LA BATAILLE DE CONSTANTIN
Léon III, mais Léon X; François Ier occupe la place de Charlemagne. Le plus brillant des Valois ambitionnait alors la couronne impériale : il dut être fort sensible à l'ingénieuse allusion. Tout, d'ailleurs, ici nous rappelle le xvie et non le vme siècle : les costumes comme les types. Le page placé près du monarque français n'est autre qu'Hippolyte de Médicis, le neveu de Léon X; parmi les évêques, on reconnaît Giannozzo Pandolfini, pour qui Raphaël esquissa le plan du beau palais de la via San Gallo, à Florence.
L'intrusion de la politique dans le domaine de la peinture d'histoire est encore plus sensible dans la dernière des fresques de la Tour Borgia, le Serment de Léon III. Le concile de Latran, dans sa séance du 19 décembre i5i6, avait repris et consacré les dispositions de la fameuse bulle Unain sanctam, lancée par Boniface VIII contre Philippe le Bel. Un des paragraphes de cette bulle portait que le souverain pontife ne pouvait être jugé que par Dieu. Comme paraphrase de cette résolution, Léon X fit représenter Léon III se justifiant par serment, devant Charlemagne, des accusations portées contre lui. — On s'accorde à considérer le Serment de Léon III comme l'œuvre d'un élève travaillant sous la direction du maître.
Lorsque Raphaël commença la décoration de la Tour Borgia, il trouva la voûte couverte de peintures religieuses exécutées par le Pérugin. Il les respecta, plutôt par égard pour son maître qu'en raison de leur importance. Ces compositions comptent en effet parmi les plus tristes produits de la vieillesse du Pérugin. Dans la chapelle de San Severo de Pérouse, la différence entre l'œuvre du disciple et celle du maître parait déjà énorme; mais ici, où le vieil Ombrien se trouve en présence de Raphaël parvenu à l'apogée de sa gloire, la comparaison est écrasante pour lui.
Les portraits de souverains ayant bien mérité de l'Église complètent, avec les petits tableaux placés dans les embrasures des fenêtres (scènes de la vie du Christ et scènes de la vie de saint Pierre), la décoration de la Tour Borgia. Nous n'étudierons pas ces peintures, à l'exécution desquelles Raphaël semble être resté complètement étranger, et qui ont été en partie refaites, au siècle dernier, par Maratta.
Pour terminer la décoration de l'appartement papal, il restait à peindre une quatrième « Stance », l'immense salle qui est située du côté de la cour de Saint- Damase et qui est connue sous le nom de salle de Constantin. Si nous nous sommes vu dans la nécessité de condamner le choix de plusieurs des sujets représentés dans les autres parties des Stances, nous devons reconnaître qu'ici le programme adopté par Léon X répondait aux exigences de la critique la plus sévère. L'histoire de l'empereur qui assura le triomphe de l'Eglise, et d'autre part la glorification de huit des papes les plus illustres, c'étaient là, au point de vue de la décoration du palais pontifical, des sujets dont on ne pouvait que louer la parfaite convenance. Mais la supériorité du programme n'a pas profité
à la salle de Constantin, puisque, parmi les peintures dont elle est ornée, il n'en est pas une qui provienne de la main de Raphaël.
On prête au maître l'intention de se servir de la peinture à l'huile pour décorer la salle de Constantin. Quelques essais furent faits dans ce sens, et ils obtinrent l'approbation de Bibbiena, qui les loua hautement devant Sébastien <ie Venise, l'assurant que désormais on ne regarderait même plus celles des Chambres qui étaient peintes à fresque. Mais les successeurs de Raphaël ne tardèrent pas à changer d'opinion, et firent détruire les peintures exécutées par ce procédé. En réalité, à. la mort du maître (avril i52o), les travaux n'étaient pas commencés dans la dernière des Stances. Le pape n'avait même pas encore fixé les sujets de toutes les peintures.
Nous ne décrirons pas ce cycle immense, dont la majeure partie ne se rattache au maître que par la composition générale. Si les élèves de Raphaël ont respecté sa pensée dans la Bataille de Constantin, — on peut s'en convaincre en rapprochant de la fresque le beau dessin conservé au Louvre, — en revanche, dans les autres scènes préparées par lui, ils ne se sont pas fait faute de la modifier et de l'altérer.
Quelque imparfaite qu'ait été l'interprétation, la Bataille de Constantin, telle qu'elle s'offre a nous, dans la dernière des « Stances », produit une impression profonde. Nous apercevons, non plus des épisodes d'un combat, comme chez Paolo Uccello, chez Léonard et chez Michel-Ange, mais une bataille véritable, avec des masses nombreuses, savamment disposées, avec toutes les péripéties de la lutte la plus acharnée. La victoire cependant n'est plus douteuse. Le jeune empereur chrétien s'est élancé hors des rangs, comme poussé par une force surnaturelle : la tête haute, le regard assuré, il retient d'une main son cheval qui se cabre, tandis que de l'autre il brandit son javelot contre l'infortuné Maxence, qui, à quelques pas de lui, s'enfonce dans les eaux bourbeuses du Tibre, entraînant avec lui la brillante civilisation païenne.
La Bataille de Constantin, répétons-le, n'est qu'un pâle reflet de la fresque rêvée par Raphaël. Quelle n'aurait pas été la beauté de la composition, s'il avait été donné au maître de la peindre de sa main!
LA FOI (FHAGMEN l ) (Fac-similé de la gravure de Marc-Antoine.
DIEU CREANT LE SOLEIL ET LA LUNE (Loges du Vatican.)
La Décoration du Vatican sous Léon X (suite) : les Loges. — La Bible de Raphaël. Les Fresques de la Magliana.
ans son ardeur à compléter la décoration du palais pontifical, Léon X voulut que Raphaël, avant d'avoir achevé les peintures des Stances, commençât celles des Loges et menât de front deux entreprises également gigantesques.
On appelle « Loges » les galeries qui bordent la cour de Saint-Damase et qui forment, de ce côté, la façade de l'ancien palais du Vatican. Commencées par Bramante sous le règne de Jules II, les Loges furent terminées, après la mort de l'architecte urbinate, par Raphaël. Elles furent complétées dans la suite par deux autres corps de bâtiment, construits sur le même plan, et qui servent aujourd'hui d'appartement au pape. Le premier étage des Loges proprement dites communique avec les salles Borgia, décorées par Pinturicchio; le second, avec les Stances. Jusqu'au commencement de ce siècle, les splendides galeries étaient ouvertes; l'air et la lumière y pénétraient à flots, tandis que le regard planait librement sur la ville aux sept collines. Aujourd'hui, un vitrage protège les peintures, qui n'ont que trop souffert des intempéries du climat romain.
Rien de plus obscur que l'histoire de la décoration des Loges. Non seulement on ignore quand le travail a été commencé : on n'est même pas d'accord sur la part qu'y a prise Raphaël. Celui-ci se serait borné à fournir des esquisses, abandonnant l'exécution même des fresques à ses élèves, notamment à Jules Romain, qui aurait dessiné tous les cartons et dirigé le travail. D'après d'autres critiques (Springer, etc.), Raphaël serait même complètement étranger à la composition de plusieurs scènes, notamment celles qui sont représentées dans les trois dernières arcades : l'histoire de David, celle de Salomon, enfin
celle du Christ. L'assertion n'a rien d'invraisemblable. Autant, en effet, les premiers tableaux ont de fraîcheur, de grâce, .autant les derniers montrent de lassitude et d'indifférence. Admettre que Raphaël, alors dans toute la force de son génie, ait créé des compositions aussi médiocres, ce serait outrager sa mémoire. N'est-il pas plus simple de supposer que le maître, distrait par les
travaux de Saint-Pierre, a laissé à ses élèves une initiative hors de proportion avec leurs forces?
On ne nous taxera pas de témérité, si nous admettons que Raphaël s'est occupé de la décoration des Loges à partir de 1 5 1 5 ou de i5i6 seulement, c'est-à-dire à partir du moment où, accablé de commandes, il se vit réduit à diriger, à inspirer les travaux de ses élèves, sans pouvoir traduire lui-même toutes ses pensées par le pinceau. Mais si la date précise des premiers travaux est incertaine encore, nous sommes du moins en état d'affirmer que la décoration des Loges a été achevée
beaucoup plus tard qu'on ne le croyait jusqu'ici.
L'étage que Raphaël fut chargé de décorer, le second, comprend treize arcades ou travées, dont les voûtes forment autant de petits dômes. Chacune de ces voûtes contient quatre fresques, soit cinquante-deux en tout, représentant des scènes tirées de l'Ancien et du Nouveau Testament. Quant aux pilastres, aux portes, aux embrasures de fenêtres, ils sont ornés de fleurs ou de fruits, d'animaux, de grotesques, etc., les uns peints à fresque, les autres exécutés en stuc. Les motifs s'y comptent par centaines. Un pavement en carrelages émaillés, exécuté par Luca délia Robbia le jeune, complétait cet ensemble merveilleux, le plus riche et le plus varié que la Renaissance ait créé.
La Bible guelfe de Raphaël, ainsi Edgar Quinet a appelé, et non sans raison, les fresques des Loges; l'idée de traduire en peinture les principaux événe-