‹ Raphaël (volume 2)Chapitre 70 sur 100 · LA VIERGE AU POISSON · texte numérisé non relu

LA VIERGE AU POISSON

(Musée de Madrid.)

22ÎÏ CHAPITRE XL

Fornarine constituaient en quelque sorte sa famille. Tout ce que les autres pouvaient obtenir de lui, c'était d'être introduits dans ses fresques, comme personnages accessoires, au risque d'y jouer le rôle le plus infime.

Le portrait de Jules II — il est permis de le supposer — est un des premiers ouvrages de ce genre que Raphaël ait exécutés à Rome. Dans cette page grandiose, l'artiste s'est élevé à la hauteur de son modèle; il a rendu, avec une force dont on ne l'aurait pas cru capable, l'énergie, la fougue, la perspicacité de l'homme de fer qui s'appelait Julien délia Rovere. C'est le Jules II historique, méditant de vastes projets, indomptable dans l'adversité, prêt à éclater à la moindre contradiction. Il est peint avec tant de vérité, que, pour nous servir du mot de Vasari, il fait trembler comme s'il était vivant. Tout le monde, avonsnous dit, connaît cette page admirable, et cependant qui sait où se trouve l'original? Une demi-douzaine d'exemplaires anciens se disputent la priorité, et, même, en restreignant le débat aux deux portraits conservés, l'un dans la Tribune des Offices, l'autre au palais Pitti, le problème est bien loin d'être tranché. La critique a ses fluctuations comme la mode. Il y a vingt ans, celui qui aurait affirmé que l'exemplaire du palais Pitti n'était pas l'original aurait passé pour un ignorant. « En ce qui concerne le véritable original, dit Passavant, il est certain, du moins pour tous les connaisseurs, que c'est le portrait du palais Pitti, dont le dessin et le modelé sont bien supérieurs à tous les autres. » Aujourd'hui, au contraire, les « connaisseurs » se prononcent en faveur du portrait de la Tribune, et se refusent à voir dans celui du palais Pitti autre chose qu'une copie vénitienne. Dans dix ans, nous assisterons peut-être à un nouveau revirement, sans que le prestige de la critique en reçoive la moindre atteinte. Quoi qu'il en soit, le Jules II de Raphaël — que la postérité reconnaisse pour original l'exemplaire du palais Pitti, celui des Offices, ou quelque autre — restera une des créations les plus étonnantes du xvip siècle. Le maître y a élevé le portrait à la hauteur de la peinture d'histoire.

Le portrait de Bindo Altoviti se distingue par des qualités différentes. A la place d'un vieillard fougueux et bourru, nous voyons un jeune homme resplendissant de force et de santé, avec de longs cheveux blonds retombant sur les épaules, des yeux bleus pleins de franchise, une bouche souriante, une de ces natures expansives dignes de compter parmi les amis de Raphaël. La fermeté du modelé, la vigueur du colons, n'y sont pas moindres que dans le portrait du pape. Que Raphaël ait peint de sa main le fameux portrait de la galerie Barberini connu sous le nom de Fornarine, le fait ne semble pas douteux. Alors même que le style du tableau ne plaiderait pas en sa faveur, des témoignages anciens nous permettent de prononcer son nom avec une entière sécurité.

Examinons l'œuvre elle-même. Le visage de la jeune femme offre une certaine régularité, à l'exception du nez, qui manque de finesse; mais on y chercherait en vain cette grâce, cette distinction, qui séduisent dans les types féminins créés par le maître. Le regard est terne, la bouche sans expression. Par

contre, Raphaël a rendu à merveille la délicatesse et la souplesse des chairs; jamais il n'a traduit avec un succès aussi éclatant les manifestations de la vie : on croit voir circuler le sang, on croit sentir les battements du pouls. Aussi le portrait du palais Barberini fera-t-il sans cesse l'étonnement comme le désespoir des réalistes. Ces impressions si contradictoires, ce mélange de qualités transcendantes et de fautes contre le goût, ne proviendraient-ils pas de ce que l'artiste, après avoir exécuté une splendide académie, a voulu l'arranger, la transformer en tableau? Le feuillage du fond est évidemment destiné à faire ressortir la richesse de la carnation ; ces ornements, sous lesquels la fille du Transtévère paraît toute dépaysée, ce turban, ce bracelet, ont peut-être été ajoutés après coup; ils ne servent qu'à accentuer ce qu'il y a de vulgaire, de maniéré, dans le mouvement de la main gauche, ce qu'il y a de pauvre dans la physionomie.

L'hiver de l'année 1 5 1 3 réservait à Raphaël une douloureuse épreuve. Le 20 février mourait son bienfaiteur, celui qui, le premier, lui avait confié une tâche digne de lui ; celui qui, dur et implacable pour d'autres, avait témoigné au jeune peintre une bienveillance presque paternelle. Raphaël avait passé environ quatre ans et demi au service du pape-soldat. En récapitulant les ouvrages exécutés pendant cette période si courte, on ne peut se défendre d'un sentiment de surprise et d'admiration. On dirait que le fougueux vieillard a communiqué à l'artiste son énergie, aussi bien que la grandeur de ses conceptions. Certes, pendant le règne de son successeur, Raphaël a créé bien des chefs-d'œuvre aussi, mais en est-il qui égalent la Dispute du Saint Sacrement, Y École d'Athènes, la Messe de Bolsène, pages sublimes entre toutes? La postérité pardonnera bien des fmtes au pape qui a commandé les fresques de la Chambre de la Signature et de la Chambre d'Héliodore.

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TETE DE JEUNE FILLE (Acadcmic Je Venise.)

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ARMOIRIES DK LKON X [Tapisseries du Vatican.)

Léon X et la nouvelle Cour pontificale. — Mécènes, Humanistes et Artistes.

orsque le cardinal Jean de Médicis monta sur le trône pontifical, il y avait près d'un siècle que le culte des lettres et des arts, joint à une libéralité ^ — 7 sans bornes, avait rendu sa famille célèbre d'un bout à l'autre de l'Eu-

rope. Cosme, le Père de la patrie, le fondateur de la suprématie de sa maison, avait voulu donner pour base à son autorité, non seulement une fortune vraiment royale, mais encore la sympathie de tout ce que Florence comptait d'hommes éminents. Il avait compris que, pour mériter, simple citoyen, de gouverner une ville si illustre, il devait en même temps se placer à la tête du mouvement intellectuel qui avait fait de Florence l'Athènes de l'Italie. Pendant les trente années que dura son influence, — on serait presque tenté de dire son règne, — il prodigua, tout joyeux, ses trésors pour fonder une Académie, pour élever palais sur palais, pour improviser de vastes cycles de fresques, pour réunir un musée d'antiquités sans rival. Non content de favoriser par ses prodigalités l'essor des arts, il résolut encore de mettre à la disposition des artistes les modèles les plus parfaits de l'antiquité classique. Bientôt ses collections, placées sous la haute direction de Donatello, offrirent le choix le plus rare de marbres, de bronzes, de gemmes, de médailles. Rome n'était plus dans Rome, elle semblait être toute à Florence. Son fils Pierre continua ses traditions. Tous deux cependant ne firent que préparer la voie au plus brillant des Mécènes du xvc siècle, à celui que la postérité a si justement surnommé le Magnifique, à Laurent de Médicis, le père du futur Léon X.

Né et élevé dans un tel milieu, lié avec tout ce que Florence comptait d'hommes illustres dans les sciences, les lettres et les arts, il était naturel que Jean de Médicis, le fils favori de Laurent, fût initié dès la plus tendre enfance aux jouissances de l'esprit. Son père, qui fondait sur lui les plus hautes espérances (il l'appelait

le Sage), ne négligea rien pour former son jugement. Après que Jean, à peine âgé d'une quinzaine d'années, eut été revêtu de la pourpre cardinalice, Laurent, auquel cet honneur avait coûté des sommes folles (les contemporains parlent de 200 ooo ducats d'or, une dizaine de millions de francs), lui écrivit une lettre admirable, dans laquelle il lui recommandait, entre autres choses, de préférer aux plus riches ornements, aux chefs-d'œuvre de l'orfèvrerie ou de la broderie, une belle antique. « Les bijoux et la soie, lui disait-il, ne conviennent que rarement aux prélats tels que vous. Attachez-vous plutôt à réunir de beaux livres et quelques pièces antiques curieuses. » Belles instructions, auxquelles il ne fut pas toujours facile au jeune cardinal de se conformer. En effet, tout favorisait son penchant au luxe : dès les premiers jours, la Seigneurie de Florence, pour lui marquer la joie que lui causait son élévation, lui offrit un splendide service d'argenterie du poids de 1 000 livres et d'une valeur de i5ooo florins.

La fortune ne tarda pas à se tourner contre les Médicis : pendant près de quatre lustres, on put croire que leur étoile s'était éclipsée pour toujours. Leur expulsion de Florence, le pillage de leurs trésors, la dispersion de leurs inestimables collections, c'étaient là des coups propres à abattre les plus courageux. Mais le cardinal Jean ne désespéra jamais. Fixé à Rome, il ne cessa de s'y montrer l'ardent protecteur des lettres et des arts. Son palais se distinguait par une sévérité de bon goût : à cette époque, du moins, il n'avait pas cessé de se pénétrer des leçons paternelles. Ce fut un beau jour pour tous les partisans de la famille et tous les amis des lettres que celui où Jean de Médicis racheta la bibliothèque de son père, engagée par le gouvernement florentin aux moines de Saint-Marc. Il s'occupait en même temps de reconstituer un cabinet d'antiques et une galerie de tableaux. Une poésie latine, composée vers cette époque par le cardinal, montre à quel point il appréciait dans les antiques la beauté de l'expression. Cette pièce, consacrée à une statue de Lucrèce, trouvée dans le Transtévère, est d'une fort bonne latinité. La restauration de l'église de la Navicella, titre cardinalice de Jean de Médicis, acheva de mériter au fils de Laurent le Magnifique un des premiers rangs parmi les Mécènes romains; on a souvent affirmé que Raphaël avait dirigé ce travail. Est-il surprenant que Jean de Médicis, en montant sur le trône pontifical, fût criblé de dettes ? Heureusement, les trésors laissés par Jules II lui permirent de satisfaire sans retard son goût pour la magnificence.

L'élection du nouveau pape provoqua à Rome et dans toute l'Italie un enthousiasme indescriptible. On était fatigué de la t)7rannie et de l'humeur belliqueuse de Jules IL Son successeur, au contraire, était depuis longtemps connu pour sa douceur et pour sa libéralité. Tous fondèrent sur lui les plus belles espérances.

Les Romains ne s'étaient pas trompés sur le caractère de Léon X. Rarement pape montra plus de mansuétude, de clémence, de générosité. Un de ses premiers actes fut de rappeler de l'exil le principal des adversaires de sa famille,

Pierre Soderini, l'ancien gonfalonier de Florence, et de supplier la Seigneurie de sa ville natale de rendre la liberté aux citoyens détenus pour leur opposition aux Médicis. Parmi ceux qui furent relâchés sur ses instances, se trouvait Nicolas Machiavel, l'auteur du Prince. Nous trouvons même en lui, et ce fait mérite d'être mis en lumière, un adversaire déclaré de l'esclavage. Mais, pour que ces qualités, si dignes de sympathie, se fissent jour, il ne fallait pas qu'il fût placé entre son penchant à l'humanité et l'intérêt de sa maison. S'agissait-il d'assurer la grandeur des Médicis, Léon X devenait le plus égoïste et le plus dur des hommes. Le soin de sa sûreté personnelle le rendait également implacable : il le prouva en 1 3 1 " , lors de la conjuration du cardinal Petrucci. Ces défauts toutefois ne se développèrent qu'avec le temps : en i5i3, il n'était personne qui ne s'associât, sans arrière-pensée, à l'allégresse causée par l'exaltation du cardinal de Médicis.

Léon X aurait pu prétendre, aussi bien que son père, aussi bien que son ami, le banquier Chigi, au surnom de Magnifique. Sa libéralité était sans bornes; nul n'aimait autant que lui à donner, à faire des heureux. Mais, en vrai Médicis, il ne reculait aussi devant aucun moyen pour se procurer de l'argent. Peu de souverains ont déployé autant de ressources d'esprit pour remplir leur trésor; un plus petit nombre encore est parvenu à le dépenser d'un cœur aussi léger. L'exemple de son père aurait cependant dû effrayer Léon X ; il le fascina, au contraire. On sait aujourd'hui quelle détresse réelle cachaient souvent les prodigalités de Laurent le Magnifique, et à quels artifices il se vit forcé de recourir pour faire face à ses engagements : il en était arrivé à puiser à pleines mains dans le trésor public. Son fils ne montra pas plus de scrupules; il trafiqua de tout, de la pourpre cardinalice (il fit d'un coup une promotion de trente cardinaux), des dignités ou des fonctions de toute sorte.

Les contemporains étaient éblouis, mais en même temps effrayés, à la vue des monceaux d'or qui s'engouffraient chaque jour dans le trésor pontifical, pour en sortir avec une facilité encore plus grande. On en jugera par quelques chiffres : Les ambassadeurs vénitiens évaluaient les revenus de Léon X à environ 400000 ducats. C'était une belle somme, et qui permettait de faire bien des choses. Mais les cadeaux courants et le jeu n'absorbaient pas moins de 8 000 ducats par mois, c'est-à-dire le revenu de tous les sièges vacants; les dépenses de table en exigeaient presque autant : soit donc près de 200COO ducats par an pour ces deux seuls chapitres.

Si Léon X se montrait prodigue pour lui, il Tétait tout autant pour les siens. Lorsque son frère Julien épousa en i5i5 la tante de François Ier, le pape lui accorda, en dehors de sa pension mensuelle de 5oo ducats, les entrées des villes de Parme, de Plaisance et de Modène, c'est-à-dire près de 5oooo ducats par an ; il assigna en outre à sa femme une pension mensuelle de 3oo ducats. Autre exemple : lors du mariage de son neveu Laurent avec Madeleine de la Tour

d'Auvergne, et du baptême du fils de François Ier, Léon X envoya à la reine et à la fiancée des cadeaux qui formaient la charge de trente-six mulets. On remarquait surtout une litière ornée d'ivoire, de nacre et d'autres matières pré-

PORTRAIT DE LEON X (Palais Pitti.)

cieuses. Ces cadeaux étaient estimés 3oo ooo ducats, c'est-à-dire une douzaine de millions, au pouvoir actuel de l'argent.

Mais qui pourrait supputer les sommes annuellement dépensées en subventions aux réfugiés grecs, aux prélats pauvres, et surtout aux compatriotes du

pape? Les Florentins s'étaient abattus sur Rome comme des corbeaux sur une ville conquise; ils la mettaient littéralement au pillage. « Quand ceux qui lui ont procuré le plus riche de tous les manteaux », s'écriait l'Arioste dans une satire célèbre, « seront satisfaits, le pape songera aux hommes qui ont pris son parti contre le gonfalonier Soderini. L'un dira : J'étais avec Pierre (le frère de Léon X) à Casentino, et je faillis y être tué ou fait prisonnier. L'autre représentera qu'il lui a prêté de l'argent. Un troisième s'écriera : Il a vécu toute une année à mes dépens; je lui ai fourni des armes, des vêtements, de l'argent et des chevaux! Quant à moi, si j'attends qu'ils soient tous désaltérés, je mourrai de soif, ou je trouverai le puits a sec. » Et, dans le fait, la cour romaine ne comptait plus que des citoyens de la vieille métropole toscane.

La générosité et l'esprit de bienfaisance avaient certainement plus de part aux prodigalités de Léon X que l'ostentation. Le pape n'aurait voulu voir que des figures joyeuses. Un de ses historiens nous raconte que, chaque matin, il se faisait apporter un plat couvert de velours cramoisi et rempli de pièces d'or; c'était pour les menus cadeaux de la journée; le soir, le plat était vide.

Cette prodigalité avait pour pendant un épicurisme intellectuel tel que l'Italie n'en avait peut-être jamais vu. Sciences et lettres, arts du dessin et musique, fêtes et représentations théâtrales, bref, tout ce qui élève l'homme au-dessus des préoccupations vulgaires, l'intéressait et le passionnait, sans, bien entendu, lui faire négliger les intérêts de l'Église et surtout ceux des Médicis. Il semblait que le génie de la Renaissance se fût incarné en lui dans ce qu'il avait de plus brillant. Quelle qu'eût été l'ardeur d'un Nicolas V et d'un Sixte IV, ces papes n'avaient pas réussi à grouper autour d'eux un nombre aussi prodigieux d'hommes illustres dans toutes les branches des connaissances humaines. Dès les premières années de son règne, la cour pontificale devint le centre du mouvement littéraire et artistique de l'Italie; bien plus, du monde entier. D'un côté, des savants ou des littérateurs hors ligne1; de l'autre, des artistes, grands entre tous, Bramante, Michel-Ange, Raphaël, entourés d'une phalange d'élèves qui ne tarderont pas à devenir eux-mêmes des maîtres; puis Balthazar Peruzzi, les deux Sansovino, San Gallo, Frà Bartolommeo, Sodoma, Signorelli, Sébastien de Venise, Frà Giocondo, Guillaume Marcillat, Giovanni Barile, Caradosso, et tant d'autres. C'était une assemblée de dieux plutôt que de simples mortels. Le grand Léonard de Vinci lui-même vint un instant se mêler à cette foule brillante, entouré de ses élèves Beltraffio, Melzi, Salai, Lorenzo et Fanfoja. On sait qu'il se rendit à Rome, en r5l3, en compagnie de Julien de Médicis, le frère du pape, et qu'il obtint la faveur de loger au Vatican'2. Ce ne fut pas le seul bien-

i. L'Arioste, Bembo, Bibbiena, Sadolet, Inghirami, Castiglione, Béroalde, Beazzano, Tebaldeo, Navagero, Colocci, Acciajuoli, Aleandro, André Fulvio, Raphaël Maffei de Volterra, Paul Jovc, Jean Lascaris, l'Arétin.

2. Voir mon ouvrage sur Léonard de Vinci, V Artiste, le Penseur, le Savant. Librairie Hachette,

fait que l'illustre peintre florentin dût aux Médicis : Léonard resta au service de Julien jusqu'en i5i5, et celui-ci lui accorda une pension fort respectable.

Les historiens qui ont mis en parallèle Jules II et Léon X se sont d'ordinaire prononcés en faveur du premier. On ne saurait nier que son dévouement aux intérêts de l'Église, son énergie, la grandeur de ses conceptions, ne lui assignent une place à part dans les annales de la Papauté aussi bien que dans celles de la Renaissance. L'homme qui a commencé la réédification de Saint-Pierre, qui a fait exécuter les fresques de la Sixtine et de la Chambre de la Signature, ne le cède à aucun protecteur des arts, soit parmi les anciens, soit parmi les modernes. Mais n'est-il donc qu'une manière de comprendre et d'encourager le beau ? L'élégance, la grâce, la magnificence, n'ont-elles pas le droit de figurer à côté de la noblesse et de la fierté ? Personne, à cet égard, ne l'emporte sur le glorieux héritier des Médicis. L'universalité de ses connaissances et le raffinement de son goût font de lui l'amateur le plus délicat du XVIe siècle. C'est bien ainsi que Raphaël a jugé et peint son illustre protecteur, dans le prodigieux portrait conservé au palais Pitti. Cet épicurien, à la figure épanouie, aux mains grasses et blanches, assis devant une table supportant un riche missel, avec une loupe posée à côté de lui, n'est-il pas le plus étonnant type du « curieux » ? Qui, au souvenir des merveilles nées sous les auspices de Léon X, — les Loges, les cartons de tapisseries, — ne se sent gagner par une douce volupté ? Ce luxe, cependant, n'a rien d'amollissant encore; l'idée de la décadence ne se présente même pas à notre esprit : c'est une fleur qui vient de s'épanouir.

Aux yeux de ceux qui considèrent la beauté comme inséparable de l'austérité, Léon X a conduit la Renaissance aux abîmes. Personne n'était plus ami que lui de la magnificence et de la gaieté. Son règne ne fut qu'une fête perpétuelle. A chaque instant, au milieu de ces distractions profanes, on croit entendre l'écho de l'admirable chanson composée par son père, de glorieuse mémoire : le Triomphe de Bacchus et d'Ariane : « Que la jeunesse est belle! Elle fuit cependant. Que celui qui veut être joyeux, le soit dès à présent. 11 n'y a point de

certitude pour demain Que chacun joue des instruments, danse et chante;

que le cœur s'enflamme de tendresse : trêve à la peine et à la douleur. Que celui qui veut être joyeux le soit! Il n'y a point de certitude pour demain. Comme la jeunesse est belle! Elle fuit cependant. »

Les fêtes du couronnement et celles de la procession par laquelle chaque pape était tenu d'inaugurer son règne étaient bien propres à préparer les Romains aux splendeurs de ce pontificat. Le « processo » de LéonX fut la plus magnifique dont l'histoire ait gardé le souvenir. Les innombrables architectes, peintres, sculpteurs, brodeurs et orfèvres fixés dans la Ville éternelle se mirent à l'œuvre avec une ardeur sans pareille. Celui qui accepta de diriger les travaux de charpente n'était autre, d'après un document des Archives romaines, que l'illustre

architecte Antonio da San Gallo. Des peintres, d'ailleurs inconnus, surveillèrent, au nom de leurs confrères, l'exécution des ouvrages de peinture.

Jamais encore Rome n'avait déployé luxe pareil. Sur le passage du cortège, toutes les maisons étaient tendues des plus riches tapisseries ; de distance en distance s'élevaient des fontaines distribuant le vin ; puis, des chapelles, des arcs de triomphe, décorés non seulement de feuillage, mais encore de statues, de tableaux spécialement exécutés pour la fête, et même, luxe sans précédent, d'antiques du plus haut prix. Deux de ces arcs se distinguaient entre tous par ces ornements d'une nouvelle espèce. L'un d'eux contenait tout un peuple de bustes en marbre et de statues. L'autre offrait aux regards de la foule une Diane d'albâtre, un Neptune armé du trident, un Apollon, un Marsyas, une Latone, un Mercure, un Platon, un Triptolème et douze bustes d'empereurs. Ainsi l'antiquité classique était associée même aux cérémonies du christianisme.

Que sont nos fêtes les plus brillantes en comparaison de ce luxe épique, de ces triomphes de la couleur! L'imagination a peine à concevoir un ensemble aussi riche et aussi varié.

Le couronnement et la procession n'étaient que le prélude d'autres fêtés, non moins éblouissantes. Celles qui furent données, au Capitole, en l'honneur de Julien de Médicis, fournirent aux Romains, deux mois plus tard, l'occasion de témoigner de nouveau de leur attachement pour le pape et de leur passion pour ces sortes de spectacles. Six peintres, choisis parmi les plus célèbres que la capitale comptât alors, furent chargés d'exécuter les décors. La composition de Peruzzi, la Trahison de Tarpeia, enleva tous les suifrages. Puis vint l'entrée triomphale de Léon X à Florence, fête éblouissante, étourdissante, qui mit en mouvement tout ce que la vieille cité toscane renfermait d'artistes éminents et fit surgir d'innombrables chefs-d'œuvre. La même année, l'entrevue de Léon X avec François Ier, à Bologne, donna lieu à de nouvelles réjouissances, où la cour du pape et celle du roi rivalisèrent de magnificence. Pour la première fois, Léon X rencontra un souverain aussi passionné que lui pour les belles choses. François Fr, qui pensait sans doute que la discrétion était une qualité indigne d'un prince, n'hésita pas à demander à son hôte de lui faire don du Laocoon. On peut juger de l'émotion de Léon X et de toute la cour pontificale. Céder le Laocoon, le palladium du nouveau Vatican ! Vite, on en commanda une copie destinée à couper court à de pareilles convoitises.

Dans sa passion pour les fêtes triomphales, le pape se rencontrait avec ses sujets. Peu s'en fallait que ceux-ci ne se contentassent, comme sous l'Empire, de pain et de jeux, et ne fissent retentir la Ville éternelle du cri de « Panem et circenses ». La plupart des prédécesseurs de Léon X avaient fait célébrer avec la plus grande magnificence les fêtes qui avaient lieu chaque année sur la place N.ivone, les « feste agonali ». Léon pensa que l'organisation de ces réjouissances n'était pas indigne du bibliothécaire de l'Église romaine, et il chargea Phèdre Inghirami de régler l'ordre et la marche de la cérémonie. Celui-ci choisit pour

sujets des décorations les vertus qu'il jugeait devoir être le plus appréciées du maître : l'amitié, la gaieté, la mansuétude, la magnanimité, la libéralité, la magnificence, la tempérance, etc. Dix-huit chars furent ornés de figures allégoriques par des peintres habiles. Par une allusion délicate au nom du pontife, on représenta sur l'un des véhicules un lion léchant les pieds d'un esclave (la Mansuétude), sur l'autre, deux lions attelés à un char (l'Éternité).

Pendant le carnaval, le peuple réclamait des divertissements plus propres à émouvoir. En 1 5 19, on admira beaucoup un combat de taureaux qui coûta la vie à trois hommes et à cinq chevaux.

La plus curieuse peut-être des fêtes organisées sous le pontificat de Léon X fut celle dont le plus méchant des poètes du temps, Baraballo de Gaéte, fut le héros. Ce personnage grotesque était tellement pénétré de sa valeur, qu'il se croyait un second Pétrarque, et qu'il ambitionna la gloire d'être couronné, comme celui-ci, en plein Capitule. Le pape et son entourage accueillirent avec enthousiasme cette idée : le jour de la fête de saint Cosme et de saint Damien fut fixé pour la cérémonie. Afin d'augmenter encore l'éclat de la fête, il fut décidé que Baraballo, vêtu en triomphateur romain, monterait sur l'éléphant dont le roi de Portugal avait fait présent au pape, et qui devait être couvert des plus riches ornements. Ce fut en vain que la famille du poète, qui occupait à Gaëte un rang distingué, lui envoya des messagers chargés de le détourner de ce projet ridicule. Baraballo considéra cette démarche comme une preuve de jalousie et éclata en reproches. Puis, après avoir récité des vers qui faillirent faire éclater de rire les assistants, il fut conduit devant le palais du Vatican, où il prit place sur le gigantesque quadrupède. Il serait difficile de décrire l'hilarité qu'excita la vue de ce vieillard de belle taille, aux cheveux blancs, vêtu d'une robe de pourpre brodée d'or, et traversant Rome sur le dos du pachvderme, au milieu des clameurs du peuple, au bruit des tambours et des trompettes. A l'entrée du pont Saint-Ange, l'éléphant, plus sage que le poète, refusa de se prêter plus longtemps aux divertissements de la populace, et Baraballo fut forcé de mettre pied à terre. Ainsi se termina cette cérémonie mémorable dont on parla longtemps a Rome. Léon X voulut que Raphaël en perpétuât le souvenir, et Jean Barile de Sienne fut chargé de traduire en marqueterie le dessin du maître d'Urbin. Aujourd'hui encore, on peut voir, sur la porte delà salle de la Signature, le poète assis sur un trône supporté par un éléphant, avec l'inscription : POETA BARRABAL.

Si Baraballo disparut de la scène après cette aventure, l'éléphant, par contre, continua de jouer un grand rôle à la cour pontificale. Qui croirait que ce quadrupède eut l'honneur d'être pourtrait, en dimensions colossales, par Raphaël ? Le fait résulte cependant d'un document authentique. Après la mort du monstre, en i5i6, Léon X, pour adoucir les regrets de la population, le fit peindre par son artiste favori près de la tour située à l'entrée du palais.

Le Vatican (parfois aussi le château de Saint-Ange) était le théâtre d'autres fêtes, plus intimes, mais d'un intérêt plus réel. Léon X, fidèle ici encore aux traditions de la maison paternelle, adorait la comédie; il ne dédaignait pas de présider à la représentation de la Calandra de Bibbiena ou des Supposili de l'Arioste.

La peinture avait une grande part à ces représentations. Raphaël, en se chargeant de composer les décors des Supposili, croyait ne pas déroger : il pouvait s'autoriser de l'exemple d'illustres prédécesseurs.

Les intervalles entre les fêtes et les représentations théâtrales étaient occupés par de splendides banquets. Le pape dépensait 8000 ducats par mois pour sa table, et cependant tous ses biographes s'accordent à le représenter comme étant d'une sobriété exemplaire. Il abandonnait à ses invités les vins fins, les mets délicats; les jouissances de l'esprit l'absorbaient, même au milieu des festins. Lui offrait-on quelque composition en vers ou en prose, il se mettait, séance tenante, à la lire et à la discuter; la rapidité et la sûreté de son jugement étonnaient tous les convives. Puis venaient des conversations tour à tour doctes ou spirituelles. Qui sait si la philosophie de Platon ne les défraya pas souvent? Des chants, des concerts, terminaient presque invariablement le festin, qui se prolongeait jusque fort avant dans la nuit. Le pape y prenait un plaisir extrême; souvent il accompagnait à voix basse les musiciens; d'autres fois ses transports allaient si loin, qu'on le voyait littéralement se pâmer.

Pour compléter le tableau de cette existence bruyante, mondaine, il faudrait encore décrire les chasses de Léon X, qui était passionné pour ce genre de divertissements. Celles qu'il organisa dans sa villa de la Magliana et dans les environs de Viterbe sont célèbres dans les annales de la vénerie.

Les courtisans prirent exemple sur le maître : un instant

Rome se crut revenue au temps de Trimalcion. Les banquets

qu'organisait Augustin Chigi se distinguaient par un faste

] digne de l'empire romain. Le festin donné par le banquier

iiRTus siennojs Cn l5l8, à Léon X, à quatorze cardinaux et à

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