LE SONGE DU CHEVALIER
un collier de corail fait le tour de son cou; une écharpe blanche flotte derrière sa tète; elle tient à la main une fleur, emblème des jeux, des plaisirs, des distractions profanes. C'est la Volupté, mais la volupté telle que la concevait l'imagination virginale de Raphaël, l'ennemie de l'austérité, non l'ennemie de l'innocence, et, pourquoi ne pas hasarder ici une hypothèse qui n'est pas trop en contradiction avec les idées du temps, le génie antique opposé à celui du christianisme. Au moment de quitter l'Ombrie, de pareilles pensées durent plus d'une fois assaillir l'esprit du jeune artiste; non qu'il hésitât jamais entre le travail et le plaisir; mais enfin un monde nouveau allait s'ouvrir à lui, une société essentiellement profane l'attendait à Urbin, à Florence. Que de convictions ne lui faudrait-il pas sacrifier! Ce sont ces luttes intimes, d'une nature si complexe, que Raphaël a voulu rendre dans le Songe du chevalier. Mais, croyant n'interpréter que ses sentiments personnels, il a tracé une page d'une vérité, d'une éloquence éternelles. Tel est le privilège du génie.
ETUDE POUR UN DES ANGES DU COURONNEMENT DE LA VIERGE (Britibh Muséum.)
ENFANTS DANSANT (Académie de Venise.)
Retour de Raphaël à Urbin en 1.504. — La Cour de Guidobaldo. — Balthazar Castiglione et le » Cortegiano ». — Le Saint Michel et le Saint Georges du Louvre.
^ on long séjour dans l'Ombrie n'avait pas fait oublier à Raphaël sa ville natale, son cher Urbin. A peine eut-il rempli les engagements contractés ^5—^ à Pérouse et à Città di Castello, qu'il résolut d'aller revoir les siens, son oncle Simon, toujours si affectueux pour lui, et cette famille des Montefeltro pour laquelle son père avait été un ami bien plus qu'un sujet. Ce voyage eut lieu en 1604, peut-être au retour de Sienne. Le petit duché avait traversédans l'intervalle les épreuves les plus cruelles; mais c'étaient de ces épreuves qui élèvent, bien loin de déprimer. L'ambition d'Alexandre VI et de son fils avait bouleversé l'Italie. Une première fois chassé de ses États, Guidobaldo était revenu en triomphe, aux acclamations d'une foule immense; bientôt il lui fallut songer de nouveau à combattre un adversaire aussi cruel que rusé et audacieux. Cela se passait au mois de novembre l5o2. L'enthousiasme de la population était arrivé à son paroxysme. Quel moment admirable que celui où les dames d'Urbin se présentèrent devant leur prince et jetèrent à ses pieds bagues, bracelets, colliers, perles et diamants, le suppliant d'accepter ces offrandes pour le salut de la patrie! Mais que pouvaient quelques milliers de citoyens contre les bandes féroces conduites par un homme dans lequel le génie du mal semblait s'être incarné? Guidobaldo était plus vaillant qu'heureux, plus instruit qu'habile : qualités bien insuffisantes pour tenir tète à un César Borgia. Le jeune duc ne tarda pas à se convaincre que toute résistance était inutile, et qu'il verserait sans profit aucun le sang de ses sujets. Il aima mieux se sacrifier que d'attirer sur son pays des calamités sans nom. Cependant, avant de partir de nouveau pour l'exil, il prit une résolution à la fois sage et généreuse : il donna l'ordre de raser les principales fortifications du duché. « A quoi servent ces remparts? s'écria-t-il. Si je conserve mes États, je n'ai pas besoin de bastions
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pour maintenir mes sujets dans l'obéissance! Si, au contraire, ils tombent au pouvoir de l'ennemi, ils lui permettront de garder plus longtemps sa conquête. » Les Urbinates comprirent combien cette décision était patriotique. Ils se mirent à l'œuvre sur-le-champ; en un clin d'oeil, tours, redoutes et contreforts furent à terre. Après avoir mis en sûreté ses trésors, Guidobaldo repartit accompagné d'une ioule énorme, deux mille personnes, affirment les chroniqueurs contemporains.
La mort d'Alexandre VI (18 août i5o3) mit brusquement fin à la domination des Borgia. A peine la nouvelle fut-elle connue que le duché se souleva en masse. Le retour de Guidobaldo ne fut qu'une longue succession de triomphes. Désormais le jeune duc, miné par les souffrances, usé avant l'âge, put se consacrer exclusivement au rétablissement de la prospérité publique, au culte des lettres et des arts. Il n'avait pas d'enfants : l'adoption de son neveu, François- Marie délia Rovere, fils de sa sœur Jeanne et neveu du pape Jules II, rassura les Urbinates sur la continuation de la dynastie des Montefeltro, en même temps qu'elle resserra les liens qui rattachaient celle-ci à la cour pontificale. Guidobaldo fut nommé gonfalonier général de l'Église; au mois de novembre i5o3, il fit à Rome une entrée triomphale.
Depuis l'avènement de Guidobaldo, l'esprit qui régnait à la cour d'Urbin s'était singulièrement modifié. Sa capitale était toujours l'asile des Muses, mais à l'enthousiasme qui distingue la Première Renaissance, à ce besoin de créations nouvelles dont était possédé son père Frédéric, avait succédé une période de jouissances plus calmes, et peut-être aussi plus raffinées. Ce qu'il y avait de naïf — un critique éminent a prononcé le mot de pédantesque — dans les aspirations de l'âge précédent avait fait place à une indépendance plus grande, surtout en matière de littérature. « Tout en s'inspirant des exemples de l'antiquité, dit le comte Delaborde, on osait du moins tenir quelque compte des exigences modernes et traduire dans la langue nationale les idées du temps. Pour la première fois, l'expression en était portée sur la scène, et l'on représentait, au palais d'Urbin, cette comédie de la « Calandra », qui passe pour la plus ancienne pièce régulière du théâtre italien. Le nouveau duc d'Urbin encouragea de tout son pouvoir cette réaction contre l'imitation systématique des chefs-d'œuvre classiques; il les connaissait aussi bien que personne et les étudiait sans relâche; mais, beaucoup moins absolu que Frédéric, il n'immolait pas au culte du passé le goût des tentatives nouvelles. »
Nulle part peut-être on ne s'attachait autant à cultiver les plus rares, les plus fines qualités de l'esprit. Il n'y avait point, dans l'Italie entière, de société plus choisie, plus spirituelle, plus délicate. Aussi bien l'influence des femmes était-elle prépondérante à Urbin, comme à Mantoue, comme à Ferrare, comme à Milan. Méconnues, repoussées par la théologie du moyen âge, qui voyait en elles des auxiliaires du démon, les femmes avaient, par contre, reçu de la chevalerie des hommages trop excessifs pour être durables : divinités placées sur
des hauteurs inaccessibles, comment auraient-elles pu intervenir d'une manière efficace dans les affaires humaines ? Il était réservé à la Renaissance, avec l'exquise rectitude de son jugement, avec ses aspirations si saines, si fécondes, d'assigner à la femme sa place véritable et de l'associer à l'œuvre glorieuse de la réorganisation intellectuelle. Son influence bienfaisante sur les mœurs ne tarda pas à se faire sentir. Grâce à elle, l'Italie devint plus qu'une nation instruite : une nation civilisée. On trouverait difficilement ailleurs de ces grandes dames parlant latin, dirigeant les débats d'une académie sans tomber dans les travers propres aux « femmes savantes » ; discutant sur les questions de sentiment les plus délicates sans devenir des « précieuses »; bonnes, simples, affectueuses, sans oublier les devoirs que leur imposait leur rang. La célébrité personnelle les touchait peu ; elles se contentaient, comme l'a si bien montré le comte Delaborde, d'influencer, dans le demi-jour de leurs palais, les travaux des écrivains et des artistes qui venaient auprès d'elles recevoir des inspirations ou des avis. « Peut-être, ajoute le même écrivain, retrouverait-on à la cour d'Urbin le germe de ce sentimentalisme galant qui devait fleurir a l'hôtel de Rambouillet; mais on y reconnaîtrait aussi des doctrines littéraires supérieures, ainsi que plus de bienveillance, d'enjouement, de grâce. » — C'était bien là que devait s'élaborer l'idéal du parfait homme de cour, du cavalier accompli entre tous, du « gentleman » de la Renaissance, du « cortegiano », en un mot.
L'âme de la société était la duchesse Elisabeth de Gonzague, petite -fille d'une des princesses les plus distinguées de la Renaissance, Barbe de Hohenzollern, marquise de Mantoue. Fatigué et infirme avant l'âge, son époux Guidobaldo lui remettait de grand cœur le soin de diriger les divertissements de la cour, représentations théâtrales ou discussions littéraires et morales. Une de ses parentes, Émila Pia, veuve d'un frère naturel du duc, l'assistait dans cette grave mission. D'ordinaire on se rendait chez la duchesse immédiatement après le souper : tantôt le temps se passait en jeux, en danses, en concerts; tantôt les privilégiés formaient un cercle autour de leur souveraine, s'asseyant sans distinction de rang, pourvu qu'un cavalier alternât toujours avec une dame, et discutant sur les sujets les plus divers. On entendait alors les propos les plus agréables, les plaisanteries les plus spirituelles. A voir la joie qui éclatait sur le visage de chacun, nous dit celui qui, en trahissant plus tard le secret de ces réunions, a assuré l'immortalité à la duchesse et à son entourage, on aurait cru que le palais était la demeure même de la gaieté. Jamais ailleurs, continue-t-il, on ne savoura au même point la douceur que procure une société chère et sympathique. Une chaîne semblait nous tenir tous réunis dans un commun amour. Jamais concorde, jamais cordialité plus grande ne régna entre frères. En ce qui touche les dames, chacun était libre de s'asseoir à côté de celle qui lui plaisait, de causer, de plaisanter, de rire avec elle. Mais tel était le respect que l'on portait à la duchesse que cette liberté même servait de frein.