‹ Raphaël et l'antiquitéChapitre 21 sur 214 · Anacréon, ode l · texte numérisé non relu

Anacréon, ode l

3. Un vieillard « danse, en agitant sa chevelure blanche... Échauffé « par le vin, un beau jeune homme caresse une jeune vierge, qui, « les yeux appesantis par le sommeil, repose mollement sur un tente dre feuillage... »

terdit de rappeler le dernier mot des vers d’Anacréon :

« Bacchus est un dieu libertin. » Il a presque fait de la Vendange une pastorale, et il a substitué aux chants des orgies les douces harmonies de la famille.

Un homme est à genoux sur le premier plan , versant dans une cuve les raisins qu’il porte sur son épaule. Sa charge lui semble légère et il respire le bonheur au milieu de son travail. Derrière lui, une jeune femme, à la taille élancée, maintient sur sa tête une corbeille pleine de fruits. Elle se pare de son fardeau comme elle se parerait d’une couronne; elle le porte avec la même fierté. Des feuilles de vigne ombragent harmonieusement son front, et des grappes mûres descendent de chaque côté le long de ses joues. C’est comme une belle Canéphore, légère et vigoureuse, admirablement drapée dans sa tunique sans manches. On la croirait volontiers détachée du groupe des jeunes Athéniennes qui accompagnaient la procession aux fêtes de Cérès et de Minerve. A ses pieds sont deux beaux enfants qui soulèvent une corbeille également chargée de fruits. Leurs petites mains semblent heureuses de montrer tous ces riches produits de la terre. Us sont eux-mêmes les fruits charmants de l’amour, les anneaux d’or de cette chaîne sans fin qui unit ensemble l’homme et la femme par l’attrait de la grâce. Silène paraît au fond du tableau. Assis au sommet de la cuve, il s’appuie sur un tonneau et tient une coupe pleine du jus de la vigne. Raphaël n’en a pas fait ce que les artistes et les poètes anciens en firent

généralement, une sorte de Falstaffivre et vieux, petit et obèse. Il a rappelé en lui plutôt le précepteur que le compagnon subalterne de Bacchus. Tout en lui conservant ses principaux traits, il lui a donné un certain degré de noblesse et de majesté, et l’on pourrait presque, avec les Orphiques et Platon, le reconnaître ici comme une des manifestations de l’antique sagesse. Il est difficile de rêver une composition plus délicieuse, où l’humanité se retrouve avec autant de poésie au sein de l’abondance et du bonheur1.

La collection de l’archiduc Charles, à Tienne, possède un dessin dans lequel Raphaël, en s’inspirant sans doute des reliefs d’un vase bachique, a représenté une Bacchante et deux Satyres qui dansent en s’accompagnant des crotales 2, de la trompe et du chalumeau. Un des Satyres ouvre la marche de ce chœur joyeux. C’est un jeune homme, presque un enfant, dont le corps entièrement nu porte sur la jambe droite, tandis que la jambe gauche se lève en arrière. La tête et le torse qui, dans leur position naturelle, devraient être vus de profil, se présentent de face, en

1. Un dessin de cette estampe se trouvait en 1776 dans la collection Neymann, à Amsterdam. Ce dessin était exécuté au bistre.

2. Sorte de castagnettes, généralement formées de deux pièces métalliques creuses.

se tournant vers le spectateur. De ses deux mains il tient la flûte de Pan, dans laquelle il souffle joyeusement. — Vient ensuite la Bacchante, si l’on peut appeler de ce nom une svelte jeune tille, dont le corps n’a point encore son entier développement. Une tunique légère et transparente passe sur l’épaule gauche, découvre complètement l’épaule droite , dessine la taille flexible et flotte de toutes parts, en laissant voir la jambe et le genou droits. La tête se retourne en arrière et se montre de profil à gauche1. Les cheveux dénoués flottent en désordre et dégagent le cou. Les bras s’étendent et s’arrondissent avec grâce , et les mains font retentir l’air du son des crotales. Cette Ménade , à peine éclose encore à la vie bachique, est entraînée déjà par le transport des orgies. 11 est impossible de réaliser plus de souplesse et de légèreté.

Le second Satyre, jeune aussi et nu comme son compagnon, complète, en soufflant dans une trompe, cet ensemble chorégraphique et choral en même temps. C’est la pointe du pied gauche qui supporte seule le poids du corps; la jambe droite est violemment rejetée en arrière; la poitrine est vue de trois quarts, et la tête se retourne encore vers la gauche. Ces figures, sans se toucher, s’enchaînent et se cadencent avec un accord parfait. Raphaël, tout en conservant son indépendance, s’est fait ici l’interprète fidèle de 1 esprit

1 . Dans la position naturelle de cette figure, on devrait voir la tête de profil à droite.

que l’antiquité mettait dans ces représentations bachiques. Il en a reproduit avec sincérité la verve et l’animation. 11 a conservé à ses danseurs leur mouvement et presque leurs qualités plastiques; il a rappelé avec mesure leur caractère d’ivresse et de délire; il les a doués enfin de la plupart des dons que leur aurait prodigués le ciseau d’un maître grec. Nous retrouvons en effet dans ce dessin les formes flexibles que l’art, chez les Hellènes, empruntait à la langue. Ne croirait-on pas entendre l’harmonie de la sixième ode d’Anacréon? « Une jeune Bacchante, ornée de « thyrses qui frémissent emprisonnés dans le lierre, u agite, au son de la lyre, ses pieds délicats et légers ; « tandis qu’un jeune garçon, aux cheveux parfumés, « à la douce haleine, marie sa voix mélodieuse au son « bruyant de la pectis. »

Il est certain que le Sanzio a fait encore d’autres études du même genre, dont les originaux n’ont point été conservés. Marc-Antoine a gravé un sujet analogue, mais non pas identique, dont Raphaël lui a vraisemblablement fourni le dessin. Dans cette estampe1, un Satyre, dont la tête est couronnée de pampres, joue de la double flûte, en dansant entre deux Bacchantes drapées et tenant des écharpes. On ne retrouve pas, à la vérité, dans la gravure, la légèreté, la verve et la spontanéité qu’on admire dans le dessin; mais on y reconnaît le sentiment de l’Urbinate , autant qu’on y

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