‹ Raphaël (volume 2)Chapitre 2 sur 100 · LE DUC FREDERIC · texte numérisé non relu

LE DUC FREDERIC

les lettres. Il dirigea en personne la construction de son palais d'Urbin, et en indiqua les dimensions à son architecte, le Dalmate Luciano da Laurana. Sa compétence en matière de sculpture n'était pas moins réelle. A l'entendre raisonner avec un homme du métier, on aurait cru qu'il avait manié le ciseau. En fait de peinture, ses idées témoignaient d'un goût non moins personnel. Comme les maîtres qui peuplaient alors l'Ombrie, la Toscane, le marquisat de Mantoue et plusieurs autres provinces de L'Italie ne travaillaient point à son gré, il fit venir un Flamand, Justus de Gand. Cette volonté énergique, ces connaissances encyclopédiques éclatent jusque dans les plus menus détails de l'ornementation de son palais. Le duc voulut que les tapisseries de haute lisse (qu'il fit tisser tout exprès à Urbin par des artistes appelés du dehors), que la marqueterie de bois et les moulures de carton -pierre fissent tour à tour les frais de la décoration des salles, ou s'y complétassent réciproquement1.

Aux merveilles de l'art contemporain venaient s'ajouter des œuvres anciennes du plus grand prix. A côté des manuscrits richement

enluminés de la bibliothèque ducale, il faut accorder une mention à la galerie de tableaux. On y remarquait surtout une petite composition de Jean van Eyck, représentant un Bain de femmes. Les antiques occupaient une place d'honneur à côté de toutes ces belles choses.

Le fils de Frédéric, Guidobaldo (1472-1 5o8), continua les glorieuses traditions

PORTRAIT DU DUC FREDERIC D L'RIilN (Par Piero délia Francesca. Musée des Offices.'

1. Faut-il croire à un effet du hasard, ou à des réminiscences, à une imitation consciente, rélléchie. Toujours est-il que plus tard Raphaël, dans la décoration du Vatican, eut recours à ces trois mêmes procédés. A la marqueterie de bois il demanda de fournir ces merveilleuses portes des « Stances », exécutées par le frère Jean de Vérone et par Jean Barile; les stucs alternèrent avec les fresques dans l'ornementation des Loges ; les tapisseries enfin complétèrent le vaste cycle des peintures de la chapelle Sixtinc.

de son père. Élevé par le savant Martinengo, il montra dès ses plus tendres années d'étonnantes dispositions pour l'étude. Les lettres, les arts, trouvèrent en lui un protecteur fervent. Sa bravoure, sa sagesse ne le rendirent pas moins cher à ses sujets. Son épouse, Elisabeth Gonzague, fille du marquis de Mantoue, achevait, par sa beauté, sa grâce, de consolider une domination si joyeusement acceptée de tous '.

C'est dans ce milieu si propre à développer les sentiments les plus généreux, les qualités les plus brillantes, que naquit Raphaël.

Certes, si le peintre des Chambres et des Loges avait eu pour patrie Florence, il aurait été mêlé de bonne heure à un mouvement artistique plus intense, il serait arrivé plus vite à la pleine possession des secrets du métier, aussi bien qu'à une connaissance plus parfaite de l'antiquité classique, cette source féconde de progrès. Mais il nous semble, somme toute, qu'il n'a pas eu trop à regretter, au point de vue du développement intellectuel, d'être né à Urbin. Il importait, en effet, qu'il pût se recueillir pendant son enfance dans un milieu plus calme, et goûter les beautés de la nature, en même temps qu'il se familiarisait avec les rudiments du dessin. Sa ville natale, et c'était là l'essentiel, lui offrait des modèles fort respectables, déjà tout empreints de l'esprit delà Renaissance. Il devait lui être facile, dans la suite, de féconder ces germes et d'imprimer à son génie, quand l'heure serait venue, un plus vigoureux essor.

L'histoire de la famille de Raphaël nous est connue dans ses moindres détails. Les Santi étaient originaires d'un bourg situé à quelque distance de la capitale, Colbordolo. Dès le commencement du xive siècle vivait dans cette localité un personnage du nom de Santé. Un descendant de celui-ci, le bisaïeul de Raphaël, Pietro ou Peruzzolo, exerçait, un siècle plus tard, dans le même bourg, la profession de marchand. La maison ayant été pillée, les champs dévastés, en 1446, par le tyran de Rimini, le féroce Sigismond Malatesta, la crainte de voir se renouveler de pareils désastres décida Peruzzolo à se fixer dans la place forte d'Urbin. Il y vint demeurer en 1450, et y mourut en 1457. Son fils Santé était, comme lui, marchand de biens; il tenait également un magasin dans lequel il vendait toute espèce de denrées, du blé, de l'huile, des clous, des cordages, de la colle, etc. Ses spéculations semblent avoir été heureuses; il réunit assez d'argent pour acheter en 1463, moyennant la somme de 240 ducats2, une maison, ou plutôt deux maisons juxtaposées. Cette modeste habitation était destinée à une célébrité bien grande : c'est là que Raphaël vint au monde. Au xvne siècle, un architecte d'Urbin, Muzio Oddi, devenu propriétaire de l'un

1. Voy. le curieux volume de MM. Luzio et Renier, Mantova c Urbino, et mon compte rendu dans la Xouirllr Revue(i" février (899).

2. Je rappellerai, un fois pour toutes, que le florin ou ducat d'or pesait environ 12 francs de notre monnaie, et représentait, par conséquent, une soixantaine de francs, au cours actuel du numéraire.

des deux corps de bâtiment, marqua par une plaque commémorativc le lieu où était né le plus grand des peintres. Dans une belle inscription latine il oppose l'exiguïté de cette demeure aux souvenirs impérissables qui s'attachent à elle.

La maison paternelle de Raphaël est située à une centaine de pas de la place du Marché, dans une rue irrégulière, escarpée, à peu près inaccessible aux voitures, pavée en briques posées de champ, et creusée au centre comme le lit d'un ravin, mais large, aérée, avec un grand air de propreté. La fumée pénétrante des bois de résine qui s'échappe de l'intérieur des habitations rappelle les habitudes agrestes de la population. Et quel admirable panorama, quand, après avoir passé devant la maison d'un archéologue urbinate célèbre, Raffaello Fabretti, et devant celle de l'ami de Raphaël, Timoteo Viti, on parvient au sommet du monticule, et que l'on découvre, se détachant sur un ciel d'un bleu immaculé, les anciennes fortifications de la ville, la campagne environnante, les montagnes, et au loin l'Adriatique !

La maison de Raphaël se compose, je l'ai dit, de deux corps de bâtiment juxtaposés, et reliés eux-mêmes aux constructions voisines, de sorte que, sans la plaque commémorative, rien ne les signalerait à l'attention de l'étranger. C'est un édifice à deux étages, assez spacieux, avec un rez-de-chaussée contenant une boutique, ouverte jadis, condamnée depuis. Un de ses propriétaires, Muzio Oddi, dans son ardeur à embellir sa propriété, l'a singulièrement modifiée; il semble surtout avoir surélevé les étages. Il est donc douteux qu'aucune des pièces actuelles remonte à Raphaël, et même que l'on puisse se faire une idée exacte de la distribution de l'intérieur à cette époque. En 1873, la moitié de droite de l'ancienne maison a été achetée, en même temps que la maison attenante, par l'Académie royale d'Urbin, qui s'est occupée, avec le soin le plus louable, de restaurer cette demeure historique et d'en faire un musée consacré à la gloire de Raphaël. Elle y a exposé, à côté d'une foule de reproductions de l'œuvre du maître, la fresque, malheureusement aux trois quarts ruinée, dans laquelle Giovanni Santi passe pour avoir représenté sa femme et son fils. A cette peinture fait pendant la pierre dont Santi se servait pour broyer ses couleurs. Les pièces, blanchies à la chaux, sont à la fois simples et propres, telles qu'on se plaît à se figurer l'intérieur d'un artiste du xv1' siècle.

Dans une épitre adressée au duc Guidobaldo, Giovanni Santi, le fils de Santé et le père de Raphaël, s'étend longuement sur les difficultés au milieu desquelles s'était passée sa jeunesse. Il rappelle d'abord la destruction du foyer ou, pour nous servir de ses expressions, du nid paternel (il était donc né avant cet événement, c'est-à-dire avant 1446). Puis il dépeint les efforts auxquels il avait dû se livrer pour gagner sa vie, pour se créer une position indépendante. Il choisit finalement la plus glorieuse des carrières, celle d'artiste. Le brave

Giovanni est transporté d'enthousiasme en parlant du merveilleux et très célèbre art de la peinture. Malgré les soucis que lui cause l'entretien de sa famille, il ne regrette pas sa détermination, quoique souvent il trouve bien pesant pour ses épaules ce fardeau, qui aurait effrayé, ce sont ses propres paroles, Atlas lui-même.

A quelle époque Giovanni Santi commença-t-il à travailler pour son propre compte ? On l'ignore; on sait seulement qu'en 1469 il avait déjà son atelier à Urbin. Il fut chargé, la même année, d'héberger un des plus illustres représentants de l'École florentine, Piero délia Francesca. La confrérie du « Corpus Domini » avait fait venir ce grand artiste pour lui confier l'exécution d'un retable. Pensant avec raison qu'il se trouverait plus à l'aise chez un de ses collègues qu'à l'auberge, elle pria Giovanni Santi de lui offrir l'hospitalité, en lui promettant de l'indemniser de ses dépenses. Quoique le peintre urbinate dût souffrir de voir ses propres concitoyens lui préférer un étranger, il n'en fit pas moins bon accueil à son hôte, dont il célébra plus tard le talent dans sa Chronique r'unec if Urbin. Ce ne fut d'ailleurs pas la seule fois qu'il eut à compter avec la concurrence d'artistes étrangers : Paolo Uccello, Melozzo da Forli^ Signorelli, pour ne pas parler de Justus de Gand, enrichirent de plus d'une œuvre les palais ou les églises d'Urbin.

Giovanni Santi n'était probablement plus de la première jeunesse lorsqu'il se maria. Il épousa la fille d'un négociant aisé d'Urbin, Magia Ciarla, qui lui apporta en dot i5o florins, somme équivalant de nos jours à 4 ou 5 000 francs.

De ce mariage naquit, le 28 mars 1483, celui qui devait porter si haut la gloire du nom de Santi, Raphaël. Son. père lui donna le nom d'un archange, comme s'il eût pressenti la splendeur céleste à laquelle son fils devait s'élever. Il ne souffrit pas que l'enfant eût une nourrice; il voulut que la mère l'allaitât elle-même et lui transmît avec la vie tout son amour.

On aime à se figurer Raphaël entouré dès le berceau des images les plus riantes, de Madones contemplant avec tendresse le divin « bambino », de chérubins voltigeant au milieu de nuages empourprés. L'histoire est ici d'accord avec la fiction.

Le premier tableau que Giovanni Santi exécuta après la naissance de son fils était bien fait pour frapper l'imagination de l'enfant et pour graver dans sa mémoire des types tendres et gracieux. Giovanni avait reçu en 1488 la commande d'un retable destiné à l'église de Gradara. Dans cet ouvrage, qui fut terminé le 10 avril 1484 (Raphaël était alors âgé d'un an), le petit Jésus, placé sur les genoux de sa mère, est d'une grâce parfaite. Son visage, son corps, son attitude, tout en lui offre une ressemblance saisissante avec ces admirables génies nus dont Raphaël peuplera plus tard ses compositions et qui seront la personnification idéale de l'enfance.

Une autre peinture, la fresque conservée de nos jours encore dans la maison

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