LE SYMBOLE DE PSYCHÉ
Psyché n’est point un mythe primitif comme celui de Prométhée, d’Orphée ou de Pandore. Postérieur à l’âge sacerdotal et peut-être même à l’âge poétique de la Grèce, c’est un de ces débris lumineux des traditions de l’Orient, recueilli par l’Académie et reflétant la suprême élégance de cette grande école. Cette fable, qui tut d’abord une pure allégorie, tourna bientôt au conte, grâce à la nature particulière du génie grec, qui animait et vivifiait les fictions les plus subtiles. Puis d’Athènes elle passa à Alexandrie, et d’Alexandrie vint à Rome, en s’enveloppant successivement d’une exubérance de détails et d’ornements qui en obscurcirent peu à peu le sens original ; si bien que vers le milieu du ne siècle de notre ère, Apulée 4, le prêtre d’Isis et l’apologiste des an-
1 . Apulée est le type des réformateurs qui, au siècle des Antonins, ont voulu opposer aux progrès du christianisme une tentative de restauration/du paganisme. Comme philosophe, il a peu de justesse et d’originalité dans les idées, et représente l’état où était tombé le dogme platonicien. Comme romancier, il reflète la superstition et la débauche d’une société en décadence. Comme polvgraphe enfin, il touche à tout, et veut tout dire pour avoir l’air de tout penser. Tel est Apulée au point de vue littéraire. C’est un miroir à plusieurs faces où les Romains d’alors pouvaient se contempler et se reconnaître. Au point de vue religieux, sa réputation de sorcier et de
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demies croyances, mais plus littérateur que théologien et plus superstitieux que croyant, présente l’histoire de Psyché comme un hiéroglyphe où la science cabalistique et illuminée se mêle à. d’anciennes traditions sémitiques et aux conceptions les plus hautes de la philosophie grecque.
thaumaturge égale celle d’Apollonius de Tyane, et après s’être imposée à des contemporains tels que Tertullien et Minutius Félix, elle séduit ou effraye encore, â deux siècles de distance, les Lactance, les Jérôme et les Augustin. De brillants succès littéraires lui avaient fait décerner des statues à Carthage. Puis il était devenu prêtre d’Esculape et avait rêvé la résurrection du paganisme... Au nc siècle de notre ère, toute notre vénération appartient sans doute aux chrétiens persécutés qui versaient leur sang pour leur foi. Mais les chrétiens étaient encore une bien faible minorité, la masse était profondément sceptique, et s’il faut plaindre l'erreur de ceux qui restaient encore attachés aux anciennes croyances, il faut aussi garder un reste d’estime pour l’effort désespéré que tentèrent alors quelques esprits sincères afin de soutenir les temples où l’on avait prié pendant tant de siècles... Apulée était né à Madaure, vers l’année 4 4 4. Après avoir fait de fortes études à Carthage, il visita Athènes, l’Orient, Rome enfin, se faisant initier à toutes les doctrines. Chargé dès lors d’un bagage religieux considérable, il revint dans sa patrie, précédé d’une grande réputation de magie. Après être entré dans la confrérie d’Osiris, il épousa une riche veuve, Pudentilla, et sortit victorieux d’une accusation de magie qu’on lui adressa à cette occasion. Ne crovait-il donc pas à la magie? Oui, assurément il y croyait, car il était de son temps, il brûlait de découvrir la vérité, et il la demandait plus aux visions de l'imagination qu’à la raison. Apulée a cru à Dieu et à l'immortalité de famé; il a cru surtout qu’en combattant pour le paganisme il combattait pour la vérité, et il faut l’honorer de n’avoir pas reculé, bien qu’à seize siècles de distance cette lutte nous paraisse insensée. Apulée n’a pas d’ailleurs directement attaqué le christianisme; il représente le paganisme cherchant à s’expliquer lui-même, et il ne sort guère de cette position défensive. Souvent même, dans la description des cérémonies païennes, il s’inspire des idées chrétiennes,
L’Eglise, à son aurore, avait d’ailleurs adopté et expliqué, dans l’intérêt de ses propres doctrines, le mythe de Psyché. Nombre de peintures dans les catacombes, nombre de bas-reliefs sur les tombeaux des premiers chrétiens, démontrent la nature et le sens de cette adoption. La philosophie platonicienne, voisine du
et pour lutter contre le christianisme il s’efforce d’épurer le paganisme. Au-dessus de toute activité comme de toute passivité, il voit un dieu impassible, et entre ce dieu et les hommes il aperçoit une foule de bons et de mauvais génies. Or, parmi ces êtres intermédiaires, il en est un d’une nature supérieure à tous les autres, c’est 1 Amour, 1 Amour qui fait alliance avec Psyché, c’est-à-dire avec 1 âme. Et ici Apulée rencontre les vérités du dogme chrétien. Depuis plus d’un siècle l’empreinte du christianisme se posait déjà sur le monde. Psyché est un rejeton d’Eve, élevé en Orient. C’est ainsi qu’Apulée purifie le paganisme pour le mieux défendre... Malheureusement pour Apulée, ses ouvrages religieux ont un caractère profane qui en abaisse l’autorité. De plus, sa vie n’a rien de sacerdotal. C’est au milieu de la gloire des lettres, c’est au sein des richesses que lui procure un bon mariage, qu’Apulée exalte, sous le nom de Jupiter, d’Osiris ou de Sérapis, le dieu de la nature et le dieu du panthéisme, substance universelle dont tous les êtres sont des manifestations, des modifications ou des émanations. De là à l’illuminisme, il n’y avait qu’un pas; car si l’homme est un rayon détaché du foyer divin, l’extase et la tliéurgie, en l’isolant de la matière, le remettent en communication avec Dieu. A force d’être tout, le dieu du panthéisme finissait par n’ôtre plus rien. Quel rôle magnifique avait le christianisme devant de telles croyances et devant de tels hommes! Combien paraît chétif et petit le prêtre opulent d Isis en regard de ces apôtres chrétiens, qui, dans leur sublime dénûment, révélaient au monde l'idéal de l’humanité, et lui démontraient la supériorité de l’homme sur la nature déifiée, du roseau pensant sur 1 univers!... (J’ai fait appel, dans cette note sur Apulée, aux souvenirs que m’ont laissés, ainsi qu’à tous ceux qui les ont entendues, les belles leçons professées en 1 858 au collège de France par le très-regrettable M. Rigaud.) — Voir aussi la belle introduction de M. de Laprade à son poème de Psyché.
christianisme par ses sublimités, avait purifié, au moyen des interprétations idéales, la grossièreté du réalisme païen, et formé un terrain neutre où la foi nouvelle et ce qui restait du paganisme pouvaient se rencontrer sans se heurter. Pendant le moyen âge, la poétique histoire de Psyché sommeilla au milieu de l’obscurité générale, pour reparaître plus lumineuse et plus fraîche au faîte de la Renaissance. Raphaël comprit de suite le charme enivrant de cette allégorie, surtout il se sentit attiré vers cet admirable symbole par la grande poésie de l’idée morale qui s’y cache.
L’antiquité est étincelante de vérités : seulement ces vérités sont noyées dans l’erreur. La légende de l’Amour et Psyché est certainement une des plus belles de la mythologie grecque : partout elle rayonne d’une grâce infiniment tendre, et de vives lumières en jaillissent à chaque instant. N’entrevoit-on pas, sous le voile de la Fable, la mystérieuse fraternité de l’Amour et de la Mort, que les anciens ont entrevue et chantée? N’aperçoit-on pas comme un trait d’union entre la terre et le ciel? Ne découvre-t-on pas, à travers la belle image de Psyché, la marche providentielle que suit l’âme de vertu en vertu, à travers les luttes de la vie, et de clartés en clartés, dans le ciel, jusqu’à l’éternel amour?
Déjà depuis longtemps, en Grèce, le culte de l’Amour avait fait alliance avec celui des Muses, et ce culte ainsi transformé, spiritualisé, avait ouvert à la civilisation une ère nouvelle et féconde. Les hymnes orphiques
avaient succédé aux chants bachiques et obscènes qui célébraient jadis les mystères d’Éros; l’Amour, s’associant désormais à toutes les facultés de l’intelligence, inspirait aux hommes le pressentiment de la vérité, et leur donnait la force nécessaire pour remonter de la beauté terrestre, qui séduit les sens, à la beauté abstraite qui attire et retient l’esprit. C’est ainsi que l’Amour primitif et grossier était devenu l’Amour céleste, le médiateur souverain qui unit le corps à l’esprit, les hommes aux dieux, la terre au ciel ; c’est ainsi que ce culte s’immortalisa en se purifiant, et qu’en se rattachant aux pures doctrines d’Orphée et de Platon, il révéla presque à l’âme humaine le secret de son origine et de sa destinée.
Ces idées supérieures sur l’Amour ayant pris racine dans le système moral des mystères de l’antiquité, il fallut leur donner un sens spécial et déterminé relativement à 1 âme et à son immortalité. Ce fut alors sans doute que le nom de Psyché devint un symbole, et que la fable s’en empara en l’enveloppant de ses réseaux d’or.
Un irrésistible élan poussant la Phalène vers la lumière, où souvent elle brûle ses ailes, ce papillon devint l’emblème poétique de l’âme, et le même mot ^-/i, Psyché, désigna à la fois Y Ame et la Phalène L La Phalène rampe d’abord humblement sur la terre; puis, après de mystérieuses métamorphoses, elle devient un brillant
4. È çâXaivà é<mv ÿ wap riy.Tv <tux,ri, disaient les Rhodiens.
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papillon, beau de couleur, noble d’instincts, amant de la clarté, au milieu de laquelle elle se précipite, se consume et meurt. Lâme, également emprisonnée dans une enveloppe mortelle, rampe misérablement aussi sur la terre, et se consume au mirage trompeur de la science, jusqu’au jour où, brisant ses liens et recouvrant sa liberté, elle s’élance radieuse vers les splendeurs du ciel 1.
Si l’étymologie du nom de Psyché a excité la verve des anciens, l’allégorie que couvre ce nom a servi d’aliment à la sagacité des savants de tous les âges. Depuis saint Fulgence 2 jusqu’à Béroalde, et depuis Béroalde jusqu à Creuzer, les explications, les théories, les discussions et les commentaires se sont entassés les uns sur les autres, sans que le sujet ait été jamais épuisé. Une chose semble hors de doute, c’est que cette fable cache les vicissitudes d’un hymen mystique, dont l’idée fut sans doute importée de la Perse dans les colonies sacerdotales de la Thrace et de la Béotie 3. La doctrine de la séparation et de la
1. Voir de quelle admirable manière Plutarque développe ces idées. (Plutarque, Sympos II.)
2. Fabius Claudius Fulgentius, évêque de Ruspina, en Afrique né en 468, mort en 533.
3. Plusieurs savants de l’école allemande (Bottiger, Creuzer, Manso) se sont prononcés pour l’origine grecque de la fable de l Amour et Psyché. Les mystères d’Éros à Thespies auraient donné naissance a cette fable. Éros serait alors le génie du mariage, le meme qui, sous le nom de Paranymphe, figurait dans les Hiérogamies. Quant à Psyché, elle serait le prototype des jeunes vierges qui venaient brûler leurs ailes au flambeau de l’Hymen. Cette allégorie
réunion, de la chute de l’âme et de sa purification par le sacrifice, tel est le fond caché sous tant d’allégories. Une foule de poèmes orientaux présentent ainsi ce dogme fondamental, sous l’apparence d’une aventure d’amour et d’hymen. Quel plus éloquent exemple peut-on citer que le Cantique des Cantiques , émanation de l’Inde et de la Perse, adoptée par le génie d’Israël et revêtue par lui d’une forme pleine d’indépendance et de vivacité? Que ce Cantique des Cantiques soit purement mystique, comme le disent les théologiens ’4, qu’il soit érotique comme le voulait
avait été, de la part de l’ Athénien Aristophon, l’objet d’un long récit qui échauffa la verve d’Apulée. Quant à l’ouvrage d’Apulée, il émanerait surtout du répertoire des conteurs de Milet et d’Éphèse. Ce serait un livre plein d’allusions aux initiations, aux purifications, h l’époptie, et au mariage tel que le présentaient les doctrines mystiques de l’époque des Antonins, un conte où la légèreté de la forme couvre la gravité du fond, où les épisodes variés déroulent la pénétration du lecteur, et qui n'a de sens véritable que pour les seuls initiés. ( Voir Creuzer, t. III, 3e partie, p. 1008.) De plus récents travaux ont montré Psyché comme représentant Tâme appelée par Éros à une vie supérieure. L’idée d’une purification nécessaire de l’âme aurait été, dès lors, sous le voile transparent d’Éros et de Psyché, proposée .aux méditations des initiés de Thespies; et ce mythe figurerait, non-seulement les peines de l’âme ici-bas, mais encore les tribulations qui l’attendent au delà de la vie, jusque dans les sentiers ténébreux indiqués par Éros, quand, en sa qualité de génie de la mort, il abaisse son flambeau vers la terre. (Les travaux de M. Ed. Gerhard, 1850, se trouvent résumés au t. III, p. 1036, de la Symbolique de Creuzer, traduite et développée par M. Guigniaut.)
1 . Ce fut Origène, qui, au me siècle, donna la première explication mystique du Cantique des Cantiques, en ne voyant dans ce poëme que l’épithalame de l’Église avec Jésus -Christ son divin fiancé.
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Herder, qu’il soit dramatique et moral, comme le prétend l’école allemande actuelle, il n’en présente pas moins de frappantes analogies avec la fable transcrite par Apulée. La Sulamite, comme Psyché, après avoir été séparée de l’objet de son amour, résiste à toutes les séductions, triomphe de toutes les épreuves, et trouve le prix de sa victoire dans les bras de son amant. La conclusion est identique, c’est la célébration de la puissance invincible de l’Amour. Dans le Cantique, « l’A- « mant déposant la bien-aimée endormie sous le pom- « mier de la ferme, la réveille en lui montrant le lieu « où elle a vu le jour 4, » et elle s’écrie : « Salomon a des « vignes qu’il loue fort cher à des gardiens; moi, j’ai « ma beauté et mon innocence, qui sont ma vigne et que " j’ai su garder seule. » Dans la Fable, Psyché, après avoir tour à tour possédé et perdu le souverain bien, après avoir combattu, souffert et s’être régénérée, devient l’épouse de Cupidon, qui la transporte au sein de 1 Olympe, sa véritable patrie. C’est le même amour pur, inspirateur du courage et du sacrifice, qui est célébré dans ces deux poèmes. C’est la même passion qui aboutit à la même récompense, une parfaite et calme félicité. Ce sont les mêmes détails, quelquefois choquants pour des esprits superficiels, mais communs à toutes les poésies antiques. Psyché, pas plus que la Sulamite, ne personnifie l’amour sensuel et humain ; ce sont deux fleurs d’une grande beauté, qui représentent la sanc-