‹ Raphaël (volume 3)Chapitre 48 sur 105 · PORTRAIT DE BALTHAZAR CASTIGLIONE · texte numérisé non relu

PORTRAIT DE BALTHAZAR CASTIGLIONE

(Musée du Louvre.)

longtemps de la protection de Conti : le secrétaire intime mourut au mois defévrier l5l2.

Le président de la Chancellerie, Balthazar Turini, de Pescia en Toscane (né en 1481, mort en i543), ne semble pas avoir ambitionné la gloire littéraire, comme la plupart de ceux de ses collègues que nous venons de passer en

revue. Mais c'était un grand ami des arts, et surtout de Raphaël. On remarquait dans sa galerie une Madone de Francia et deux tableaux de Léonard de Vinci, que celui-ci peignit pour lui en 1 5 1 3- 1 5 1 4. Il possédait également une petite statue de Satyre portant sur les épaules une outre qui servait de fontaine, statue dont Raphaël parle avec éloges. La villa qu'il fit construire sur le Janicule par Jules Romain, et qui existe encore, témoigne également de sa magnificence et de son goût.

Turini, ou, comme on l'appelait habituellement, monseigneur le dataire, semble s'être lié de fort bonne heure avec Raphaël. A chaque instant, dans la suite, nous le voyons rendre des services à son ami, ou bien intervenir auprès de lui pour hâter l'exécution de certains ouvrages. Telle était la confiance que Raphaël avait en lui, qu'il le nomma son exécuteur testamentaire. Turini justifia ce choix par la sollicitude avec laquelle il s'occupa d'honorer la mémoire du grand artiste. Ce fut lui qui acquit de ses héritiers la Madone au baldaquin et la fit placer dans l'église de sa ville natale, Pescia.

A ne tenir compte que de l'importance des fonctions confiées à ces personnages, de la rigueur de l'étiquette à laquelle ils étaient soumis, comme aussi de leurs prétentions à l'érudition, on pourrait croire que la gaieté, la cordialité, fussent bannies de leur milieu. Certes, rien de plus pédant que la plupart de leurs poésies, écrites dans une langue morte; dans leur correspondance aussi, des formules froides et solennelles étouffent à chaque instant tout ce qui s'appelle vivacité, fantaisie, expansion. Mais ne nous arrêtons pas aux dehors; si nous essayons de pénétrer dans l'intimité d'un Bibbiena, d'un Bembo, d'un Sadolet, d'un Inghirami, nous ne tardons pas à découvrir qu'il y a place dans leur cœur pour le dévouement, qu'ils sont hommes d'esprit, qu'ils aiment à rire de ce bon et large rire de la Renaissance. Ils ne dédaignent pas de prendre part à toutes les folies du carnaval, de se produire sur les planches devant une assemblée d'élite. Bien plus, ils savent plier aux bons mots la gravité du latin. L'un lancera une invitation à dîner écrite avec une grâce .et une légèreté qui auraient pu faire envie à Horace; l'autre, l'austère Sadolet, chantera dans la langue de Virgile les louanges de la belle Imperia.

Sous Jules II, un étranger, Jean Goritz de Luxembourg, devenu Romain de cœur et de mœurs, se fit le principal champion de ces traditions de bonne humeur et de jovialité, auxquelles il joignait une qualité inconnue à ses nouveaux concitoyens, l'hospitalité. Ce brave vieillard remplissait depuis un temps immémorial l'office de collecteur des suppliques. Son enthousiasme pour l'antiquité, sa vivacité, sa pétulance, le faisaient aimer de tous. Quoiqu'il ne fût pas riche, il transforma sa villa en rendez-vous de tous les beaux esprits. Une fois par an, à la fête de sa patronne, sainte Anne, un splendide festin réunissait tout ce que Rome comptait d'humanistes. Il fallait voir les exploits poétiques et gastronomiques des convives ! Un recueil, les Coryciana, en a conservé le souvenir à la postérité. Il a fait presque autant pour la célébrité de Goritz que le

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beau groupe de marbre dont André Sansovino orna sa chapelle, à Saint- Augustin, et la fresque que le Sanzio — car notre maître aussi a été en relations avec le brave amateur luxembourgeois — peignit pour lui sur un des piliers de la même église, le Prophète Isaïc.

En tête des humanistes laïques figurait un des membres les plus éminents du cénacle d'Urbin, le comte Balthazar Castiglione. Il était né en 1478 dans le marquisat de Mantoue, et comptait par conséquent cinq années de plus que l'artiste auquel l'unit une si tendre amitié. Sa famille, qui était alliée aux Gonzague, ne négligea rien pour lui donner la plus brillante éducation. Elle l'envoya, fort jeune, à la cour de Ludovic le More, pour qu'il s'y perfectionnât à la fois dans les exercices du corps et dans la connaissance de l'antiquité classique. Les écrivains auxquels il donnait la préférence furent, en grec, Homère et Platon, types de la pureté antique; en latin, Virgile, Cicéron et Tibulle. Le goût décidé qu'il conserva toute sa vie pour ces grands génies ne le détourna pas d'étudier également les ouvrages les plus remarquables de sa langue maternelle. Il aimait particulièrement Dante, Pétrarque, Laurent de Médicis et Politien. Dans l'auteur de la Divine Comédie, il admirait l'énergie et la science ; chez le chantre de Laure, la tendresse et l'élégance; chez Laurent de Médicis et Politien, le feu naturel et la facilité.

L'influence de ces études fut si forte sur Castiglione, que, dans la suite, devenu tour à tour capitaine et diplomate, il ne connut jamais l'ambition effrénée propre à ses amis, véritable poison que Rome semblait avoir le privilège d'infuser à tous ses hôtes. Quelles que fussent, d'un côté les ressources de son esprit, de l'autre la modicité de sa fortune, quelque habileté qu'il déployât toutes les fois qu'il s'agissait d'assurer le succès de négociations intéressant ses maîtres, il se montra, personnellement, d'une modération et d'un désintéressement vraiment dignes de sympathie. Lorsque, après de longs et loyaux services, le duc d'Urbin lui fît don d'une terre, il s'estima le plus heureux des hommes, et cependant ce fief, ce château, qu'il célébrait en termes si enthousiastes, ne rapportait que 200 ducats par an, c'est-à-dire la quinzième partie des appointements d'un Bembo. Jamais non plus il ne méconnut les droits du cœur : ses admirables poésies, élégies latines, chansons italiennes, sont là pour témoigner de son exquise sensibilité. Il y perce une sorte de mélancolie toute moderne, mais qui n'empêche pas la diction d'être d'une pureté, d'une élégance vraiment classiques. On en jugera par le début de la plus célèbre d'entre ces chansons d'amour : « La fleur de ma première jeunesse est passée; je sens dans mon cœur de moins vagues désirs, et peut-être mon visage ne respire plus, comme autrefois, le feu de l'amour. Les jours regrettés' fuient en un moment, plus rapides qu'une flèche, et le temps, dans son vol, emporte, sans jamais nous les rendre, toutes les choses sujettes à la mort. Cette vie fragile, qui nous est si chère, est une ombre, un nuage d'un moment, une fumée,

une vapeur légère, une mer troublée par la tempête, une obscure prison.

— En réfléchissant ainsi, à part moi, la raison vient m'éclairer d'une vive lumière, au milieu de ces épaisses ténèbres, et me fait voir que, jusqu'à ce jour, mon cœur a été le jouet des artifices de l'amour, qui seul a causé toutes mes peines. »

Castiglione n'était pas seulement un poète digne de marcher de pair avec les plus grands de son siècle, il était encore, en matière d'art, un juge aussi sévère que délicat. Son influence sur Raphaël, dont il fut un des premiers à deviner le génie, a été des plus considérables. Nul doute qu'il n'ait souvent indiqué à son ami, plus jeune que lui, et moins familiarisé avec la littérature ou l'histoire, les sujets dont celui-ci tirait ensuite un parti si brillant. Ses conseils ne lui furent pas moins précieux pendant l'exécution même des travaux. Ce fut lui aussi, tout nous autorise à l'affirmer, qui encouragea le plus chez Raphaël l'étude de l'antique. Ses vers sur la Cléopâtre exposée au Vatican, ses lettres, sa passion pour les marbres ou les gemmes, nous prouvent à quel point il était pénétré d'admiration pour les chefs-d'œuvre de l'art classique. Nous le verrons, par la suite, collaborer au rapport que Raphaël adressa au pape sur la restitution de l'ancienne Rome, et proclamer en termes enthousiastes la grandeur de la civilisation païenne.

Castiglione était, comme Bembo, de la race des amateurs : il se tenait sans cesse à l'affût des belles choses, préférant, il nous le dit lui-même, une pièce hors ligne à cinquante ouvrages médiocres. La modicité de ses ressources ne lui permit pas de réunir une collection comparable à celle de son ami; mais l'ardeur qu'il mit dans ses recherches n'était pas moindre. En vrai fils de son siècle, il poursuivit tout d'abord les antiques : ses lettres nous apprennent qu'il possédait plusieurs marbres, notamment des bustes. Il désirait surtout conquérir certain camée antique orné d'une tête de Socrate, et ne recula pas, pour s'en rendre possesseur, devant la dépense d'une trentaine de ducats, somme relativement élevée pour lui. Mais l'art moderne, l'art vivant, ne le passionnait guère moins. Intimement lié avec Raphaël et avec ses élèves favoris, Jules Romain et Jean François Penni, fréquentant tour à tour les salons et les ateliers, il avait l'occasion de rendre à ses amis une foule de services : à l'un il indiquait le sujet de compositions mythologiques ou allégoriques ; l'autre lui devait d'entrer en relations avec de puissants protecteurs, ou de recevoir le paiement de quelque vieille dette. C'est lui, également, qui décida Jules Romain à s'établir à Mantoue. Aussi sa collection d'œuvres contemporaines s'enrichissait-elle en quelque sorte d'elle-même. Raphaël fit deux fois son portrait ; deux fois aussi il lui fournit l'esquisse de médailles que le comte désirait faire fondre. Quant à Jules Romain, Castiglione lui demanda de décorer quelques salles de son palais de Mantoue.

— Fidèle au souvenir du plus grand de ses amis, Castiglione ne négligea rien, après sa mort, pour sauver de l'oubli quelques-uns de ses chefs-d'œuvre.

On est heureux de trouver, à côté de Raphaël, cette belle et sereine figure,

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cet esprit si noble et si élevé, ce caractère si digne de sympathie. Comme homme et comme artiste, l'Urbinate lui a dû beaucoup.

Le plus illustre des poètes italiens du temps, l'Arioste, visita également Rome pendant le règne de Jules II, et entra, lui aussi, en relations avec Raphaël. Son souverain, le duc Alphonse de Ferrare, l'envoya deux fois en ambassade auprès du pape ; mais l'accueil que le poète reçut de Jules II ne fut pas des plus encourageants. Un jour le fougueux pontife fut transporté d'une telle colère contre le duc et son envoyé, qu'il voulut faire jeter ce dernier à l'eau. Ses graves négociations n'empêchèrent pas le futur auteur de Roland furieux de rechercher la société de ses confrères, comme aussi celle des artistes. Nous savons par une lettre, dont le texte original est malheureusement perdu, que Raphaël, à l'époque où il peignit la Dispute du Saint Sacrement, sollicita ses conseils pour le choix des personnages qu'il se proposait d'introduire dans la composition. La belle épitaphe latine que le poète composa pour son ami, et dans laquelle il déplora en termes émus sa fin prématurée, est aussi une preuve de la cordialité de leurs rapports. — L'Arioste revint à Rome peu de temps après l'avènement de Léon X : il fut gracieusement accueilli du nouveau pape, qui ne souffrit pas qu'il restât à genoux devant lui, et l'embrassa sur les deux joues. Mais tout se borna à ces vaines démonstrations d'estime, et le poète ne rapporta de l'entrevue que la promesse d'un privilège pour l'impression de son Roland. Aussi ne tarda-t-il pas à quitter Rome avec la ferme intention de n'y plus retourner. Il exhala son courroux dans un apologue aussi spirituel que mordant. Mais si le pape avait montré trop d'hésitation, le poète, de son côté, était allé trop vite en besogne : les bienfaits de Léon X ne tardèrent pas à le ramener à d'autres sentiments.

A ces hommes éminents, dont l'amitié honorait Raphaël, on regrette d'avoir à ajouter le plus vil d'entre les écrivains de la Renaissance, celui dont le nom est devenu synonyme de chantage, de dépravation morale et intellectuelle, ce César Borgia de la littérature qui s'appelle Pierre l'Arétin. Né à Arezzo en 1492, Pierre était venu, tout jeune encore, chercher fortune à Rome. Il entra d'abord au service de Chigi, chez qui il fit la connaissance de Raphaël. A l'entendre, c'est lui qui aurait conseillé au banquier de confier à l'Urbinate la décoration de sa villa. Chassé pour vol de la maison de son protecteur, il réussit à obtenir un emploi au Vatican et y resta jusqu'au moment où Jules II l'en fit expulser pour quelque méfait. Il fut plus heureux auprès de Léon X, qui lui donna de nombreuses marques de sa bienveillance. Ce fut à ce moment sans doute qu'il se lia plus particulièrement avec Raphaël, dont il devint, il l'affirme, l'ami intime. Sa collaboration aux fameuses estampes composées par Jules Romain et gravées par Marc-Antoine, le superbe portrait dans lequel ce dernier l'a représenté, enfin sa correspondance avec Jean d'Udine, prouvent que l'Arétin réussit également à s'insinuer dans les bonnes grâces des élèves du Sanzio1.

1. Voy. le brillant volume de M. Pierre Gauthiez : VArètln. Paris, Hachette, 1895.

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Parfois aussi, quelque humaniste étranger (la Renaissance commençait à se faire jour de ce côté-ci des Alpes) venait rendre visite à ses confrères italiens, leur soumettre ses doutes, s'inspirer de leurs conseils. Rome n'était-elle pas devenue la patrie commune de tous les érudits, comme le disait en termes éloquents le cardinal Riario ? Sous le règne de Jules II, le plus éminent de ces visiteurs fut Érasme, c'est-à-dire l'homme qui personnifiait le mieux l'esprit de libre recherche, une des plus hautes figures du xvie siècle, un novateur auquel, pour faire pénétrer ses idées dans les masses, il ne manquait que l'énergie du caractère. A trois reprises, nous trouvons l'humaniste flamand à Rome \

Combien cet esprit délicat n'était-il pas plus apte à comprendre la douce civilisation italienne, avec ses finesses, ses raffinements, ses sous-entendus, ses réticences, et, disons-le bien haut, sa souveraine impartialité, que le fougueux moine augustin dont Rome reçut la visite en i5io, et dont l'ardente initiative devait tuer la Renaissance en lui substituant la Réformation. Le frère Martin Luther, lorsqu'il fut envoyé en Italie pour des affaires de son couvent, ne fréquenta ni humanistes ni artistes ; il regarda avec mépris cette pompe, ces futilités; s'indigna de la dépravation des mœurs, de la frivolité de la pensée. Rien de plus caractéristique à cet égard que le tableau de Rome tracé par le célèbre réformateur allemand dans ses Propos de table. Nous y voyons combien l'art avait peu de prise sur son esprit. « On reconnaît à peine, dit-il, les traces de Rome antique et de l'endroit où elle était située. Le Theatrum (le Colisée) subsiste encore, ainsi que les Thermœ Diockiiana ; c'était là un bain de Dioclétien dont les eaux, provenant de Naples, à la distance de 2 5 milles allemands, venaient aboutir à un riche et superbe édifice. Rome, telle qu'on la voit aujourd'hui, est comme un cadavre pourri en comparaison des édifices anciens. Les maisons sont aujourd'hui au niveau des toits d'autrefois, tant est grande la masse de ruines qui s'y est accumulée ; pour s'en convaincre, on n'a qu'à visiter les bords du Tibre : les décombres y atteignent la hauteur de deux lances de lansquenet. Mais aujourd'hui encore elle a sa splendeur; le pape y brille avec sa suite montée sur des chevaux de race. »

Luther disait, plus tard, qu'il ne voudrait pas, pour iooooo écus, n'avoir pas vu Rome. A partir de ce moment, sa foi fut ébranlée, et le jour où sa conscience lui ordonna de prêcher la révolte, il détacha de l'Eglise des millions de fidèles. Ce fut aussi, sans doute, un grand mouvement, une révolution de l'esprit humain plus éminemment populaire que l'autre. Mais on nous permettra de regretter que l'admirable fleur de la Renaissance ait été étouffée à peine épanouie, entre le protestantisme d'un côté, la réaction catholique de l'autre. Au milieu de partis si hostiles, si violents, y avait-il place pour l'indépendance, pour la tolérance, pour ces nobles qualités qui nous ont donné, dans le domaine de la littérature un Erasme, dans celui de l'art un Raphaël ?

i. Voy. l'article de M. de Nolhac, Revue critique, 1887, t. I, p. 114.

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