‹ Raphaël et la FarnésineChapitre 13 sur 14 · VU · texte numérisé non relu

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Mais, quand on a confessé tout cela, voici où il faut on revenir. Raphaël a vu la beauté, il Ta aimée, il l'a montrée triomphante aux yeux éblouis des hommes. Il a été une belle âme en même temps qu'une admirable intelligence, une imagination incomparable, un œil merveilleux par la vision de l'harmonie et de la proportion aussi bien que de l'énergie de la réalité. Il a placé son idéal plus haut qu'aucun artiste contemporain, qu'aucun des artistes qui ont suivi. Le dernier mot de son œuvre est amour, paix, sérénité, douceur et bonté. Aucun appétit vulgaire, aucun sentiment bas ne semblent l'avoir même efllcuré. Après quatre siècles presque écoulés, tous, nous lui devons quelque chose de ce qui est au fond de nos cœurs, à nous autres modernes, de générosité,

d'humanité, de noblesse, d'aspirations vers le vrai, le beau et le bien. Lorsqu'au milieu des passions qui nous agitent, dans ces âpres combats de la vie qui nous épuisent, nous cherchons une heure de trêve, soit pour reposernos cœurs de la lutte passée, soit pour mieux nous préparer à la lutte prochaine, c'est encore, de toutes les œuvres modernes, une peinture de Raphaël vers laquelle nous allons le plus volontiers; c'est encore elle qui nous offre le mieux l'image de la paix morale ; c'est elle qui nous fortifie le plus et nous montre le mieux qu'en dépit de toutes les misères de la vie l'homme est une noble créature, faite pour autre chose que pour l'ambition ou le plaisir. Béni soit-il, l'art'ste dont les œuvres ont cette vertu bienfaisante, et qui ne cesse d'exercer sur les hommes cette salutaire influence de les rendre meilleurs, de porter plus haut leurs pensées et leurs sentiments, en même temps qu'il les enchante ! Raphaël est le lien de l'antiquité et des temps nouveaux. Cette entreprise de renouer la chaîne brisée un moment par le christianisme, de la vieille humanité grecque et latine et de l'humanité moderne, qui a été l'effort de la Renaissance italienne, il en a été le plus grand et le plus utile ouvrier. 11 a réconcilié définitivement, dans le culte de l'Art, dans l'adoration de la Beauté, la religion de l'Olympe et la religion du Golgotha. Hé ! qu'importe que ce soit, en définitive, la vieille religion de l'Olympe qui ait le plus profité de cette réconciliation ! Une seule chose compte ici-bas : le progrès de l'Humanité. Qui donc a servi sa cause plus efficacement que l'artiste dont nous parlons? La Réforme va venir avec son austérité, son puritanisme, son farouche retour au christianisme primitif, sa haine de l'art, son génie iconoclaste. Raphaël s'est trouvé là, comme à point, pour défendre contre sa doctrine sombre, la forme, la beauté, la grâce, la vie. L'ardeur des sectaires eux-mêmes n'a pu tenir contre son charme. H les a conquis et subjugués. Aujourd'hui, et grâce à lui plus qu'à tout autre, la victoire de la Renaissance n'est point douteuse. Partout l'étroit esprit du puritanisme, dur et triste, recule vaincu. C'est le génie grec, clair et sain, aussi épris de la grandeur intellectuelle et morale qu'enivré de la joie de la vie, qui mène de nouveau le monde et guide l'humaniié dans sa voie

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glorieuse. La joie a cessé d'être un péclié, la vie n'est plus une incessante tentation, l'iiumanité n'est plus déchue ; elle marche dans sa force et sa liberté; mais l'emploi de celte force et la noblesse de cette liberté, c'est de préférer ce qui élève à ce qui abaisse, et sans rien détruire en l'homme de ce qui est humain, de subordonner les appétits à l'intelligence et la matière à l'esprit.

Comme le Nil prend ses eaux aux grands lacs de l'Afrique centrale et les apporte à ri^gypto (jii'il féconde, ainsi lîaphacl a bu aux sources de l'ait antique et a répandu sur les temps modernes leurs bienfaits. Ce (liiil a ajouté de lui-même à cette inspiraiion saine et forte, c'est une merveilleuse douceur, une tendresse, une pureté, qu'il avait reçues du christianisme, de la doctrine d'amour et de charité, qui, elle aussi, est bien sortie de l'âme hinnaine et qui conquerra la terre. Si religion, c'est la religion antique, mais agrandie et plus digne encore du culte des hommes, et parlant aux cœurs avec une plus insinuante éloquence.

Il faut se garder d'imiter Raphaël. Il n'a porté bonheur à aucun de ses imitateurs. L'imitation est la chose funeste, en art plus encore que n'importe où. Imiter Raphaël, quoi qu'on en ail pu dire, n'est pas moins redoutable qu'imiter Michel-Auge, Titien, Rubeus ou Rembrandt. Raphaël a été l'homme de son siècle et il a été lui-même. Ainsi duivent faire tous les artistes : être les hommes de leur temps et être eux-mêmes. Il ne faut point essayer de le copier ; il faut s'inspirer de lui, comme luimême s'est inspiré et des anciens et des maîtres qui l'avaient devancé ou qui ont été ses aînés ou ses émules.

Aucune destinée mortelle n'a été plus douce, ni plus belle, ni plus enviable que la sienne. Ktre né dans une condition humble et s'élever par son seul mérite à la condition la plus haute, être pris par la fortune et conduit comme par la main sans avoir coiniu les luttes douloureuses; n'avoir eu en quelque sorte qu'à se montrer pour triompher ; avoir connu tout jeune la renommée; avoir aimé d'abord, d'une ardente passion, d'une irrésistible vocation, ce qui trompe le moins, ce qui est le plus digne d'être aimé, l'Art et la Reauté, et ne s'être pas trompé en plaçant si haut son amour; être aimable naturellement, recherché, estimé, aimé de tous.

connaître de la vie les petites joies, si précieuses, aussi bien que les grandes; s'être donné tout entier au travail et à l'étude; vivre sans cesse parmi les pensées les plus hautes et les visions les plus pures; produire sans relâche dans la force et la fécondité ; étonner son siècle et l'honorer ; se sentir partout accueilli et comme enveloppé d'un murmure flatteur d'admiration et de respect; n'être point amolli par la prospérité, garder sans cesse en soi le noble tourment du mieux, ne se point satisfaire quand tous les autres sont satisfaits ; persévérer dans l'effort et comme n'avoir jamais donné toute sa mesure; apercevoir devant soi, comme sa récompense, un idéal de plus en plus magnifique ; laisser enfin de son passage sur la terre un nom qui demeurera grand entre les plus grands : — si le bonheur humain n'est Là, où. donc est-il? Et, en vérité, quand on a eu cette destinée, qu'importe de mourir à trente-sept ans, puisqu'enfin il faut toujours mourir?

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