ETUDE POUR UNE SCENE DE L APOCALYPSE DANS LA SALLE D HELIODORE
(Musée du Louvre.)
Raphaël au service de Jules II (suite) : la Chambre d'Héliodore. — Travaux pour les particuliers : Madones et Saintes Familles. — Portraits. — Premières Gravures de Marc-Antoine. — ■ Mort de Jules IL
a Chambre de la Signature avait été achevée en 1 5 1 1 , après trois années de travail. Jules II, au comble de l'enthousiasme, chargea Raphaël de *• — 4 décorer également la salle voisine, la Chambre d'Héliodore. Mais, si son
admiration pour l'artiste n'avait fait que croître, ses idées sur la mission de l'art, et en particulier sur le choix des sujets destinés à illustrer sa résidence, s'étaient singulièrement modifiées. La salle de la Signature est l'expression la plus haute de cette civilisation si admirablement pondérée dont Raphaël, à son tour, a été l'interprète le plus fidèle et le plus éloquent. Les souvenirs du moyen âge s'y mêlent harmonieusement aux splendides conquêtes de la Renaissance; la science, l'art, la poésie, y sont glorifiés au même titre que la jurisprudence et la théologie. Partout éclatent cette large tolérance, cette sympathie universelle, qui ont fait la gloire du xve et du xvie siècle.
Tout autre est le caractère de la Chambre d'Héliodore. La grandeur de la religion, la puissance du chef de l'Eglise, telles sont les seules idées qui nous frappent dans les peintures de cette salle. Plus de réminiscences profanes, plus d'excursions dans le domaine de la poésie : l'art a abdiqué son indépendance et ne songe plus qu'à nous rappeler que nous nous trouvons dans l'appartement du souverain pontife; bien plus, d'un pontife ayant nom Jules II. D'un côté, la glorification
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des exploits militaires du pape dans la transparente allégorie de YHéliodore chass du temple; de l'autre, la représentation d'un miracle destiné à faire accepter par les plus incrédules les enseignements de la religion. Les deux sujets ajoutés sous Léon X augmentent encore cette impression. L'un rappelle à la fois la délivrance de saint Pierre et celle du pape régnant; l'autre retrace un des actes les plus glorieux du pontificat d'un homonyme de Léon de Médicis, saint Léon, premier du nom. Que nous voilà loin de cette radieuse apothéose de l'antiquité païenne, YEcole d'Athènes, le Parnasse, Apollon et Marsyas !
Mais on peut soutenir que, même au point de vue particulier auquel devaient se placer Jules II et Léon X, le programme des peintures destinées à la salle d'Héliodore, comme aussi celui de la salle de Y Incendie du Bourg, était plein de contradictions. La représentation des triomphes delà papauté une fois admise en principe pour la décoration de l'appartement pontifical, quels étaient les épisodes qui s'imposaient au choix du peintre? C'étaient tout d'abord, si l'on voulait laisser de côté l'histoire de l'Église primitive, les grands événements du règne de Constantin (nous reconnaissons que, à cet égard du moins, Léon X a fait preuve de logique en consacrant une salle spéciale au premier empereur chrétien) ; puis venaient trois des sujets choisis soit par Jules II, soit par Léon X, la Rencontre de saint Léon et d'Attila, le Couronnement de Cbarlemagne, la Messe de Bolsêne, tous événements de la plus haute importance dans les annales ecclésiastiques. Les croisades d'un côté, les luttes de l'Église et de l'Empire de l'autre, pouvaient fournir au moins trois ou quatre sujets qu'il n'était pas permis de négliger. (Comprend-on que ces deux papes de la Renaissance, qui reprenaient avec tant d'énergie les traditions du moyen âge, n'aient même pas accordé un souvenir à Grégoire VII, à Innocent III, à Boniface VIII?) Au xvc siècle, on pouvait emprunter quelque épisode caractéristique, tel que le retour de Martin V à Rome, ou l'ouverture du concile de Florence. Pour le xvf siècle, enfin, la pose de la première pierre de la nouvelle basilique vaticane aurait fourni la matière d'une peinture digne de clore le récit de tant d'actes glorieux. Le Vatican aurait ainsi possédé un cycle sinon complet, du moins homogène ; la grandeur des idées aurait répondu à la beauté de l'exécution.
Mais l'amour-propre de Jules II et surtout de Léon X a dénaturé, au profit de l'ambition personnelle de ces pontifes, un programme dont l'idée première était assurément des plus élevées.
Un dessin du Louvre montre à quel point Raphaël et son protecteur hésitèrent sur le choix des sujets destinés à la salle d'Héliodore. Il était question, à l'origine, de représenter, dans une des deux lunettes surmontant les fenêtres, une scène de l'Apocalypse : Dieu remettant aux sept anges les trompettes dont le son doit engendrer les calamités les plus épouvantables. A droite, on voit saint Jean (figuré sous les traits d'un vieillard) assis et écrivant; au sommet, Dieu planant au-dessus d'un autel et remettant les trompettes à ses messagers; près de lui, un autre ange tenant l'encensoir embrasé au contact duquel la terre s'en-
tr' ouvrira et se couvrira d'éclairs ; à gauche, le pape agenouillé devant son prie- Dieu, dans une attitude peu différente de celle qu'il aura dans la Messe de Bolsène. Le dessin du Louvre se rattache d'ailleurs, par son sujet, au courant d'idées qui passionnait alors Jules II : comme si ses coups ne portaient pas assez fort, il rêve de faire intervenir la justice divine pour exterminer ses adversaires.
La Chambre d'Héliodore avait été décorée une première fois, sous Nicolas V, par Piero délia Francesca. Raphaël, ne pouvant sauver les compositions de son prédécesseur, voulut du moins en perpétuer le souvenir : il les fit copier par ses élèves. Les ornements dont un peintre contemporain de Raphaël, probablement B. Peruzzi, avait couvert la voûte, furent mieux partagés : ils existent aujourd'hui encore à côté des créations du Sanzio.
Pour la première fois, Raphaël, dans la Chambre d'Héliodore, confia une part considérable du travail à un collaborateur : il s'adjoignit Jules Romain, alors âgé de vingt ans.
La fresque qui a donné son nom à la Chambre dont nous nous occupons, YHéliodore chassé du temple, ne le cède guère, du moins comme célébrité, aux compositions de la Chambre de la Signature. L'enthousiasme que cette œuvre considérable provoque depuis bientôt quatre siècles se comprend aisément; il est difficile, après avoir contemplé les compositions si calmes, si nuancées, de la salle précédente, de ne pas être saisi devant ce drame biblique, aussi terrible que vivant. V Héliodore forme la digne préface des cartons de tapisserie, la plus puissante et la plus populaire des œuvres de Raphaël.
Pour composer cette grande page, Raphaël n'a eu qu'à s'inspirer du récit de l'Ancien Testament. En dehors du groupe formé par Jules II et son entourage, il n'y a pas dans la fresque un seul détail qui soit en désaccord avec l'Ecriture, bien plus, qui n'en forme le commentaire le plus fidèle, le plus vivant qui se puisse imaginer. On en jugera par cet extrait, qu'il est indispensable de placer en regard de la peinture : « C'était vraiment un spectacle digne de pitié que de voir cette multitude confuse, et le grand prêtre accablé d'affliction, dans l'attente où ils étaient de ce qui arriverait. — Pendant que les prêtres invoquaient le Dieu tout-puissant, Héliodore, présent avec ses gardes à la porte du trésor, ne pensait qu'à exécuter son dessein. Mais l'esprit de Dieu tout-puissant se fit voir alors, par des marques bien sensibles, en sorte que tous ceux qui avaient osé obéir à Héliodore, étant renversés par une vertu divine, furent tout d'un coup frappés d'une frayeur qui les mit tous hors d'eux-mêmes; car ils virent paraître un cheval sur lequel était monté un homme terrible, magnifiquement habillé, et qui, fondant avec impétuosité sur Héliodore, le frappa en lui donnant plusieurs coups des deux pieds de devant : et celui qui était monté dessus semblait avoir des armes d'or. — Deux autres jeunes hommes parurent en même temps, pleins de force et de beauté, brillants de gloire et richement vêtus, qui se tenaient aux deux côtés d'Héliodore, le fouettaient chacun de son côté, et le frappaient sans