LA MADONE DE FOLIGNO
un livre, tandis que de l'autre elle attire vers son fils le petit saint Jean, agenouillé devant elle. Celui-ci brandit, avec une joie enfantine, sa petite croix de roseau et la tend à son jeune ami. Le regard de la mère s'arrête avec amour sur les deux enfants. Deux dessins du musée Wicar, à Lille, nous édifient sur la méthode suivie par Raphaël : il a fait poser devant lui, pour l'indication générale des mouvements, un modèle (un homme) qui, dès la seconde esquisse, se transforme en une adorable figure de madone. Un pas encore, et la composition définitive sera trouvée.
Une autre Vierge, celle de la maison Aldobrandini (« National Gallery » de Londres), offre une distinction et une sévérité qui contrastent avec la grâce, tant soit peu facile, de la Madone d'Albe. Dans cette peinture, l'une des plus nobles, de Raphaël, on sent, mieux que dans toutes les précédentes, l'influence exercée sur l'artiste par cette beauté romaine, si différente de celle qu'il avait eu l'occasion d'étudier dans l'Ombrie ou dans la Toscane. On ne saurait reprocher à la Vierge Albobrandini qu'une tonalité rouge trop intense.
Par la beauté de la conception, la liberté de la touche, la puissance du coloris, la Madone de Foligno, peinte vers i5ii, laisse loin derrière elle les ouvrages, d'ailleurs si remarquables, que nous venons d'étudier. Seule parmi toutes les Vierges glorieuses de Raphaël, celle de Saint-Sixte peut se mesurer avec elle.
Assise sur les nuages, dans un cercle étincelant de lumière, et ayant son fils debout à côté d'elle, Marie, à la fois modeste et radieuse, abaisse ses regards sur le donateur, Sigismond de' Conti, qui est agenouillé dans le bas, vêtu du splendide manteau écarlate des camériers secrets. D'innombrables anges se pressent autour de la reine des cieux et font retentir l'air de chants joyeux. L'enfant, tout en jouant avec le manteau de sa mère, suit la direction de ses regards et sourit au vieillard qui l'implore. Sur la terre, éclairée par un arc-en-ciel et couverte d'une végétation luxuriante, saint Jean-Baptiste et saint François d'Assise offrent leurs hommages au couple divin, tandis que saint Jérôme lui présente le donateur. Ici, il faut céder la parole à un contemporain qui a traduit son enthousiasme en termes tels, que la postérité ne saurait y ajouter que peu de chose. « On découvre dans saint Jean-Baptiste, — ainsi le proclame le brave et scrupuleux biographe des artistes italiens, Georges Vasari — les traces du jeûne qu'il s'imposa comme pénitence; ses traits laissent éclater la sincérité et la franchise propres à ceux qui, vivant loin du monde, le méprisent, ou qui ne s'y montrent que pour flétrir le mensonge et proclamer la vérité. Saint Jérôme, tout pensif, lève les yeux vers la Madone; on y lit la science et la sagesse dont il a donné des preuves dans ses écrits; il a posé ses deux mains sur le camérier, auquel il sert d'introducteur. Le portrait de ce dernier est si vivant, qu'il semble respirer. La figure de saint François n'est pas moins belle : à genoux, les bras étendus, la tête levée, le saint, consumé d'amour, se sent ranimé et
consolé par le doux regard de la mère, par la vivacité et la beauté du fils. Au milieu du tableau, au-dessous de la Vierge, levant la tête vers elle, Raphaël a représenté un enfant debout, tenant un cartel; la beauté de son visage et de son corps dépasse tout ce que l'on peut imaginer. Enfin, le paysage réunit tous les genres de perfection et de beauté. »
Ce que Vasari ne dit pas, c'est que la Madone de Foligno se distingue par un coloris chaud et lumineux, qualités que l'on a attribuées, non sans raison, à l'influence d'un enfant de Venise, Sebastiano del Piombo, alors fraîchement débarqué à Rome, où sa manière excitait l'admiration universelle. Ce ne sera pas la seule fois que nous verrons Raphaël s'inspirer de ce brillant élève de Giorgione. Dans une certaine mesure, on le comprend, ces témoignages d'estime, venant d'un si grand maître, ont pu faire illusion à l'ambitieux Vénitien et l'encourager à se poser en rival du Sanzio. Lutte inégale, et qui n'a servi qu'à faire éclater l'immense supériorité de celui dans lequel semblait s'être incarné le génie de la peinture.
A regret nous nous séparons de cette page exquise, fleur splendide éclose aux jours les plus radieux de la jeunesse de Raphaël.
La Vierge an poisson est à la fois la plus grave et la plus touchante des Madones de Raphaël. Un adolescent, aux longs cheveux bouclés, le jeune Tobie, à ce que l'on croit, vient présenter à la Vierge le poisson miraculeux dont le foie a rendu la vue à son père. Dans sa ferveur respectueuse, il ose à peine s'approcher du trône, et il faut que l'ange qui lui sert de protecteur l'attire vers la reine des deux et, saisissant sa main, l'élève vers elle. Marie abaisse sur le jeune suppliant ses regards, dans lesquels la noblesse se mêle à la douceur, tandis que son fils, se levant sur ses genoux, étend la droite vers lui comme pour lui donner sa bénédiction. De la main restée libre, le « bambino » couvre une page du volume dans lequel saint Jérôme était occupé à lire, et suspend ainsi les méditations du pieux solitaire, qui dirige à son tour ses regards vers le groupe de gauche. Telle est l'action dans toute sa simplicité et toute sa grandeur. Il n'est pas aussi facile de décrire les beautés de la composition, de dire quelle vie Raphaël y a introduite. S'agit-il d'une scène idéale, ou bien l'artiste n'a-t-il été ici qu'un narrateur fidèle? On serait tenté de se prononcer pour la dernière hypothèse, tant il y a de naturel dans les physionomies et dans les attitudes, de vérité dans le costume et les accessoires. Que l'on regarde, par exemple, le poisson que le jeune Tobie tient de la main droite, ne fait-il pas illusion, et les plus réalistes d'entre les Primitifs auraient-ils su le peindre avec plus d'exactitude? Le lion aussi a très certainement été copié sur nature : on sent que le maître l'a longuement étudié. Ces détails ont leur importance; ils donnent à la composition ce caractère de réalité qui nous étonne et nous séduit dans la Vierge an poisson. Mais si, à cet égard, Raphaël s'est inspiré des quattrocentistes, combien ne leur est-il pas supérieur par l'harmonie qu'il a introduite dans le tableau, par la