‹ Raphaël (volume 3)Chapitre 67 sur 105 · HÉLIODORE CHASSÉ DU TEMPLE · texte numérisé non relu

HÉLIODORE CHASSÉ DU TEMPLE

relâche. — Héliodore tomba donc tout d'un coup par terre, tout enveloppé de ténèbres, et, ayant été mis dans une chaise, on l'emporta de là et on le chassa du temple. »

Dans le Livre des Macchabées, les différentes scènes se suivent. Raphaël, ne voulant pas perdre un seul des traits contenus dans le récit sacré, a fondu tous ces épisodes en un drame unique. Le grand prêtre est encore absorbé par la prière ; une partie des assistants, et notamment les deux Israélites debout près de l'autel, témoignent encore de leur indignation, que déjà Héliodore est frappé, que déjà le reste de l'assemblée laisse éclater sa surprise ou sa joie. Cette juxtaposition de scènes si intimement liées est certes une des idées les plus hardies de Raphaël : l'artiste s'aperçut de son succès; aussi ne manqua-t-il pas dans la suite de tirer parti de ce système de gradation, dont il serait difficile de lui contester l'invention.

On ne saurait accorder les mêmes éloges à un épisode qui est étranger au sujet, ou plutôt qui jette sur lui un faux jour d'actualité. Nous voulons parler de l'introduction, dans cette grande page d'histoire, de personnages modernes, du patron de Raphaël, Jules II, de son disciple Marc-Antoine, figuré sous les traits d'un des porteurs du pape, etc. Mais Jules II avait exigé que la politique intervînt jusque dans les récits de l'histoire sainte. L'Héliodore chassé du temple symbolisait à ses yeux l'Expulsion des Français. La lutte entre Louis XII et le pape était arrivée à un degré d'exaspération inouï. Non contents de répandre des flots de sang, les deux souverains appelaient l'art au secours de leurs rancunes. En i5i2, Louis XII fit exécuter une médaille avec l'inscription, si injurieuse pour la cour pontificale : « Je détruirai le nom de Babylone » . Jules II riposta par une autre médaille sur le revers de laquelle on le voyait à cheval, un fouet à la main, chassant les barbares d'Italie et foulant aux pieds l'écu de France. L: 'Héliodore fut la traduction, en style monumental, de ces haines épiques.

La seconde des fresques de la salle d'Héliodore, la Messe de Bolsène, est pure de ces préoccupations, qui ne pouvaient que diminuer l'artiste et abaisser l'art. Les sentiments religieux seuls y dominent, dans ce qu'ils ont de plus noble et de plus touchant.

Dans un dessin de l'université d'Oxford, dessin qui, sans être de la main de Raphaël, reproduit certainement une de ses esquisses, le prêtre est seul sur l'estrade avec ses diacres et ses enfants de chœur. Plus bas, à gauche (dans la fresque les figures sont disposées dans l'ordre inverse), on voit le pape agenouillé, en compagnie de six prélats ou courtisans. Du côté opposé, une foule dont l'attitude témoigne le respect et l'admiration.

Dans l'intervalle qui sépare l'esquisse de la fresque, Raphaël a réalisé un progrès immense. La plate-forme sur laquelle s'élève l'autel n'est plus occupée par le prêtre et les assistants seuls : le pape a pris place en face de l'officiant ; agenouillé devant son prie-Dieu, les mains jointes, la tête haute, le regard

assuré, le souverain pontife — c'est Jules II en personne, mais un Jules II grandi, ennobli, en quelque sorte divinisé — contemple le miracle qui s'accomplit sous ses yeux, l'hostie qui se colore en rouge et laisse échapper des gouttes de sang. Quatre prélats agenouillés derrière lui, sur les marches qui conduisent à l'autel, témoignent par leur attitude de la part qu'ils prennent au spectacle. Quant aux Suisses agenouillés plus bas, ils ont a peine eu le temps d'apercevoir le miracle ; l'un d'eux regarde encore du côté du spectateur, tandis que les autres, en entendant les exclamations de la foule, lèvent les yeux vers l'autel, prêts à s'associer

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