‹ Raphaël (volume 2)Chapitre 52 sur 100 · BRAMANTE · texte numérisé non relu

BRAMANTE

de sa belle ne paraissent pas non plus l'affecter outre mesure. A cet égard, ses poésies forment le contraste le plus frappant avec les sonnets, d'un sentiment si pur, si élevé, de Raphaël. Bramante se distingue également de lui par son humeur facétieuse, quelquefois même agressive. Bons mots et pointes tombaient, dru comme la grêle, sur l'architeete-poète; mais il était de taille à se défendre, et ne reçut pas un coup sans le rendre avec usure.

A Rome, les saillies de Bramante obtinrent le plus vif succès. Il avait le talent de faire rire Jules II, qui cependant ne se déridait pas facilement.

La réputation d'esprit de Bramante lui survécut. Trois années après sa mort, en 1 5 1 7, paraissait l'étrange dialogue intitulé le Singe, dans lequel l'auteur met en présence l'ombre de l'architecte, saint Pierre et divers autres personnages. La verve et l'amour de la raillerie, éclatent dans chacune des phrases prêtées à Bramante; il réfute victorieusement les attaques du prince des apôtres, qui ne peut lui pardonner d'avoir ruiné sa basilique. Puis il prend à son tour l'offensive, et menace, si on ne lui donne pas à rebâtir le Paradis tout entier, de chercher fortune dans le royaume de Pluton.

Bramante ne fut pas seulement pour Raphaël le plus bienveillant des protecteurs, il lui servit encore de guide et même de maître. Non content de l'initier aux secrets de l'architecture, il traça pour lui, au moment de l'exécution de Y École d'Athènes, le plan de l'admirable portique qui encadre la scène. Il lui fit en outre don d'ingénieux modèles permettant de découper facilement la figure humaine, comme aussi celle du cheval. Enfin, au moment de mourir, il le désigna au pape comme le seul qui fût digne de lui succéder dans les fonctions d'architecte en chef de Saint-Pierre. Confier à son jeune ami son héritage intellectuel, n'était-ce pas le plus grand témoignage de sympathie qu'il pût lui donner! — Raphaël ne fut pas ingrat : dans la Dispute dit Saint Sût renient et dans l'École d'Athènes, il assigna à Bramante une place d'honneur.

Autour de Bramante se groupait une armée d'architectes, d'inspecteurs, de vérificateurs, de sculpteurs, tous attentifs à mériter sa confiance, à captiver sa faveur. On comptait parmi eux des hommes du plus grand mérite. L'un d'eux, Giuliano Leno, plus spécialement chargé de fonctions administratives, joignait à une fortune colossale (on l'évaluait à 80 000 ducats d'or) une rare intelligence des choses de l'art. C'était plus que l'aide, c'était le collaborateur de Bramante. Il était plus habile à surveiller l'exécution des dessins d'autrui qu'à inventer lui-même, quoiqu'il eût du jugement et une grande expérience. Leno continua d'occuper le poste de curateur de la fabrique de Saint-Pierre sous Raphaël, auquel sa collaboration fut certainement fort précieuse.

Telle était, à l'époque dont nous nous occupons, l'omnipotence de Bramante, que le seul artiste capable de se mesurer avec lui par l'universalité de ses connaissances et la hauteur de son génie, Michel-Ange, était relégué dans la Sixtine, sans .pouvoir prétendre à la moindre influence sur l'esprit du pape ou sur les dispositions de la cour. Nous reviendrons dans un paragraphe spécial

sur les rapports du peintre-sculpteur florentin avec Raphaël. Michel-Ange a tenu une trop grande place dans la vie et dans l'œuvre de son jeune émule, pour qu'il n'y ait pas intérêt à montrer face à face ces deux illustres rivaux.

Nous venons d'étudier le milieu dans lequel Raphaël était appelé à vivre désormais. Nul doute que, dès les premiers jours, l'Urbinate n'y ait conquis le rang auquel il avait droit. L'adolescent était devenu un homme; il suffit de comparer le portrait déjà si viril, qu'il nous a laissé de lui-même dans YEcole d'Athènes, au langoureux portrait de la galerie de Florence, pour voir quelle transformation s'était opérée en lui. A ses qualités natives, l'enjouement, la vivacité, l'esprit, étaient venues se joindre la souplesse, l'expérience et une légitime ambition. Fort de son génie, appuyé par de puissantes amitiés, il ne tarda pas à gagner les bonnes grâces de Jules IL Le suffrage du inonde artiste confirma le choix du pape : les fresques de la chambre de la Signature n'étaient pas encore terminées que déjà Rome entière saluait dans le jeune maître d'Urbin le rénovateur de la peinture italienne.

CROQUIS DE RAPHAËL, D APRES LEONARD DE VINCI (Université d'Oxford.)

ETUDE POUR LA DISPUTE DU SAINT SACREMENT (Musée Condé, à Chantilly.)

Raphaël au service de Jules II : La Chambre de la Signature. — La Dispute du Saint Sacrement; l'Ecole d'Athènes; le Parnasse. — Les Poésies de Raphaël.

ne lettre adressée par Raphaël à son ami Francia (5 septembre l5o8) nous apprend que dès ce moment le jeune peintre était en relations avec plusieurs prélats, entre autres avec le cardinal Riario, et à la tête d'un atelier qui comptait un certain nombre d'élèves ou d'apprentis. Tout nous autorise à croire que, dès lors, il travaillait pour Jules II.

Quelles considérations avaient déterminé le choix du pape? A quel protecteur tout-puissant l'Urbinate avait-il dû cette distinction si enviée? Un contemporain rapporte que Raphaël fut appelé à Rome grâce à l'intercession de Bramante, et son assertion mérite une entière créance. Bramante était le compatriote, peut-être même le parent de Raphaël. Il était, en outre, fort lié avec le Pérugin, qui l'entretint sans doute plus d'une fois du plus brillant de ses élèves. Son obligeance naturelle, peut-être aussi le désir de fortifier son parti par une recrue qui lui serait dévouée et qui lui aiderait à tenir tète à la coterie — le mot n'a rien d'excessif — de Michel-Ange, lui firent plaider auprès du pape la cause du Sanzio. La recommandation de la cour d'Urbin fit sans doute le reste. On a beau dire : quels que fussent le mérite, le charme, la perteetion des ouvrages exécutés jusqu'alors par Raphaël, l'appui de l'architecte en chef de Saint-Pierre, joint à celui des plus proches parents du pape, lui était indis-

pensable pour l'emporter sur tant de rivaux. Son nom ne s'imposait pas encore; l'artiste s'était à peine exercé dans les compositions monumentales, et quelques initiés seulement pouvaient prévoir le prodigieux essor que son génie allait prendre dans la Dispute du Saint Sacrement et dans l'École d'Athènes.

Des maîtres éminents avaient précédé Raphaël dans la décoration du palais papal. Au-dessous des salles dans lesquelles la peinture allait, par lui, célébrer

SAINT l'IERRK ET ADAM. FRAGMENT DE I.A DISPUTE DU SAINT SACREMENT

ses plus beaux triomphes, s'étendait l'appartement Borgia, orné, sous Alexandre VI, de fresques qui constituent le plus sérieux titre de Pinturicchio à l'admiration de la postérité. Quant au second étage, ces « Stanze », auxquelles le nom de Raphaël est indissolublement lié, plusieurs générations de peintres célèbres avaient travaillé à leur embellissement. Aujourd'hui encore, un modeste écusson sculpté dans la clef de voûte, et si bien dissimulé qu'il semble avoir échappé à l'attention de tous mes prédécesseurs, proclame la gloire de Nicolas V, l'ardent champion de la Renaissance, le fondateur de cette partie du palais. Voici quel était, au moment de l'arrivée de Raphaël à Rome, l'état des travaux destinés à compléter la décoration des Stances. Le Sodoma, le brillant

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