LE BANQUET DES DIEUX
« Vous tous, dieux puissants, vous assistâtes « à cet hyménée... »
(Hom., Iliade, ch. xxiv, v. 63.)
Les dieux célèbrent en un banquet les noces de l’Amour et de Psyché, poétique emblème de l’éternel hymen du ciel et de la terre. Quel sujet plus varié et plus riche, quelle perspective plus riante et plus vaste peuvent s’offrir à la peinture? Mais en même temps que de pièges cachés sous les fleurs ! Raphaël voyait s’étaler devant lui tous les trésors de l’antiquité classique, et disposait de la mythologie tout entière. Or, dans cette séduisante exploration, il côtoyait à chaque instant de dangereux écueils, au milieu desquels tout autre que lui, sans doute, se serait égaré ou perdu, il fallait d’abord mettre en scène les principaux éléments de la Fable, éléments variés et souvent contradictoires, les réunir et les grouper de telle sorte que toutes les
parties se tinssent ensemble, et que chacune d’elles devînt nécessaire à toutes les autres. Il fallait ensuite, après avoir montré, dans la fresque précédente, les dieux dans leur calme et majestueuse grandeur, introduire le spectateur dans l’intimité de l’Olympe, lui en révéler les joies, lui en faire comprendre les séductions, je dirai presque les voluptés, mais autrement que par l’intermédiaire exclusif des sens, ravir l’esprit sans blesser le goût, tout exprimer et tout dire en se préservant de tout excès. Là était certainement le plus grand danger, et le péril paraîtra plus grand encore si l’on songe à l’époque où vivait Raphaël, si l’on se souvient de la licence presque sans limite qu’autorisait la passion de l’antiquité. Le Sanzio sortit triomphant de cette épreuve, et il est impossible de voir un tableau mieux composé, plus complet, plus antique „ dans la noble acception de ce mot. Trente et une figures, la plupart absolument nues, sont rassemblées dans le même cadre, avec calme et sans monotonie, dans l’accord le plus parfait, sans froideur et sans exagération. Partout, dans ce tableau, la nudité revêt une vénusté sublime. Partout l’œil se repose avec bonheur, passant sans effort d’un personnage à un autre, suivant sans fatigue le sens et le développement du poème, ne rencontrant aucun trait équivoque, aucune ligne qui puisse faire dévier la pensée, aucun prétexte pour les sens à dominer l’esprit. Non cependant que Raphaël ait fait de l’Olympe quelque chose de semblable au Paradis, ni qu’il ait cherché à expri-
PSYCHÉ
mer la béatitude là où il n’avait presque à traduire que la volupté : il n’a pas oublié que le mysticisme n’avait rien de commun avec un pareil sujet; mais en se souvenant que les dieux de la Fable avaient des sens, il a montré que leur humanité était épurée par le sentiment de leur nature divine.
C’est encore à l’épopée d’Homère que fait songer cette fresque. « ...Durant tout le jour et jusqu’au « coucher du soleil, prolongeant les festins et savourant « l’abondance des mets, les dieux écoutent avec dé- « lices les sons de la lyre brillante que font retentir « Apollon et les chœurs des Muses, chantant tour à « tour d’une voix harmonieuse1. » Cette simple citation résume l’ensemble du tableau de Raphaël. Les dieux assistent à l’union de l’âme et de l’idéal. Les Grâces versent des parfums sur la tête des divins époux; les Heures répandent des fleurs sur la table du banquet ; Ganymède présente la coupe que Bacchus remplit incessamment ; Vénus enfin, Vénus elle-même, malgré le regard jaloux de Vulcain, danse aux accords de la lyre d’Apollon, au son de la flûte de Pan, aux accents mélodieux de la voix des Muses.
Une table richement ciselée, soutenue par des lions
\. Homère, Iliade. — Le conte d’Apulée est un reflet lointain de cette poésie primitive : IJorœ rosis et cœteris floribus purpurabant omnia : Gratice spargebant balsama : Musœ voce canora personabant. Apollo cantavit ad citharam : Venus suavi rnusicœ suppari gressu formosa sallavit.
d’or, chef-d’œuvre de Vulcain, occupe à peu près le centre du tableau1. A droite, à l’une des extrémités de la table, Cupidon et Psyché reposent sur un lit2. Jupiter et Junon, Neptune et Amphitrite, Pluton et Proserpine, couchés sur le même triclinium représentent, à ce banquet, les grandes puissances de l’Olympe. Hercule et Hébé, assis à gauche en face d’Eros et de Psyché, portent à dix le nombre des convives.
Éros, le bras gauche appuyé sur un coussin3, enlace