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LES PILASTRES DES LOGES

Quelle attitude Léon X prit-il en face des artistes, quelle part ceux-ci eurent-ils à ses libéralités? Quelques chiffres vont tenir lieu de réponse. Léon X avait destiné un crédit annuel de 60000 ducats d'or (environ 3 millions de francs) aux seuls travaux de reconstruction de Saint-Pierre. Il est vrai que, dans la suite, il se vit obligé de réduire considérablement cette

allocation. L'achèvemenrdes Loges, la construction de l'église Saint-Jean des Florentins, celle de l'église Saint-Laurent à Florence, les travaux de la Magliana, ceux de Lorette, et tant d'autres, exigèrent également des sacrifices énormes. Puis venaient les commandes d'étoffes, de meubles précieux, de bijoux. Les tapisseries seules absorbèrent au moins 5o ooo ducats. Quant aux sommes dépensées pour de certaines fantaisies se rattachant au domaine de la curiosité (1 5oo ducats par exemple pour l'achat d'une défense de licorne, i OOO ducats pour une horloge et des instruments de musique achetés à Conrad Trompa de Nuremberg), elles dépassent toutes les bornes de la vraisemblance. La décoration du Vatican était, toute proportion gardée, l'entreprise la moins dispendieuse, puisque Raphaël ne recevait que I 200 ducats pour chaque Chambre.

Jeune (il ne comptait que trente-huit ans), débonnaire, magnifique, Léon X ne pouvait manquer de transformer rapidement la cour et de la façonner à son image. L'Age d'or succède à l'Age de fer; les vertus guerrières de Jules II font place à l'urbanité, à l'élégance, aux qualités les plus brillantes. En politique habile, le nouveau pape ménagea d'abord les parents et les favoris de son prédécesseur : la ruine du duc d'Urbin, celle du cardinal Riario, ne furent consommées que plus tard. Il n'attendit pas si longtemps pour récompenser ses amis ou ses compatriotes. Le lendemain même de son élection, Bibbiena fut nommé trésorier pontifical, et au bout de six mois cardinal. Le neveu et le cousin du pape furent compris dans la même promotion. Bembo et Sadolet devinrent secrétaires apostoliques. Les Florentins surtout se montrèrent âpres à la curée : ils réussirent à occuper les meilleures places, et Rome devint comme un faubourg de Florence.

Le premier rang, parmi tant de personnages distingués par leur naissance ou leur talent, revient au frère puîné de Léon X, Julien de Médicis, esprit élevé, caractère d'une grande noblesse, un galant homme dans toute l'acception du mot. Ce fut un spectacle rare que de voir un membre de cette famille, rongée par une ambition exécrable, prêcher le désintéressement, préférer aux grandeurs les jouissances de l'esprit. Placé à la tète du gouvernement de Florence, après la rétablissement des Médicis, en 1 5 1 2, Julien ne tarda pas à résigner ce poste pour rentrer dans la vie privée. Mais la gloriole de son frère ne l'y laissa pas longtemps : en i5i5, il le nomma capitaine général de l'Église, au milieu d'un enthousiasme indescriptible. Plus tard, l'alliance de Léon X avec François Ier valut à Julien le titre de duc de Nemours et la main d'une princesse de Savoie, la propre tante du roi. Malheureusement, ce conseiller sage et indépendant, qui aurait pu exercer une influence si bienfaisante sur son frère, vint à lui manquer trop tôt. Julien ne comptait que trente-huit ans quand il sentit approcher l'heure fatale. Sa dernière action résume bien une vie si noble, qui aurait dû servir de leçon aux siens, et qui lui a valu l'estime de la postérité.

Deux jours avant sa mort, il fit venir son frère et le supplia de renoncer à ses desseins sur Urbin, lui représentant tous les bienfaits que leur maison avait reçus du feu duc Guidobaldo. Le pape se borna à dire : « Julien, songe à recouvrer la santé; ce n'est point le moment de parler de ces choses », et, malgrétoutes les supplications du mourant, refusa de prendre aucun engagement.

Tout autre était Laurent, le neveu de Léon X et de Julien, le digne père de Catherine de Médicis. Non content d'exercer à Florence l'autorité La plus absolue, il ne cessait de rêver aux moyens de devenir prince souverain. L'ambassadeur vénitien près le Saint-Siège le représente comme un autre César Borgia, moins toutefois l'énergie et l'audace qui ont donné au fils d'Alexandre VI une sorte de grandeur épique. C'est lui qui poussa son oncle à entreprendre, à son profit, l'odieuse expédition d'Urbin, la grande iniquité de son règne, à épuiser les finances pontificales, à jeter dans des complications nouvelles l'Italie à peine remise de tant d'épreuves. Laurent ne jouit pas longtemps du fruit de ses crimes. Il mourut en 1 5 1 9, âgé de vingt-cinq ans seulement.

Laurent de Médicis occupe dans l'histoire des arts une place bien grande. Il est l'original du « Pensieroso » de Michel-Ange. Raphaël aussi se vit plusieurs fois dans l'obligation de servir ce sinistre personnage, qui avait dépouillé son souverain et bienfaiteur, François-Marie délia Rovere. Il dut faire son portrait, fournir des croquis pour une médaille que l'on se proposait de fondre en son honneur. Ce fut aussi sur ses instances qu'il peignit la Sainte Famille de François F'' et le Grand Saint Michel du Louvre.

Le cousin germain de Léon X, le cardinal Jules de Médicis, le futur Clément VII, n'exerçait pas moins d'empire sur l'esprit du pape. Mais il rachetait du moins par son goût pour les belles choses son penchant à l'intrigue. La commande de la Transfiguration, la construction de la villa Madame, lui ont assuré la reconnaissance de la postérité. Seul d'entre les siens, le cardinal Jules tint la balance égale entre les deux rivaux qui se disputaient alors l'empire des arts. Sans cesser d'admirer Raphaël, il eut le courage de témoigner de la bienveillance à Michel-Ange. Ce fut sous ses auspices que s'ouvrit la grande joute artistique dont les tenants étaient Raphaël d'un côté, de l'autre l'ami et le champion du Buonarroti, Sébastien de Venise.

Nous avons déjà eu l'occasion de faire connaissance avec plusieurs autres prélats, diplomates ou banquiers attachés à la cour romaine. Sous Léon X, nous l'avons dit, la faveur de Bibbiena, de Bembo, d'Inghirami, de Balthazar Turini, de Castiglione, de Chigi, ne fit qu'augmenter. Si Raphaël perdit en Sigismond Conti un protecteur dévoué, il en trouva dix autres qui ne lui permirent pas de le regretter. Parmi eux le cardinal Laurent Pucci mérite la première place. Ce fut lui qui commanda au maître la Sainte Cécile. Giannozzo Pandolfini, évëque de Troja, comptait également parmi les intimes de Raphaël : l'artiste fit son portrait dans le Couronnement de Charlemagne, et esquissa pour lui le plan du

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superbe palais élevé à Florence, dans la « via San Gallo ». Citons encore le camérier du pape, Giovanni-Battista Branconio dell' Aquila. Ce fut pour lui que Raphaël construisit le beau palais du Borgo et peignit la Visitation du musée de Madrid. Telle était l'amitié qui les unissait, que Raphaël choisit Branconio pour exécuteur testamentaire. Un des médecins du pape, Jacques de Brescia, a le droit, lui aussi, de figurer parmi les amis de Raphaël, qui construisit pour lui, près du Vatican, un palais, aujourd'hui encore debout.

De nombreux poètes et humanistes étaient venus s'ajouter à ceux que nous avons énumérés dans le chapitre consacré à Jules II. Parmi ceux qui se lièrent plus particulièrement avec Raphaël, il faut citer les Vénitiens André Navagero, tour à tour poète, philosophe, historien, diplomate, et Beazzano, employé par Léon X à des missions de la plus haute importance. Ces deux écrivains comptaient parmi les amis les plus intimes de notre maître, qui peignit leurs portraits sur le même panneau.

Une lettre de Bembo nous montre cette bande joyeuse faisant, en compagnie de Raphaël, une excursion à Tivoli. « Demain, écrit le secrétaire apostolique, après vingt-sept ans, je reverrai Tivoli, avec Navagero, Beazzano, le seigneur Balthazar Castiglione et Raphaël. Nous voulons voir tout, l'antique et le moderne. Nous y allons pour l'agrément du seigneur André Navagero, qui doit retourner à Venise après avoir fait ses Pâques. » L'archéologie, je le croirais volontiers, ne défraya pas seule la conversation pendant cette excursion, dont le récit nous aurait vivement intéressés.

Mentionnons encore, parmi les amis de Raphaël, les deux poètes Antoine Tebaldeo, dont l'artiste fit également le portrait, et le Napolitain Jacques Sannazaro, l'auteur du célèbre poème De parla Virg'uiis.

Léon X savait discerner le mérite, même sous les apparences les plus humbles. Ce fut lui qui fit venir à Rome un vieux savant, appelé à exercer une grande influence sur Raphaël, Marco-Fabio Calvo. Né à Ravenne, dans la première moitié du xv° siècle, Calvo, de la noble famille des Guiccioli, s'adonna de bonne heure à l'étude du latin et du grec, et profita de ses connaissances dans ces deux langues pour entreprendre, d'un côté une traduction d'Hippocrate, de l'autre des recherches sur les antiquités romaines. Léon X, après l'avoir décidé à se fixer à Rome, lui donna, entre autres, le titre de « familier » et celui de « commensal » et lui accorda une pension qui lui permit de se livrer sans réserve à l'étude. La probité stoïque du vieillard, non moins que son obligeance, égalaient son érudition. Il méprisait l'argent au plus haut point, et n'acceptait que la somme rigoureusement nécessaire à sa subsistance; partageant entre ses amis ou entre ses parents la pension que lui faisait le pape. Sa frugalité était extrême : comme les pythagoriciens, il ne se nourrissait que de légumes. Il habitait un réduit comparable au tonneau de Diogène. Malgré son âge et ses infirmités, il se livrait à l'étude avec une ardeur juvénile. Raphaël,

qui s'occupait alors de La restitution de Rome antique, pensa que le concours du docte vieillard pourrait lui être utile, il le prit avec lui dans sa maison, le soigna comme un père et lui fit traduire Vitruve. Calvo survécut à son jeune ami; il put même encore assister, en i525, à la publication de sa traduction d'Hippocrate. Mais le sac de Rome, en i527, lui réservait les plus cruelles épreuves. Fait prisonnier par les bandes sauvages qui s'étaient jetées sur la Ville éternelle, il fut dépouillé de tout ce qu'il possédait. Comme il ne pouvait payer la rançon énorme qu'ils exigeaient de lui, ses bourreaux le traînèrent avec eux jusqu'à ce qu'il mourût de fatigue et de faim dans un hôpital.

Une réunion d'artistes, telle que l'histoire n'en a jamais connu, rehaussait l'éclat que la cour de Léon X tirait de la présence de tant de savants célèbres. C'était toujours Bramante qui inspirait et dirigeait cette phalange souvent peu disciplinable; mais il était vieux et infirme, et ne tarda pas à disparaître. Ses émules, Frà Giocondo et Giuliano da San-Gallo, touchaient également à l'extrême vieillesse; ils ne jouèrent plus qu'un rôle effacé, malgré la faveur que Léon X leur témoigna. Heureusement, une génération nouvelle, composée en grande partie de disciples de Bramante, avait surgi.

La peinture comptait alors à Rome ses représentants les plus illustres : outre Raphaël, nous trouvons dans la Ville éternelle Léonard de Vinci (l5 1 3- 1 5 1 4) ; — Frà Bartolommeo, qui signala son passage par l'exécution du Saint Pierre et du Saint Paul, aujourd'hui conservés au Quirinal ; — le Sodoma, qui offrit au pape un tableau représentant la Mort de Lucrèce, et qui reçut de lui, en retour, le titre de chevalier. Vers la même époque, Lucas Signorelli tenta de nouveau la fortune à Rome. Il y vint peu de temps après l'avènement de Léon X, espérant gagner sa faveur par le récit des persécutions qu'il avait subies par suite de son attachement pour les Médicis; mais il échoua complètement. Timoteo Viti, le compatriote et l'ami de Raphaël, vint également à Rome dans les premières années du règne de Léon X; il collabora, comme nous le verrons, aux Sibylles de l'église Santa Maria délia Pace. Viti fut suivi d'un autre Urbinate, Girolamo Genga, lui aussi en relations avec Raphaël.

Parmi ces maîtres, Sébastien de Venise occupait le premier rang. Il donnait dès lors des marques de cet esprit d'envie qui empoisonna son existence, et, sans oser encore entrer en lutte ouverte avec Raphaël, il s'essayait dans les mêmes sujets que lui.

Déjà les élèves de Raphaël commençaient à former un groupe compact, en attendant qu'ils devinssent légion. On fondait les plus brillantes espérances sur Marc-Antoine, sur Jules Romain et sur Jean d'Udine.

La sculpture était représentée, et c'est tout dire, par Michel-Ange. L'illustre rival de Raphaël, à moitié tombé en disgrâce, travaillait alors aux statues du mausolée de Jules IL Mais Léon X, qui ne se montrait guère prodigue d'encouragement vis-à-vis de la sculpture, art trop austère à ses yeux, ne tarda pas à

éloigner Michel-Ange et à lui confier, à Florence, des travaux peu propres à le séduire, l'achèvement de la façade de Saint-Laurent, paroisse des Médicis.

A ces savants si vénérables, à ces artistes si brillants, à ces prélats tour à tour distingués par la gravité de leur caractère, leurs capacités diplomatiques ou leur magnificence, se mêlaient quelques personnages grotesques, qui avaient le privilège de faire rire le pape et son entourage. Quelques-uns d'entre eux occupaient des charges considérables. Lorsque Bramante mourut, la place si enviée de « piombatore » (membre de la confrérie chargée de sceller les bulles) fut donnée à un certain Mariano Fetti, que les contemporains s'accordent à représenter comme une sorte de bouffon, et dont le pape fit peindre le portrait ou plutôt la caricature sur le rideau du théâtre sur lequel on joua les « Suppositi ». Mariano valait mieux cependant que sa réputation. Ce fut lui qui hébergea Frà Bartolommeo lors de son passage à Rome et reçut de lui, en échange, un Saint Pierre et un Saint Paul. Mariano commanda aussi à Balthazar Peruzzi, pour son jardin de Monte Cavallo, un Saint Bernard en camaïeu.

Il ne manquait à cette société brillante que l'élément féminin, auquel les cours de Ferrare, de Mantoue, d'Urbin, devaient tout leur prestige. A un certain moment, on put espérer que le mariage de Julien de Médicis comblerait cette lacune. Bibbiena se réjouissait d'avance de voir enfin une dame présider aux fêtes de la cour. « Il me semble, écrit-il à Julien, que mille années encore nous séparent de l'arrivée de votre noble épouse et de Votre Excellence; la cour l'attend avec une impatience difficile a dépeindre.... Toute la ville dit : Grâce à Dieu, nous allons enfin posséder ce qui nous manquait, une cour de dames : cette dame si noble, si bien douée, si belle et si bonne, imprimera ainsi à la cour romaine le sceau de la perfection. » Mais Julien, comme on sait, ne survécut guère à son mariage, et ces riantes espérances ne se réalisèrent pas.

ETUDE POUR UNE FIGURE DE COMliATTANT (FRAGMENT)

(Musée Wicar, à Lille.)

LES ELEVES DE RAPHAËL (D'après une gravure reproduisant deux stucs des Loges.)

Raphaël courtisan. — Mort de Bramante. — La Décoration du Vatican sous Léon X : Achèvement de la Chambre d'Héliodore. — La Chambre de l'Incendie du Bourg. — La Salle de Constantin.

' n instant Raphaël pnt craindre que la mort de Jules II ne troublât le cours de ses succès, et n'amenât sur le trône pontifical un pape moins favorable aux arts. Nous trouvons la trace de ses préoccupations dans la réponse qu'il fit au précepteur du jeune Frédéric de Mantoue, la veille de la mort de Jules II : « Messire Raphaël d'Urbin, écrivait le précepteur à son maître, m'a rendu le sayon et les autres vêtements de Mgr Frédéric qu'il avait empruntés pour faire son portrait; il prie Votre Seigneurie de lui pardonner; pour le moment, il lui est impossible d'avoir l'esprit à cet ouvrage. »

L'avènement de Léon X ne tarda pas à le rassurer. Alors même que le nouveau pape n'eût pas professé la plus vive admiration pour le talent du jeune artiste (Raphaël, on s'en souvient, avait fait son portrait dans une des fresques de la Chambre de la Signature), il aurait été forcé, par les sollicitations de son entourage, de s'intéresser à lui ; son exaltation eut en effet pour résultat de porter aux plus hautes dignités la plupart des amis de Raphaël. Julien de Médicis fut nommé patricien romain, et plus tard capitaine général de l'Église, Bibbiena cardinal, Bembo secrétaire apostolique. Quant aux autres amis ou protecteurs du jeune maître, ils conservèrent, du moins dans les premières années, toute la faveur dont ils jouissaient auprès de Jules II : nous voulons parler du duc d'Urbin, de Castiglione, d'Inghirami, de Chigi, etc.

N'eût-il pas compté des amis aussi dévoués, aussi puissants, Raphaël n'en aurait sans doute pas moins vite réussi à conquérir la faveur du nouveau pape. Il était devenu non seulement le plus célèbre des peintres, mais encore un courtisan accompli. Livré de bonne heure à lui-même, l'Urbinate avait senti la nécessité de développer les qualités dont la nature l'avait si libéralement

doté : la douceur, la courtoisie, un charme irrésistible; il ne tarda pas à y joindre la souplesse. Quand Jules II mourut, le jeune maître possédait une parfaite connaissance des hommes et des choses. Lié à Pérouse avec des bourgeois et des ecclésiastiques, il s'était formé aux belles manières, lors de son retour à Urbin. A Florence, il avait appris à connaître les intrigues du monde artiste; à Rome, sous la discipline de Bramante, celles de la cour pontificale. Les quatre années passées au service de ce despote qui s'appelait Jules II l'avaient habitué à plier quand il le fallait, à tourner les obstacles, à rechercher pour toute chose la solution la plus spirituelle. Il lui en coûtait si peu de se montrer aimable, conciliant, de faire plaisir à tout le monde! L'obligeance était innée en lui. Cependant ce jeune homme si doux, si affable, ayant toujours le sourire sur les lèvres, savait à l'occasion se faire craindre. Hâtons-nous d'ajouter que l'arme dont il se servait n'était autre que la plaisanterie. Ses reparties étaient aussi vives que spirituelles; elles fermèrent la bouche à plus d'un grand seigneur. Les contemporains n'ont pas dédaigné de recueillir quelquesuns de ses bons mots. On connaît sa réponse à Michel-Ange, qui lui disait d'un ton sarcastique : « Vous marchez entouré d'une suite comme un général. — Et vous, seul, comme le bourreau ». Une dame romaine, ayant critiqué certain détail de costume dans une des peintures de la Farnésine, reçut de lui une réponse non moins vive, qui fit rire tout le monde, excepté l'interlocutrice.

Vis-à-vis d'un souverain tel que Léon X, les qualités dont il fallait avant tout faire preuve étaient la complaisance et la célérité. Le successeur de Jules II accablait Raphaël de travaux. Un jour l'artiste devait improviser la décoration d'un théâtre; le lendemain, faire le portrait d'un éléphant. Puis on lui demandait d'esquisser le plan de quelque construction, de fournir des croquis pour une médaille, etc., etc. Se figure-t-on le pape adressant une demande pareille à Michel-Ange? Avec quelle indignation le fier sculpteur florentin n'aurait-il pas refusé ! Raphaël, et il n'eut pas à le regretter au point de vue de ses intérêts matériels, prenait plaisir à satisfaire ces fantaisies, à peine exprimées. Mais la postérité est en droit de se montrer plus sévère; elle reproche à Léon X d'avoir trop souvent abusé d'une si noble intelligence.

A cet égard, la mort de Bramante, arrivée peu de temps après l'avènement du nouveau pape, en mars 1 5 1 4, fut pour Raphaël le plus grand des malheurs. Elle ne le priva pas seulement d'un ami sûr, dévoué, d'un conseiller plein de finesse et d'expérience, d'un second père; elle l'obligea encore d'accepter le fardeau presque surhumain de la direction de Saint-Pierre. Mais ce ne fut pas tout. Raphaël devint, comme son maître, surintendant général des beaux-arts. Il dut à la fois manier le crayon, le pinceau et le compas, ordonner les fêtes, surveiller les fouilles. Seul, parmi les artistes modernes, le peintre favori de Louis XIV, Charles Le Brun, a été investi de fonctions aussi multiples. Plein de confiance dans sa jeunesse, dans sa prodigieuse facilité, Raphaël accepta d'un cœur léger la tâche immense qui s'imposait à lui. Jamais on ne vit athlète

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mieux disposé à la lutte, plus joyeux, plus ardent: L'avenir devait montrer s'il n'avait pas trop présumé de ses forces.

Ces sentiments se reflètent dans la belle lettre que l'artiste écrivit, vers cette époque, à son oncle Simon. Il a conscience de sa valeur; il est heureux de faire honneur à sa famille et à sa patrie; l'avenir lui apparaît sous les couleurs les plus riantes.

Telle est la multiplicité des travaux entrepris par Raphaël pendant le règne de Léon X, c'est-à-dire de i5i3 à 1020, qu'il est impossible de le suivre pas à pas dans tant de directions diverses. Aussi nous a-t-il paru préférable de substituer à l'ordre chronologique, auquel nous nous sommes astreint jusqu'ici, l'ordre des matières. Nous étudierons donc successivement les fresques des Chambres, — celles des Loges, — les tapisseries, — les peintures commandées par Augustin Chigi, — les tableaux de chevalet, — et enfin les ouvrages d'architecture et de sculpture.

L'achèvement des peintures des « Stances » ou « Chambres », telle fut, sans aucun doute, la première tâche assignée à Raphaël par son nouveau protecteur. Nous avons déjà eu l'occasion d'étudier les deux fresques exécutées sous les auspices du successeur de Jules II : la Rencontre de saint Léon et d'Attila et la Délivrance de saint Pierre.

La seconde des « Stances », celle d'Héliodore, avait été terminée dans le courant de l'année 1 5 1 4 : dès le milieu de la même année, Raphaël reçut la commande des fresques destinées à la troisième « Stance », celle qui est connue sous le nom de Chambre de l'Incendie du Bourg, ou Tour Borgia. Cependant ce ne fut qu'en i5 1 7 que l'artiste, distrait par d'innombrables occupations, put terminer ce vaste ensemble, et encore, nous le verrons tout à l'heure, n'en peignit-il de sa main qu'une petite partie.

Les amis comme les ennemis de Raphaël ont montré un égal parti pris dans l'appréciation des fresques de la troisième Chambre. En leur prodiguant, les uns l'éloge, les autres le blâme, ils ont oublié que le maître était resté étranger à l'exécution de la plupart de ces compositions. En effet, l'Incendie du Bourg est la seule d'entre elles qui puisse être considérée comme son oeuvre personnelle. Dans la Bataille d'Ostie, et surtout dans le Couronnement de Charlernagne et le Serment de Léon III, l'intervention des élèves n'est, hélas! que trop manifeste. Accablé de travaux, Raphaël a dû se borner le plus souvent à composer les cartons, en s'en remettant à ses disciples du soin de les traduire en peinture. De là l'absence de vie dans les têtes, la froideur du coloris, la lourdeur des détails. Quelquefois même il se voyait forcé de confier à d'autres l'exécution d'une partie des cartons. Le temps n'était plus où il pouvait caresser longuement une idée, attendre pour l'exprimer qu'elle fût parvenue à son entière maturité. Comme s'ils avaient eu tous deux le pressentiment de leur lin prématurée, le

L'INCENDIE DU BOURG. aôi

pape et l'artiste ne songeaient qu'à multiplier, l'un les témoignages de sa magnificence, l'autre les manifestations de son génie. Rarement, dans l'histoire des arts, on a vu pareille fièvre de production. Hâtons-nous d'ajouter que, malgré cet effort prodigieux, les idées du Sanzio conservèrent jusqu'à la dernière heure leur fraîcheur première. Est-ce sa fitute si ses collaborateurs les ont interprétées d'une manière si imparfaite?

Dans la première en date de ces fresques, l'Incendie du Bourg, Raphaël a élevé un épisode du Liber pontificalis à la hauteur de l'épopée. Le récit du miracle accompli six ou sept cents ans auparavant par le pape Léon IV — on sait qu'en faisant le signe de la croix il avait arrêté les flammes qui menaçaient de dévorer le Borgo — n'avait pas de quoi inspirer un artiste de la Renaissance. Mais dans l'imagination de Raphaël cet événement secondaire, d'un intérêt tout local, revêt des proportions colossales. Ce n'est point le Borgo qui brûle, a-t-on dit, c'est Troie : l'admirable groupe de gauche, composé d'Énée, d'Anchise, de Creuse, d'Ascagne, ne laisse aucun doute. Le sujet imposé par Léon X est relégué au second plan; les réminiscences de l'Enéide éclipsent celles de la Chronique papale, et l'artiste crée l'étonnante image de l'incendie par excellence, avec des traits qui sont de tous les siècles, mais que nul autre n'avait encore réussi à exprimer avec autant de force : la stupeur, la résignation, le désespoir, le dévouement, l'héroïsme.

Des qualités du premier ordre se mêlent dans cette page célèbre à des erreurs non moins grandes. Pour la première fois, Raphaël renonce à la pondération, à l'unité, au rythme dont il semblait avoir fait la règle de ses compositions. Là où l'on s'attendait à trouver une foule diversement agitée, on n'aperçoit que des groupes, parfois même des figures isolées, sans lien commun. Chaque personnage agit pour son propre compte, sans s'occuper de son voisin ; de là un éparpilleraient qui nous choque, et qui diminue dans une certaine mesure l'effet de la composition. Mais que de détails admirables, depuis les mères éplorées, depuis le jeune homme éperdu qui se laisse glisser le long de la muraille, jusqu'à ces porteuses d'eau aux vêtements agités par l'ouragan ! La sollicitude maternelle, l'épouvante, l'héroïsme, sont rendus en traits ineffables : l'énergie de l'expression n'est égalée que par la hardiesse du dessin. Le modelé, en effet, est prodigieux. Si Raphaël a voulu prouver que l'anatomie n'avait point de secrets pour lui, il y a pleinement réussi dans l'Incendie du Bourg : il n'est personne qui n'évoque devant ces tours de force le souvenir de Michel-Ange. — Il est regrettable qu'un motif, tenant du mélodrame plutôt que de l'épopée, vienne se mêler à ces conceptions grandioses et en atténuer l'effet. Je parle du sauvetage de l'enfant que sa mère tend par-dessus la muraille au père qui s'est enfui en chemise, et qui se dresse sur la pointe des pieds pour recevoir le précieux fardeau. Un tel épisode s'expliquerait dans les compositions naïves des quattrocentistes; dans les Stances, chez Raphaël, on ne peut s'empêcher de le trouver déplacé.

L'unité, l'harmonie, qui manquent dans la composition du premier plan, nous les retrouvons dans celle du fond. La peinture n'a pas créé de groupe plus beau, plus passionné et en même temps plus pur de lignes que celui des femmes agenouillées au pied de la loge pontificale. Raphaël y a épuisé toutes les formes de la supplication : les unes attendent l'intervention du pape avec une confiance inébranlable ; d'autres, comme affolées, lèvent les bras vers leur sauveur; d'autres encore l'implorent en tendant vers lui leurs enfants. Comme expression et comme ordonnance, cette scène admirable peut se comparer aux plus belles parties de la Chambre de la Signature.

Nous passerons rapidement sur les autres peintures delà troisième Chambre : le rôle de Raphaël s'est borné à en préparer les esquisses. On revendique à la vérité pour lui l'exécution de telle ou telle figure, mais les critiques ne sont nullement d'accord sur les parties qui peuvent lui être attribuées. D'innombrables restaurations, dont les premières en date remontent au règne de Clément VII déjà, viennent encore diminuer l'intérêt de la Bataille d'Ostie, du Couronnement de Charlemagne et du Serment de Léon III.

Le première de ces compositions avait cependant été préparée avec beaucoup de soin : plusieurs esquisses témoignent de la sollicitude (on pourrait presque dire de l'amour) avec laquelle le maître étudia jusqu'aux moindres figures de la Bataille d'Ostie. La superbe sanguine, que Raphaël envoya a Durer en i5i5, suffirait à le prouver, à défaut d'autre témoignage. Cette académie magistrale a servi d'esquisse pour le groupe placé a la gauche du pape. Le peintre allemand la conserva précieusement et y traça l'inscription mémorable : « i5i5. Raphaël d'Urbin, qui a été tenu en si haute estime par le pape, a dessiné ces figures nues et les a envoyées à Albert Durer, à Nuremberg, pour lui faire connaître sa main. »

Dans la Bataille d'Ostie, comme dans les autres fresques de la même salle, le héros véritable, c'est non point Léon IV, mais Léon X. C'est ce dernier qui, assis sur le rivage, en compagnie des cardinaux Jules de Médicis et Bibbiena, appelle sur ses soldats la bénédiction du ciel et reçoit la soumission des prisonniers prosternés devant lui. Ici d'ailleurs, de même que dans YHéliodore et Y Attila, des événements contemporains se reflètent dans ces prétendus récits du passé. En effet, au moment même où Léon X donnait à Raphaël l'ordre de procéder à la décoration de la troisième Chambre, les Turcs tentaient un débarquement en Italie, tandis que le pape formait, avec l'Empereur, les rois de France, d'Espagne et d'Angleterre, une alliance contre les ennemis implacables du nom chrétien. La coïncidence de ces faits prouve que l'on était loin, sous Léon X, du désintéressement intellectuel, auquel la Chambre de la Signature doit en partie sa grandeur.

Le Couronnement de Charlemagne forme comme l'écho d'un autre événement contemporain, l'entrevue de Léon X et de François I" à Bologne, en i5l5. Le pape qui pose la couronne sur la tête du grand empereur franc est, non pas

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