LA FAÇADE AUX CARYATIDES
dans l’esclavage, le calme et la dignité; ils sont impassibles et leur courage est supérieur à leur infortune. Au-dessus d’eux, leurs femmes ou leurs filles partagent les mêmes travaux et les mêmes outrages. Leur force est moins grande et leur charge sera moins lourde. Destinées à supporter la partie supérieure de l’édifice, elles seront là comme les colonnes ioniennes, qui gardent dans leur élégance la trace de leur origine. Elles sont donc coiffées de volutes. De longues nattes tressées s’échappent de cette étrange couronne et descendent de chaque côté jusque sur les épaules. La face est pleine, les traits sont larges et imposants. Elles sont uniformément vêtues de longues tuniques à manches, dégageant le cou sans découvrir la poitrine, attachées à la taille par une large ceinture, et tombant avec rigidité jusque sur les pieds nus. Les plis de ce vêtement sont droits, fermes, semblables à des cannelures. Les bras pendent naturellement le long du corps et relèvent de chaque côté la draperie du manteau. C’est ainsi que les Grecs n’avaient pas permis aux riches Garyates de quitter leurs stoles nationales1.
4. Les habitants deCarya, ville du Péloponèse, s’étaient, alliés aux Perses, dans une guerre que ceux-ci avaient faite aux autres peuples do la Grèce. Une victoire aussi glorieuse que complète mit les Perses en fuite, termina la guerre, mais ne satisfit pas les justes ressentiments des Grecs : ils tournèrent leurs armes contre les Carvates, prirent leur ville, la ruinèrent et passèrent les hommes au fil de l’épée. La vengeance des vainqueurs réservait aux femmes de Carva un traitement plus cruel encore. Destinées à la pompe du triomphe, elles en suivirent la marche selon l’usage; mais par un raffinement nouveau d’opprobre et d’humiliation, on les força d’en prolonger le
Au milieu de cet appareil, on voit un buste colossal qu’on désigne, je ne sais pourquoi, sous le nom d’Aspasie, et qui fait aussi l’office de cariatide, c’est-à-dire de support1. L’aspect général de ce dessin a un grand caractère. Les figures sont solennelles, et cependant d’une extrême simplicité. Malheureusement elles reflètent une époque où la sculpture ne savait pas allier la grâce à la solidité2.
Raphaël comprit tout de suite ce qui manquait au modèle qu’il avait consulté. Il vit ce qu’il en fallait prendre, ce qu’il fallait en laisser, et il conçut d’après un système différent les cariatides qu’il plaça dans les soubassements de la salle d’Héliodore au Vatican. Il ne fit de ces figures ni des condamnés, ni des escla-
spectacle. A cet effet, on ne permit point aux femmes de distinction de quitter leurs stoles accoutumées : réduites à traîner dans une honteuse captivité les vêtements de leur ancienne opulence, elles devinrent l’aliment journalier d’une curiosité insultante ou d’une humiliante pitié. L’effet de ces outrages et leur durée devaient encore s’étendre et s’accroître au delà du terme de la vie. La sculpture se chargea d’en éterniser la mémoire par la représentation durable de leurs traits et de leurs personnes. Pour comble d’insulte, leurs simulacres, condamnés à gémir sous le poids des entablements et des combles des édifices, devinrent un monument commémoratif de la trahison des Caryates et du châtiment qu’ils subirent. (Vitruve, liv. I, ch. i.)
1. Dans l’ostampo de Rairnondi, deux petits personnages se tiennent au bas de l’édifice et permettent de mesurer la hauteur des Caryatides. En calculant d’après cette mesure, la prétendue tête d’Aspasie serait neuf fois grande comme nature.
2. Elles font songer par leurs dimensions énormes aux Télamons gigantesques du temple de Jupiter Olympien, construit à Agrigente au ve siècle avant Jésus-Christ. Ces caryatides, parmi lesquelles il y avait des femmes, étaient l’emblème des Carthaginois vaincus.