PORTRAIT DU CARDINAL ALIDOSI
(Musée de Madrid.)
voulut attacher à son service des maîtres éminents entre tous : la peinture sur verre fut représentée par le plus illustre des verriers du xvic siècle, notre compatriote Guillaume Marcillat ; la sculpture et la marqueterie en bois, par un artiste non moins célèbre, Frà Giovanni, de Vérone.
i54 CHAPITRE IX.
On comprend que ces arts secondaires, auxquels les prédécesseurs de Jules II avaient prodigué tant de faveurs, n'aient pas réussi à fixer l'attention d'un pape préoccupé de la reconstruction de Saint-Pierre. Une entreprise aussi gigantesque avait de quoi effrayer même le neveu de Sixte IV. Mais il devina aussi que, s'il parvenait à réaliser son projet favori, sa gloire éclipserait celle de tous les papes de la Renaissance. L'événement n'a pas trompé son attente. Jules II aurait eu beau créer la splendide cour du Belvédère, ouvrir la « via Giulia », faire restaurer ou agrandir la basilique des Saints-Apôtres et celle de Saint-Pierre-ès- Liens, la villa de la Magliana, et tant d'autres édifices auxquels il a attaché son nom ; il aurait eu beau commander à Michel-Ange les peintures de la Sixtine et le Moïse, à Raphaël les peintures des Chambres : s'il n'avait pas personnifié en lui la reconstruction de Saint-Pierre, il n'aurait été qu'un de ces Mécènes tels que la Renaissance en a tant comptés.
Le sacré collège, qui se composait alors d'une trentaine de membres (sous Léon X, ce chiffre fut porté à quarante-huit), comptait dans son sein plusieurs cardinaux célèbres par leur luxe ou leur amour des arts. Son doyen, Dominique- Raphaël Riario, qui portait la pourpre depuis le règne de son oncle Sixte IV, déployait une pompe royale. Quand il parcourait les rues de Rome, quatre cents hommes à cheval lui servaient d'escorte. Mais la protection qu'il accorda au Pérugin, à Peruzzi et à Bramante, la commande, auprès de Raphaël, de la Madone de Lorette, ont plus contribué à sa gloire que ses richesses et son faste; la fondation du palais de la Chancellerie a achevé de rendre son nom immortel. Pourquoi faut-il que la démolition de l'arc de triomphe de Gordien, dont le cardinal employa les matériaux aux besoins de la nouvelle construction, ait -terni une renommée si brillante !
Le cardinal vénitien Dominique Grimani, s'il ne signala pas son passage à Rome par une fondation aussi grandiose, réunit du moins, dans le palais de Saint-Marc, élevé par son compatriote le pape Paul II, un musée et une bibliothèque de 8000 volumes, qui, après avoir excité l'admiration des Romains, firent la gloire de Venise, à laquelle le cardinal légua les innombrables trésors recueillis dans la Ville éternelle. Ce que Grimani recherchait avec le plus d'ardeur, après les manuscrits et les antiques, c'étaient les tableaux flamands. Quel rare exemple de tolérance : admirer en même temps, en plein xvie siècle, en pleine Italie, les chefs-d'œuvre de la statuaire grecque ou romaine et ceux de l'Ecole flamande, à peine échappée à la domination du style gothique! Ajoutons que Raphaël fut également jugé digne de figurer dans le cabinet de l'illustre amateur vénitien : Grimani réussit, nous ignorons par quels moyens, à se procurer le carton (aujourd'hui perdu) de l'une des tapisseries du maître, la Conversion de saint Paul, le seul de ces cartons qui soit revenu des Flandres en Italie. Le cardinal se berçait aussi de l'espoir de conquérir un ouvrage de Michel-Ange; celui-ci le lui avait du moins formellement promis. Mais cette
LA COUR DE JULES IL i55
fois-ci encore la passion de la miniature reprit le dessus. Ne demanda-t-il pas au Titan florentin, qui appelait la peinture à l'huile un art bon pour les femmes, d'exécuter pour lui un petit tableau de chevalet !
Le cardinal Jean de Médicis, le futur pape Léon X, avait autant d'enthousiasme pour les lettres et les arts, mais sans pousser aussi loin l'ambition. Ce qu'il recherchait à ce moment, c'étaient surtout les manuscrits et les antiques. Nous aurons l'occasion de revenir sur ses goûts quand nous étudierons l'histoire de son pontificat.
Devant ces trois Mécènes, le rôle des autres cardinaux semblait passablement effacé. Rappelons seulement qu'Hippolyte d'Esté, premier du nom, se distinguait par son luxe : il réunit entre autres une superbe suite de tapisseries.
Plus encore que le collège des cardinaux, la curie proprement dite contribuait à faire de la cour pontificale le milieu le plus spirituel, le plus lettré, le plus artiste qui fût alors au monde. Moins en évidence que les princes de l'Eglise, l'esprit toujours tenu en éveil par une ambition non encore satisfaite, aimant les lettres pour elles-mêmes, et pour les encouragements qu'elles rencontraient en haut lieu, les « curiales », j'entends les secrétaires des brefs, les employés de la chancellerie, les avocats consistoriaux, les protonotaires apostoliques, etc., formaient une société d'élite recrutée dans toutes les parties de l'Europe, et qui jetait sur la Ville éternelle un incomparable éclat.
Vers l'époque de l'arrivée de Raphaël, les plus brillants d'entre ces cardinaux en herbe s'appelaient Bibbiena, Bembo, Inghirami, Goritz, Balthazar Turini. Nous avons nommé du coup cinq des meilleurs amis du Sanzio. Celui-ci s'était lié, à Urbin déjà, avec Bembo et avec Bibbiena. On devine quelle fut sa joie en retrouvant à Rome ses deux amis, qui occupaient dès lors une situation considérable.
Né à Venise, en 1470, d'une famille noble, Pierre Bembo fit ses premières études à Florence, puis se rendit à Messine pour y apprendre le grec sous la direction de Constantin Lascaris; il fréquenta en dernier lieu l'université de Padoue, où il reçut les leçons du philosophe Leonico Tomeo. Ses Asolani, dialogues sur l'amour, le rendirent promptement célèbre. Les cours de Ferrare et d'Urbin se le disputèrent longtemps; il donna enfin la préférence à cette dernière ville et y résida pendant près de six ans. 11 fit un premier séjour à Rome en 1 5 10; en i5i2, il y retourna en compagnie de Julien de Médicis, dont il avait gagné l'amitié, et résolut cette fois d'y fixer sa demeure. Le déchiffrement d'un vieux manuscrit latin qu'on avait envoyé à Jules II lui concilia les bonnes grâces de ce pontife. Il rencontra plus de faveur encore auprès de son successeur, qui le choisit pour secrétaire, avec 1 000 ducats d'appointements et 2000 ducats de bénéfices ecclésiastiques.
Bembo compte parmi les plus fins littérateurs de la Renaissance ; il maniait avec une égale facilité l'italien et le latin. C'était en même temps un amateur
d'un goût exquis, un curieux dans toute l'acception du terme. L'intérêt qu'il témoignait aux arts était exempt de toute banalité, de toute jactance. Les antiques et les œuvres de la Renaissance se partageaient sa faveur; l'admiration
PURTRAIT DU CARDINAL BIBBIENA (Palais Pitti.)
de la sculpture gréco-romaine s'alliait chez lui au plus vit enthousiasme pour le génie de son ami Raphaël : ses lettres, l'inventaire de son musée, en font foi. Quoique l'âge d'or des collectionneurs fût passé, Bembo réussit à former, sans trop de sacrifices, une collection de marbres, de bronzes, de gemmes, de mé-