‹ Raphaël (volume 3)Chapitre 46 sur 105 · LA COUR DE JULES IL · texte numérisé non relu

LA COUR DE JULES IL

dailles, qui, vers le milieu du siècle, passait pour une des plus précieuses de l'Italie. Sa passion pour toutes ces belles choses était extrême. En i5i6, il écrivit à Bibbiena pour le supplier de lui céder sa Vénus de marbre, afin de lui donner

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FRESQUE DE LA CHAMBRE DE BAIN PEINTE PAR RAPHAËL POUR LE CARDINAL BIBBIENA

place dans son cabinet entre les statues de son père Jupiter et de son frère Mars. Plus tard, se trouvant éloigné de ses trésors, il chargea un de ses amis de lui apporter au moins une partie de ses antiques : « Je ne puis vivre plus longtemps sans mes médailles », lui écrivait-il.

i58 CHAPITRE IX.

Les lettres de Bembo nous montrent combien furent intimes ses relations avec Raphaël. Tantôt il visite, en compagnie du peintre, les ruines de Tivoli; tantôt il transmet à Bibbiena les commissions dont leur ami commun l'a chargé pour lui. C'est lui aussi qui, lorsque le Sanzio fut enlevé si brusquement à l'admiration de ses contemporains, servit d'interprète à l'Italie en deuil, et composa l'éloquente épitaphe : Ille hic est Raphaël....

Bernard Dovizio, ou, comme on l'appelait d'ordinaire, du nom de sa patrie, Bibbiena, avait autant d'esprit que Bembo, quoique les circonstances ne lui permissent pas de satisfaire au même point son goût pour les chefs-d'œuvre de l'art. Né en 1470, Bibbiena fut distingué de bonne heure par le juge si clairvoyant qui avait nom Laurent le Magnifique, et eut l'honneur de servir de secrétaire au diplomate doublé d'un poète. En 1494, il fut enveloppé dans la ruine de la maison de Médicis et dut s'enfuir avec les fils de Laurent. Urbin lui servit de refuge, ainsi qu'à Julien de Médicis, et il y composa sa comédie de la CaJandra, qui passe pour la plus ancienne pièce en prose du théâtre italien. Malgré l'extrême liberté, ou plutôt la licence qui y régnait, la Calandra fut accueillie favorablement et rendit rapidement célèbre le nom de celui que Castiglione appelait familièrement « notre Bernard ». Mais Bibbiena avait des visées plus hautes : il brûlait de faire fortune dans la diplomatie, pour laquelle il se sentait des aptitudes particulières. Sa souplesse, son habileté, le firent promptement remarquer de Jules II, et il eut dès lors l'occasion de rendre de signalés services aux artistes, notamment à Michel-Ange, auquel il fit obtenir d'un coup un acompte de 2 000 ducats d'or. Le conclave de 1 5 1 3 permit à Bibbiena de montrer au grand jour ses rares talents de négociateur : le cardinal Jean de Médicis lui dut en grande partie la tiare. Le nouveau pape ne se montra pas ingrat. Le jour même de son exaltation, il le nomma protonotaire apostolique, le lendemain trésorier; puis, au bout de six mois, cardinal, du titre de Santa- Maria in Porticu. Les honneurs, les charges, le souci des graves affaires qui lui étaient confiées, n'empêchèrent pas Bibbiena de prendre part aux divertissements d'une cour brillante entre toutes. Bien plus, il ne dédaigna pas de diriger parfois ces représentations théâtrales si chères à son maître; ce fut un spectacle nouveau que de voir un prince de l'Église se faire imprésario. Tant de souplesse finit par perdre Bibbiena. Soupçonné d'intriguer avec François Ier, auprès duquel il avait longtemps résidé en qualité de nonce, il perdit la faveur de Léon X, qu'on accusa même de l'avoir fait empoisonner.

Bibbiena semble n'avoir jamais réussi à amasser de grands trésors, quoiqu'il tînt de la libéralité du roi d'Espagne de nombreux bénéfices et un évêché rapportant 7 000 ducats par an. Il se pourrait donc fort bien que Raphaël n'eût reçu de lui que de simples remerciements pour son portrait, pour la décoration de sa salle de bain, peut-être même pour le portrait de Jeanne d'Aragon, que le cardinal destinait au roi de France. Mais, s'il ne put pas prodiguer à son jeune ami

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des encouragements matériels, il voulut du moins lui témoigner son affection, son admiration, en l'attachant à lui par les liens de la parenté. On sait qu'il le fiança, un peu contre le gré de l'artiste, à sa nièce Marie; il ne négligea rien pour hâter le mariage, que la mort de la jeune fille empêcha de se conclure. Une lettre de Bembo achève de prouver combien Raphaël avait d'influence sur l'esprit de son protecteur : écrivant à Bibbiena pour le prier de lui céder sa Vénus de marbre, Bembo ajoute : « Si ma demande vous paraissait trop hardie, Raphaël, que vous aimez tant, me promet de m'excuser auprès de vous; il m'a encouragé de vous l'adresser en tout état de cause. J'espère que vous ne voudrez pas faire à votre Raphaël l'affront de refuser... », etc.

Bibbiena avait passé à Rome toute l'année i5o" et une partie de l'année suivante; il s'y trouvait encore en mai i5o8 : il est donc possible qu'il ait été pour quelque chose dans l'appel adressé à Raphaël par Jules IL

Louis de Canossa, une autre de nos connaissances d'Urbin, s'était fixé à Rome sous le règne de Guidobaldo déjà. Jules II le nomma, en 1 5 1 1, évêque de Tricarico, et il assista en cette qualité au concile de Latran. Il était un des anneaux de la chaîne que les anciens coryphées de la cour d'Urbin formaient autour de la papauté. Quoique les goûts de Louis de Canossa lui fissent de préférence rechercher les livres et les manuscrits, il ne négligea pas les beaux-arts. Nous lui devons un des chefs-d'œuvre de Raphaël, la Sainte Famille, surnommée la Perle. Après avoir longtemps orné le palais des Canossa à Vérone, la Perle a trouvé un asile définitif au musée de Madrid.

Thomas Inghirami devait, comme Bibbiena, sa fortune à Laurent le Magnifique. Né à Volterra en 1470, il fut recueilli, après le sac de cette ville, en 1472, dans la maison du Magnifique, qui surveilla soigneusement ses études et l'envoya plus tard à Rome, où Alexandre VI lui fit un accueil favorable. Son habileté comme négociateur, non moins que son érudition, lui fraya la voie des honneurs. On cite de lui un trait qui prouve avec quelle facilité il maniait la langue latine : représentant avec quelques amis YHippolyte de Sénèque, devant le cardinal Riario, un accident survenu aux machines força les acteurs à suspendre un instant la représentation : Inghirami, pendant que l'on réparait le dorhmage, charma l'auditoire en improvisant des vers latins. Le surnom de Phèdre lui resta en souvenir de ce tour de force. Sous Jules II, il devint le prédicateur à la mode. Le pape, charmé de son éloquence, le nomma bibliothécaire et lui confia en outre les fonctions de secrétaire des brefs, qu'Inghirami quitta ensuite pour celles de secrétaire du sacré collège. Sa faveur ne fit qu'augmenter sous Léon X, et il pouvait à bon droit compter sur le chapeau de cardinal. Mais il mourut subitement en i5i6, n'ayant pas encore quarante-six ans. Malgré ses qualités si brillantes, que resterait-il aujourd'hui de Thomas Inghirami, si Raphaël n'avait éternisé ses traits dans l'admirable portrait du palais Pitti ?

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Sigismond Conti, de Foligno, secrétaire intime de Jules II, a également le droit de figurer parmi les représentants de la science romaine, quoiqu'il n'ait

PORTRAIT D INGHIRAMI (Palais Pitti.)

pas été un humaniste proprement dit. Son domaine, à lui, c'était l'histoire, non la littérature. Il nous a laissé une chronique contemporaine, qui a été livrée à la publicité dans ces dernières années seulement. Dès la fin du siècle précédent,

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