Millin, Peintures de vases, I
3. Mercure paraît avoir une origine orientale. On le reconnaît dans le Thoth égyptien, ainsi que dans le Taant phénicien, ministre et conseiller des divinités créatrices, en rapport avec la lumière et
vage, le gage de son éternité. Hermès, d’un autre côté, comme dieu sacrificateur et instituteur du culte, prend Psyché purifiée par la souffrance, dégagée par la mort des souillures passagères de la vie, et l’introduit dans les sphères idéales, où ni les souffrances ni la mort ne prévaudront plus contre elle.
Mercure est debout, le corps vu de face et la tête tournée à gauche; sa chlamyde, rejetée derrière lui, tombe sur ses deux bras ; de la main gauche, qui pend le long du corps, il tient le caducée, et de la droite il présente à Psyché la coupe pleine de nectar1. L’aspect général de cette figure donne l’idée d’une jeunesse moins héroïque que celle de Mars, plus mâle que celle d’Apollon et de Bacchus. La tête est coiffée du pétase ailé d’où s’échappent les cheveux courts et frisés. La physionomie porte l’empreinte d’une grâce parfaite et d’une singulière finesse d’expression. La poitrine, à la fois légère et forte, offre un noble assemblage d’élégance et de beauté virile. Les membres enfin, sans être grêles, sont ceux du dieu qui court sur les flots avec la rapidité du vent. Mercure apparaît donc ici comme le médiateur bienveillant de la mythologie populaire
avec les ténèbres, conducteur des âmes à travers les différentes sphères, et présent à la fois sur la terre, dans le ciel et dans les enfers. On retrouve les mômes idées fondamentales sur Hermès chez les vieux Pélasges et dans les légendes sacrées des Samothraces.
]. Suivant les plus anciens poètes, le Nectar était la boisson des dieux. Plus tard, le Nectar devint la nourriture des dieux, et Y Ambroisie fut leur breuvage. Homère montre Thétis embaumant le corps de Patrocle avec un, mélange de nectar et d’ambroisie.
PSYCHÉ
et comme le brillant messager des dieux de l’épopée1. Son attitude répond assez à celle du Mercure du Belvédère. Comme dans cette œuvre célèbre, le poids du corps ne porte que sur la jambe droite, et la jambe gauche, légèrement ramenée en arrière, ne pose que par l’extrémité du pied2. Cependant Raphaël ne connut pas ce chef-d’œuvre de la statuaire grecque, qui ne revit le jour que vers le milieu du seizième siècle, sous le pontificat de Paul III3. Mais comment échapper à de pareils rapprochements? Comment ne pas signaler, partout où nous les trouvons, les rapports qui existent entre les monuments antiques et les conceptions du Sanzio? Si ces coïncidences sont intentionnelles , elles sont précieuses à recueillir, et si elles sont le fait d’un pur instinct, si elles proviennent seulement d’un élan de nature , elles sont plus importantes encore à méditer. Aussi ne quitterai-je pas le Mercure de la Farnésine sans rappeler aussi le bas-relief du musée Vatican, où l’on voit Hermès emmener l’âme de Pandore, sous les traits de Psyché4; sans mentionner également le
1. Homère, Iliade, xvi, 185. — xx, 34, 72. — Odyssée, v, 49, xiv, 435. — xxiv, 10.
2. Dans l’antique, le bras droit manque complètement, et le bras gauche, auquel le poignet et la main manquent aussi, est également ramené le long du corps.
3. Ce Mercure, plus connu sous la fausse dénomination d’ Antinous, fut trouvé sur l’Esquilin, vers 1545, près de l’église de San Martino ai Monli. Il ne se trouvait donc pas au Vatican du temps de Raphaël, ainsi que le dit M. Passavant: Raphaël d’Urbin et son père Giovanni Santi , t. I, p. 203, de la traduction française.
4. Bas-relief d’un sarcophage romain. Mus. Pio-Clement ., IV, 3i.
bas-relief du Musée capitolin, où Mercure, se montrant à côté d’Hercule, comme protecteur des chemins b offre de grandes analogies de caractère et de dispositions avec l’Hermès du Conseil des dieux.
Quant à Psyché, elle est debout, et se présente presque de profil , la tête et le corps tournés à droite. L’expression est charmante; les yeux, limpides et profonds, plongent dans la coupe et sourient à l’immortalité; le ravissement, l’extase, la connaissance d’un bonheur nouveau, épanouissent ses traits pleins de grâce. Les cheveux, simplement arrangés en bandeaux, ombragent la tempe et le front, se déroulent ensuite jusque sur l’épaule, et de là se répandent à la fois sur la poitrine et sur le dos. Le cou, le sein et le bras sont nus; la main droite reçoit le gage de la réconciliation. La draperie qui enveloppe le haut du corps découvre l’épaule gauche et flotte par derrière en encadrant la ligne du dos ; la tunique tombe ensuite sur la partie inférieure, dégage seulement la jambe et le genou droits, cache la jambe gauche et ne laisse voir que le pied. Or tout le poids de la figure pèse sur ce pied gauche; et quant à l’autre pied, ramené en arrière et ne posant sur les nuées que par l’extrémité des doigts, on sent qu’il va sc porter à son tour en avant. Rien de plus pur que le galbe de cette jambe, rien de plus élégant que le dessin de ce pied. Le mouvement général est à ce point juste,
\ . Mus. Capit.; IY, 54.
PSYCHÉ
naturel et vrai , les draperies sont tellement vives et animées, qu’on croit voir Psyché marcher et s’avancer radieuse vers les dieux; mais un petit Amour intervient entre elle et Mercure, et modère par sa présence l’ardeur qui l’entraîne. Cet enfant n’est pas là seulement pour remplir un vide, car un pan de draperie prendrait facilement la place qu’il occupe ; il est là comme une partie intégrante et nécessaire de la figure principale, dont il fortifie l’équilibre et la stabilité ; il ajoute surtout à la grâce de cette figure quelque chose de touchant et de tendre qui se traduit par le regard éloquent qu’il lève vers Psyché, par la manière affectueuse et caressante dont il l’enlace de ses bras. On se rappelle aussitôt qu’Eros lui-même a serré 'naguère dans ses bras sa pâle amante, un moment touchée par la mort, et qu’il a ranimé en elle la flamme d’une vie supérieure. On comprend mieux dès lors le calme bienheureux avec lequel Psyché s’apprête à tremper ses lèvres dans la coupe où boivent les déesses. Sa beauté l’a faite digne de l’Amour, ses douleurs l’ont faite digne du ciel, et sa présence ne rompt pas l’accord idéal du céleste séjour.
Si maintenant on considère la fresque du Conseil des dieux telle que les ravages du temps la montrent aujourd’hui, on aura sans doute bien des mécomptes à subir, et il faudra souvent faire appel à l’esprit pour restituer à telle figure sa grandeur et sa force, pour rendre à telle autre son élégance et sa légèreté, pour
rétablir enfin dans leurs rapports véritables toutes les parties aujourd’hui désunies et souvent disparates de ce vaste ensemble.
C’est Jules Romain qui a peint cette fresque, cela est incontestable et n’a, du reste, jamais été contesté. Nulle part, en effet, la main de ce grand artiste ne paraît avec plus d’évidence; nulle part il n’a imprimé plus de force à la pensée de son maître; et nulle part aussi peut-être il n’a autant manqué de la souplesse nécessaire pour pénétrer jusqu’au fond des trésors de beauté qui lui étaient ouverts. Si le pinceau qui a exécuté le Triomphe de Galatée eût également peint le Conseil des dieux , quelle merveille nous aurions encore!... En présence d’une interprétation si inférieure à l’idée qu’il s’agissait d’exprimer, n’est-on pas presque tenté d’en vouloir à Raphaël de cette fécondité prodigieuse, qui lui permettait de se multiplier et d’être partout à la fois, dans le palais de Léon X en même temps que dans la villa d’Augustin Chigi , dans la basilique de Saint-Pierre aussi bien qu’au milieu des fouilles de Rome ; qui lui donnait le don de tout concevoir, d’imprimer à tout ce qu’il touchait le sceau de son génie, d’envoyer presque à la même heure le Spasimo à Païenne, la Vierge de Saint-Sixte à Plaisance et les cartons des tapisseries en Flandre; mais qui l’empêchait de tout exécuter par lui-même, qui le forçait d’avoir toujours recours à des interprètes, qui enlevait à la plupart de ses œuvres leur sentiment personnel et quelquefois même jusqu’à l’accent vérita-
PSYCHÉ
ble de leur éloquence1?... Quoi qu’il en soit, la fresque du Conseil des dieux, bien que généralement d’un ton rouge briqueté désagréable, s’est assez bien conservée dans ses parties principales pour qu’on puisse encore en juger sainement et sans trop d’effort. — Aphrodite n’a plus la fleur de sa beauté; il semble que sa démarche se soit appesantie. Le Pippi avait en elle dépassé certainement les limites de la force, il l’avait faite trop puissante, et aujourd’hui que le temps a enlevé le modelé et les délicatesses de pinceau qui paraient jadis cette figure, nous la voyons lourde et presque massive. La draperie rouge à reflets violets a pris elle-même un aspect métallique, qui rappelle ces vilains habillements imposés quelquefois par la réaction religieuse à certaines figures que la Renaissance avait faites toutes nues. Cette Vénus, très-grande encore d’expression, devait être superbe. — Cupidon, lui aussi, a perdu en partie sa jeunesse et sa fraîcheur originelle. Les retouches à tempere, ajoutées à cette figure, étaient nombreuses, surtout dans les parties éclairées; elles ont maintenant disparu, et laissent à leur place, au lieu de lumières, des taches blanches qui rendent d’autant plus dure la couleur des chairs. — Jupiter a particulièrement souffert; sans doute Jules Romain aura apporté dans l’exécution de cette figure plus de force que d’am-
\. En posant une pareille question, je ne prétends pas la résoudre, car si la tristesse me saisit quelquefois en voyant les nobles pensées du maître incomplètement exprimées, l’émotion ne cesse de me dominer partout où je trouve la trace de ses pensées sublimes.
pleur, et ne se sera pas élevé jusqu’à la majesté suprême qui convient au maître des dieux. — Neptune est tellement ravagé qu’il n’est plus que l’ombre de lui-même. — Pluton demeure terrible encore. — La figure de Junon est fort endommagée. Reprise presque entièrement par un travail à sec, maintenant disparu, on ne voit plus que les dessous criards et discordants. L’harmonie s’est donc depuis longtemps envolée, et le temps a étendu sur la déesse un voile à travers lequel on ne distingue plus qu’avec peine la beauté primitive1. — Diane aussi semble avoir vieilli. — Minerve au contraire s’est assez bien conservée. — - Mars est magnifique encore2. — Apollon, Bacchus et Hercule n’ont pour ainsi dire rien perdu. Le temps a respecté ce groupe merveilleux, et ces trois figures, bien qu’ayant aussi poussé au noir, sont peut-être les plus belles de toute la fresque. Il n’est pas jusqu’à la draperie jaune qui couvre le genou d’Apollon qui ne soit intacte dans sa couleur et dans sa relation avec le ton des chairs. — Pour les deux fleuves, Jules Romain a déployé une science que nul autre peut-être n’aurait eue plus grande. Malgré l’absence des tempere nécessaires pour atténuer dans le Tigre le relief de ccttc musculature aujourd’hui trop apparente, malgré la couleur rouge, vive et désagréable, répandue sur ce vaste corps entièrement nu, cette figure demeure
]. La tunique de Junon est bleue, et la draperie qui couvre ses épaules est jaune.