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Raphaël et la Farnésine

Rome, sur la rive droite du flavus Tiberis, dans le Transtévère, selon l'expression des Romains, non loin du fameux Ponte-Sisto, se trouve un édifice de la Renaissance italienne, construit durant les premières années du xvi" siècle, dont personne n'ignore le nom, qu'ont visité ou essayé de visiter tous les touristes : c'est la Farnésine. L'édifice moderne s'élève sur l'emplacement occupé jadis par les jardins de l'empereur Géta, l'infortuné qui partagea un moment avec son frère Caracalla l'héritage des Césars. Mais l'Empire romain n'était pas alors encore de ces choses qui se partagent. L'association se termina vite par un fratricide dont ce lieu peut-être a été le témoin.

Avant que Géta établît ici ses jardins, des constructions antiques avaient surgi à cette place. Lorsqu'après les événements de 1870 le gouvernement italien, devenu le possesseur de Rome, se décida à établir des quais le long du Tibre et fit abattre la superbe allée de chênes verts plantée au bord du fleuve dans les jardins de la Farnésine, les fouilles mirent au jour d'antiques murailles, ensevelies depuis bien des siècles et décorées de stucs délicats et de peintures exquises. On vit là apparaître une décoration gréco-romaine toute fine et distinguée, auprès de laquelle l'ornementation aimable des maisons de Pompéi n'est qu'un vague à peu près. Ces restes de l'antiquité, transportés au musée du Transtévère, en sont aujourd'hui la richesse la plus précieuse. Puisse seulement le grand air ne pas leur être fâcheux, après l'épreuve de l'humidité qu'ils ont si longtemps supportée! Il est bien difficile de croire qu'au temps de Caracalla ■et de Géta il se trouvât encore, même à Rome, des décorateurs capables

d'une exécution si élégante et si parfaite, d'une aussi libre et légère fantaisie. En reportant au r' siècle de notre ère, au temps d'Auguste ou de Tibère, ces peintures murales, on ne croit pas se tromper de beaucoup.

Au commencement du xvr siècle, on était bien loin du siècle d'Auguste, même de celui de Caracalla et de Gela. La nature avait repris ses droits, effacé la trace des hommes. Le sol s'était lentement exhaussé, ensevelissant les vestiges du passé. Le Transtévère en cet endroit n'était plus guère qu'un champ vague, occupé par de grands jardins mal tenus ou cultivés par de rares maraîchers, comme il l'est aujourd'hui quelques centaines de mètres plus bas. Un riche financier, le banquier Augustin Gliigi, acheta ces terrains et s'y fit construire une magnifique villa. Il voulut, dans son orgueil, qu'elle pût étonner même un siècle accoutumé à la magnificence ; qu'elle fût à la fois un objet d'admiration, au moment où le premier culte était celui de l'art, par la beauté de l'architecture et par la perfection de la décoration intérieure : il y réussit. Pour élever ce palais il s'adressa à Balthazar Pcruzzi, le plus renommé alors parmi les jeunes architectes : il s'adressa à Raphaël et au Sodoma pour en décorer, l'un le rez-de-chaussée, l'autre le premier étage.

Fortune bizarre des choses d'ici-bas! Ce n'est pas cependant le nom de son fondateur, de son premier propriétaire, qu'a gardé le palais élevé et orné par l'ordre d'Augustin Cliigi. Après sa mort, il passa bientôt en d'autres mains. Dès le milieu du xvi* siècle, il appartenait à cette famille Farnèse qui a joué un si grand rôle dans l'histoire de l'Italie, qui a été mêlée à tant d'événements et traversé tant de vicissitudes. A Rome, les Farnèse avaient fait édifier par les soins d'Antonio de San- Gallo, sur la rive gauche du Tibre, le palais incomparable qui porte leur nom : du palais de Ghigi sur la rive opposée ils firent leur maison de plaisance et depuis lors il a pris le nom, désormais consacré par l'usage, de Villa Farnésine. Ainsi l'Amérique s'appelle non pas du nom de Colomb, mais de celui d'un autre hardi navigateur qui seulement suivit les traces de Colomb.

L'histoire de la Farnésine, depuis bientôt quatre siècles qu'elle a été bàlie, est vite racontée. Elle n'a pas souvent changé de maîtres. Elle est demeurée dans la famille Farnèse près de deux cents ans, jusqu'au jour où, la descendance mâle s'étant éteinte en 1731, Elisabeth Farnèse, femme du roi d'Espagne Philippe V, pelit-fils de Louis XIV, en hérita. D'Elisabeth Farnèse, la Farnésine passa, en même temps que le palais Farnèse, aux mains de son fils don Carlos. On sait comment don Carlos devint ensuite

le roi des Deux-Siciles. Durant plus d'un siècle, la Farnésine fut la propriété des Bourbons de Naples. Après la révolution de 18G0, François II, dépouillé de son trône, avait cédé par un bail emphytéotique la Villa du Transtévère à l'Espagnol Bermudez de Castro, duc de Bipalda, marquis de Lema. Lorsque, bientôt après, Rome devint la capitale de l'Italie, le locataire réclama les bénéfices de la loi italienne relative aux emphytéoses. Ainsi la Farnésine est devenue la propriété du duc de Ripalda, qui luimême n'eu a pu jouir longtemps. Il est mort, en efïet, au printemps de cette année, 1883. La Farnésine va passer à des maîtres nouveaux.

La Villa du banquier Chigi a plus d'un titre à l'admiration des hommes.

Les architectes sont unanimes à célébrer les belles proportions de l'édifice, son élégance, son caractère si bien approprié à sa fastueuse destination. L'effet était plus grand encore au temps où la décoration extérieure, faite de peintures en grisaille, dont subsistent seulement quelques vestiges délicats, contribuait à l'embellir; il était plus grand aussi lorsque la loggia par laquelle s'ouvre la Villa n'avait pas été fermée par des vitrages. C'est de ce palais que Vasari disait qu'il semblait, non pas avoir été bâti, mais être sorti du sol comme par un enchantement. Non murato, ma vcimnenle nalo.

Au premier étage de la Farnésine se trouvent des fresques du Sodoma représentant, en deux vastes peintures, les Noces d'Alexandre, sujet cher à la Renaissance et sur lequel Raphaël lui-même s'est essayé, ainsi que le prouvent les esquisses bien connues de la Galerie Borghèse. Aujourd'hui que les fresques du Sodoma, fort endommagées par le temps, ont été restaurées avec un soin minutieux, avec le respect dû aux œuvres des maîtres, on ne peut à leur aspect retenir son admiration. Elles restent, après les peintures de Sienne, le titre de gloire le plus considérable de cet artiste, que ses vices ou les calomnies dont il a été l'objet n'empêcheront pas de compter parmi les peintres les mieux doués, parmi les plus merveilleux coloristes de la Renaissance italienne à son heure de plein épanouissement.

Pourtant la gloire delà Farnésine n'est ni dans la beauté de son architecture ni dans les peintures du Sodoma. Ce qui, depuis bientôt quatre siècles, fait sa renommée, ce sont les fresques dont le peintre divin, Raphaël Sanzio, a décoré au rez-de-chaussée la loggia et la galerie de la Villa : ^Histoire de Psyché et la Galatèe. Ce sont ces peintures, et elles seules à peu près, que désire voir de ses yeux tout visiteur qui vient sonner à la porte de la Farnésine.

J'ai dans ce travail suivi la Renommée. Qu'on ne cherche pas ici une étude complète sur la Villa de Ghigi ; on ne l'y trouverait pas. Je ne me suis pas occupé davantage des artistes qui, comme Sébastien del l'iombo ou Daniel de Volterre, ont contribué à l'orner; j'ai laissé de côté volontairement les médiocres paysages qui tapissent une partie de la salle où se trouve la Galatie; je n'ai pas parlé de cette tête colossale qu'une sotie tradition prétend attribuer à Michel-Ange ; je ne me suis même pas occupé des peintures du Sodoma, si dignes qu'elles fussent d'un commentaire. Je ne suis venu chercher à la Farnésine que l'œuvre de Raphaël.

Cette œuvre môme, il me faut ajouter de quel point de vue je l'ai examinée. J'ai banni autant que je l'ai pu de cette étude toute recherche d'érudition. On ne trouvera ici aucune discussion savante; on n'y trouvera pas même de renvois aux livres que j'ai consultés. Ce n'est pas, certes, que je méprise l'érudition, qui a rendu tant de services ù notre siècle, qui a sur tant de points substitué la vérité à la légende, à laquelle nous devons de connaître mieux chaque jour le passé. Mais le but que je poursuivais était différent.

Mon désir, en entreprenant cette étude, était de pénétrer aussi profondément que possible le génie de l'un des plus grands artistes dont s'honore l'humanité, et d'introduire avec moi le lecteur dans cette intimité. J'ai demandé à l'histoire, à l'érudition, de m'apporter tout ce qui pouvait m'aider à bien comprendre le siècle oii a vécu l'artiste et ses contemporains; le reste, je l'ai demandé directement à son œuvre. Je l'ai interrogée partout où il m'a été possible de la rencontrer. Je me suis efforcé de m'oublicr moi-même devant elle, de renoncer aux opinions de mon temps, d'effacer de ma mémoire tout ce que j'avais pu lire ou entendre, pour m'abandonner tout entier, dans l'entière sincérité de mon ûme, au maître que j'étudiais. Ce sont ces impressions que je livre aujourd'hui au public. C'est Raphaël tout entier que j'ai voulu définir et expliquer, en prenant comme occasion de cette étude les fresques de la Farnésine. Après avoir essayé de comprendre Raphaël, j'ai osé le juger librement, usant du droit commun de la critique même envers les plus augustes morts, au risque d'offenser ici ou là plus d'une admiration, et sans d'ailleurs prétendre à l'infaillibilité.

Si je réussissais à affranchir quelques lecteurs de ces jugements tout faits, dont nous avons les uns et les autres tant de peine à nous défendre, si je pouvais déterminer un certain nombre de mes compatriotes qui chaque année visitent l'Italie à regarder hardiment les peintures des

maîtres les plus justement renommés, je ne croirais pas avoir perdu ma peine. Les jugements consacrés par le temps sont souvent comme des écrans qui viennent s'interposer entre les œuvres d'art et nos yeux ; ils nous empêchent de les voir. Or ce qui importe au progrès de l'esprit, ce n'est pas d'admirer sur la foi d'autrui, c'est de voir soi-même; c'est de recevoir directement, d'une oeuvre toujours vivante, ce qu'elle peut nous communiquer de sa vie, d'en subir le charme, de sortir de nous un moment pour y revenir ayant appris et acquis quelque chose, de constater en quoi l'Humanité a marché et quelles difTércnces séparent aujourd'hui nos sentiments et nos pensées des pensées et des sentiments d'un autre âge.

On m'excusera de terminer par un souvenir personnel. J'avais habité Rome au temps heureux et lointain déjà où j'étais membre de l'École d'Athènes, J'avais plus d'une fois visité la Farnésine, aussi bien que le Vatican, ses Stances, son Musée, l'église Santa-Maria délia Pace. Lorsque le directeur de la Gazette des Beaux-Arts me fit l'honneur de me charger de ce travail, je refis pieusement, au mois d'avril 1882, ce voyage d'Italie resté lumineux dans les souvenirs de ma jeunesse. M. le duc de Ripalda gardait alors, disait-on, avec un soin jaloux les trésors artistiques dont il était l'heureux propriétaire. On l'accusait de les garder un peu à la façon du Dragon de la Fable défendant les pommes d'or des Hespérides. Je n'ai eu, quant à moi, qu'à me louer de son obligeant accueil. J'arrivais à lui, il est vrai, muni d'une lettre de M. Ernest Hébert, mon très cher directeur d'autrefois à la Villa Médicis.

Le duc de Ripalda tint à me montrer lui-même les appartements du premier étage de la Villa, les fresques du Sodoma, la salle dont on veut que Raphaël ait dessiné les ornements, les salons, grands et petits, où se voyaient des meubles précieux et des tableaux de choix de toutes les écoles. Jamais propriétaire ne fit avec plus de courtoisie et de bonne grâce les honneurs de sa maison. Le duc parlait avec une mesure et une discrétion charmantes des belles choses qu'il possédait, en homme qui en sait le prix sans éprouver le besoin de l'étaler. Il racontait comment il avait fait faire et surveillé la restauration des fresques du Sodoma, s'adressant non pas à un artiste illustre, qui eût sans doute résisté difficilement au désir de refaire le plus possible, mais tout au contraire à un peintre modeste, âgé déjà, dont le soin s'était borné à faire l'indispensable, à boucher les trous, à réparer les dégâts; du temps, appliqué à conserver de l'œuvre antique tout ce qui survivait. C'est un

regret pour moi de ne pouvoir plus adresser qu'à la mémoire de M. le duc de Ripalda l'expression de ma gratitude.

Pendant le temps que je passai à Rome, la Farnésine fut mise à ma disposition tous les jours et à toutes les heures. J'ai pu regarder, sans que rien me vînt troubler, la Galalée elVIUstoire de Ps?/c/ié,. jusqu'au jour où elles me parurent m'avoir donne tout ce qu'à cette heure je pouvais tirer d'elles.

Parfois, après une longue séance dans la loggia et la salle voisine, j'allais faire un tour dans le jardin qui s'ôtend derrière la Villa. Depuisle temps de Cliigi ses proportions ont été sans doute bien amoindries. Il n'a même plus cette magnifique allée de chênes verts qui, naguère encore, s'allongeait aux bords du Tibre. Le jardin, passablement inculte et négligé, était peuplé d'orangers, de citronniers, d'arbres toujours verts. De son abandon et de son silence même se dégageait une sorte de poésie. L'imagination ressuscitait volontiers, au lieu même où l'herbe croissait dans les allées serpentant parmi les massifs d'arbres, les fêtes dont, au temps de Léon X, de Chigi, de Raphaël, ces lieux avaient été le théâtre. J'évoquais sans effort l'image de ce passé splendide : le pape, les cardinaux, celte cour romaine de la Renaissance, si brillante en ses riches habits, le faste du financier opulent, son grand train de maison, ses fêtes, ses plaisirs ; entre toutes ces figures, celle du peintre glorieux. Ainsi tout passe, ainsi tout casse. Nulle part cette mélancolie des destinées humaines ne s'impose plus impérieusement à l'esprit que dans celle ville, qui n'est la Ville Éternelle que parce qu'elle a vu s'amonceler tant de ruines. Hélas ! rien n'est immortel de ce qui est humain, pas même ce qu'enfante le génie. Elles disparaîtront à leur tour, elles ont déjà été bien éprouvées par le temps, ces fresques qu'a peintes Raphaël ; elles tomberont des murailles qu'elles décorent, et ces murailles s'écrouleront à leur tour. Mais, entre tout ce qui passe, seules les œuvres du génie durent un peu : et alors même qu'elles auront passé leur souvenir encore survivra. C'est leur privilège et c'est leur honneur. Heureux et enviables entre tous, ceux qui, nés mortels, ont aimé du moins ce qui est ici-bas le moins éphémère !

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