LA COUR DE JULES II
Quoique les dignitaires ecclésiastiques formassent le noyau de la cour pontificale et lui donnassent sa physionomie véritable, l'élément laïque n'en était pas moins brillamment représenté à Rome. Outre les nombreux ambassadeurs accrédités près de Jules II, outre les capitaines qui commandaient ses troupes (Rome ressemblait par moments à un vaste camp, tout plein du bruit des armes), on rencontrait fréquemment dans l'entourage du pape des princes italiens ou étrangers attirés sur les bords du Tibre par les luttes qui passionnaient alors la chrétienté, luttes dont Jules II était le véritable arbitre.
Parmi ces hôtes illustres, le neveu du pape, le successeur du duc Guidobaldo d'Urbin, François-Marie délia Rovere, occupait le premier rang. C'était une nature ardente, plus fougueuse encore que généreuse, et dont les emportements ne le cédaient guère à ceux de son oncle ; il le montra bien quand il poignarda de sa main, en pleine Ravenne, un prince de l'Eglise, le ministre favori de Jules II, le cardinal Alidosi. François-Marie visita Rome à différentes reprises, notamment en i5io, où il y passa le carnaval en compagnie de sa jeune épouse, Éléonore Gonzague. Il est difficile d'admettre qu'il n'y ait pas donné des marques de sa bienveillance à celui de ses sujets qui portait alors 'si haut la réputation de l'antique cité d'Urbin. Raphaël, de son côté, parle de lui à diverses reprises dans les termes les plus affectueux; il prit une vive part aux malheurs qui le frappèrent dans la suite.
La mère de François-Marie, la duchesse Jeanne délia Rovere, la « Préfétesse », comme on l'appelait, semble s'être fixée à Rome vers la fin de sa vie. Nous savons du moins qu'elle mourut dans cette ville, en 1014. On se rappelle qu'elle avait, dès 1604, servi de protectrice à Raphaël. Son appui ne lui fit certainement pas défaut auprès de son beau-frère, Jules IL
Une autre dame illustre, proche parente de la famille ducale d'Urbin, la marquise Isabelle de Mantoue, vint plusieurs fois aussi à Rome pendant le règne de Jules IL Isabelle d'Esté (née en 1474), mariée en 1490 au marquis François de Gonzague, est à coup sûr, parmi toutes les princesses du xve et du xvifi siècle, celle qui a personnifié avec le plus d'éclat et de pureté les aspirations de la Renaissance. Intimement liée avec les savants ou les poètes les plus illustres, tels que Aide Manuce, Bembo, l'Arioste, Paul Jove, Bernard Tasso, Balthazar Castiglione, la marquise comptait également parmi ses protégés ou parmi ses amis tous les artistes célèbres.. Son peintre attitré s'appelait André Mantègne. Giovanni Santi, Cristoforo Romano, Lorenzo Costa, le Pérugin, Jean Bellin, Jules Romain, Lorenzetti, le Corrège, Sebastiano del Piombo, travaillèrent pour elle. Léonard de Vinci et le Titien firent son portrait. Son admiration pour ces maîtres n'était égalée que par son enthousiasme pour l'antiquité : elle résolut d'élever au plus illustre des enfants de Mantoue, à Virgile, un monument digne de lui, avec l'inscription : Publias Virgilius Mantitanus ; — Isabella marchionissa Mantua restituit, et confia à Mantègne le soin d'en composer l'esquisse. Son cabinet, la Grotta, comme on l'appelait, ne tarda pas à s'enorgueillir des plus
beaux spécimens de la statuaire et de la glyptique des anciens : la collection de marbres, de camées, de médailles, de pierres gravées qu'elle y réunit, n'avait plus sa pareille en Italie, depuis la dispersion des musées de Paul II et de Laurent de Médicis. Telle était l'ardeur avec laquelle elle recherchait ces trésors, qu'après la prise d'Urbin par César Borgia, elle n'hésita pas à demander à cet ennemi implacable de son beau-frère Guidobaldo deux statues provenant du pillage.
Grâce aux découvertes récentes faites par le marquis Giuseppe Campori dans les archives de Mantoue, nous savons aujourd'hui que Raphaël aussi fut en relations avec cette princesse si distinguée par son caractère et son esprit, et
qu'il eut l'honneur de travailler pour elle, comme son père l'avait tait une quinzaine d'années auparavant. Le fils aîné de la marquise, Frédéric, étant détenu à Rome en qualité d'otage, de i5io à i5i3, sa mère vint le visiter plusieurs fois. Ce fut à son instigation peut-être que le Sanzio commença le portrait du jeune Frédéric, dont la beauté et les heureuses dispositions conquéraient la sympathie universelle (l'artiste lui donna également place dans ï Ecole d'Athènes).
Ce portrait, sur lequel nous aurons l'occasion de revenir, ne fut pas achevé. Il en fut de même du tableau que la marquise commanda dans la suite à Raphaël, et dont il est question dans plusieurs lettres publiées par le marquis Campori.
Il est possible que les relations de Raphaël avec le duc Alphonse de Ferrare, l'époux de Lucrèce Borgia, datent également du règne de Jules IL Ce prince séjourna en effet à Rome en i5i2; puis de nouveau en 1 5 1 3. Cependant, ce n'est qu'à partir de 1 5 1 7 que nous trouvons des témoignages authentiques sur ses rapports avec l'artiste.
S. CONTI PRESENTE A LA VIERGE (FRAGMENT), PAR RAPHAËL. (VOY. P. l6l.)
(Pinacothèque du Vatican.)
L'aristocratie romaine ne semble pas avoir suivi l'exemple des grands seigneurs étrangers. Les représentants de ces illustres familles, qui s'appelaient les Orsini, les Caetani, les Savelli, les Capranica, n'avaient pas encore rompu avec les traditions du moyen âge. Jamais, à notre connaissance, aucun d'eux n'eut l'idée de recourir au pinceau d'un Raphaël. Le cardinal Colonna fut le seul qui commanda au maître un tableau, le Saint Jean-Baptiste, dont une des répliques est conservée au Louvre.
A la société nouvelle, à ce cénacle formé par les prélats, les grands seigneurs étrangers, les humanistes de profession, se mêlaient quelques banquiers dignes d'y jouer un rôle, non seulement par leur luxe et leur libéralité, mais encore par leur savoir et leur goût.