dans la statue du Capitole, la pose pleine d’aisance, la belle disposition des draperies, la solidité des lignes. Mais dans cette femme, que poursuit la colère des dieux et qui est comme accablée sous le sentiment de la terreur, je ne vois rien de ce qui m’entraîne dans la fresque de la Farnésine. L’épouse mystique d’Éros, telle que l’a conçue Raphaël, n’est plus, il est vrai, la fille véritable de l’antiquité; clic n’a plus rien de cette humanité sen-
1. On ne voit, à travers la draperie, qu’une partie de la cuisse et du genou gauches; mais ce qu’on voit suffit pour faire comprendre sans hésitation tout le mouvement de la figure.
2. Ce marbre se trouve au musée Capitolin. — Si cette statue n’avait pas des ailes, on dirait une des filles de Niobé.
PSYCHÉ
suelle que le christianisme a vaincue ; mais elle exprime l’amour, tel que la loi nouvelle l’a transformé, ennobli, sanctifié par le devoir, épuré par le sacrifice, élevant incessamment l’âme vers l’idéal. Voilà la grande pensée qui se trouve dans le dessin du Sanzio, et elle y est à un tel degré, qu’on ne conçoit pas de nature, si vulgaire qu’elle soit, qui, en présence d’un pareil chef-d’œuvre, ne se sente traversée par un rayon de poésie.
Cette fresque est d’une large facture. Les parties nues, très-belles de dessin et de modelé, sont malheureusement devenues trop vives de ton, d’autant plus que les ombres sont rousses, et ajoutent des reflets plus durs que de raison à la couleur des chairs. Les deux têtes sont superbes, l’expression y est juste, et l’idée de Raphaël a été parfaitement comprise et rendue. Que d’étonnement dans l’une, comme la haine se fond, se change, se partage entre la tendresse et l’admiration! Quel élan de douleur, que de ferveur dans l’autre, et quelle beauté dans les larmes!.,. La draperie violette, à ombres noires, qui enveloppe la jambe gauche de Vénus, tombe avec souplesse. Quant à la draperie verte, à ombres jaunes, qui s’envole derrière Psyché, il semble qu’en s’élevant elle va emporter au ciel l’épouse de l’Amour'1. — A qui faut-il attribuer cette
1. Nous possédons, au musée du Louvre, le dessin original de cette fresque. Ce dessin, fait avec le plus grand soin au crayon rouge, est un des plus beaux de Raphaël et était une des perles de la collection de Mariette. La Vénus est dessinée d’après nature, avec une pureté, une délicatesse, je dirai même avec une chasteté, qu’on
peinture ? Elle a été exécutée par un pinceau trop rapide pour qu’on en puisse faire honneur au Fattore. D’un autre côté, les ombres n’ont rien de la dureté qui caractérise les ombres de Jules Romain; elles ne sont pas noires, mais rousses, et dès lors il est vraisemblable de nommer Raffaellino del Colle. Ce ne sont là toutefois que des suppositions, nullement des affirmations. Une chose seule est certaine : c’est que l’esprit de Raphaël a évoqué ces souvenirs de l’antiquité, et leur a assuré l’immortalité parmi nous, en les animant des sentiments qui nous émeuvent.
chercherait en vain dans bien des figures complètement vêtues. Le geste est là dans toute la verve du premier jet, et le Sanzio n’v a rien changé dans sa fresque. La tête d’Aphrodite est parfaitement arrêtée, sauf l’arrangement des cheveux, qui n’a l ien encore de définitif... La Psyché est moins achevée. Il suffît de regarder un pareil dessin, pour être persuadé que Raphaël conserva toujours la religion de son enfance* et qu’aucune pensée impure ne vint jamais altérer son génie.
PSYCHÉ