‹ Raphaël (volume 3)Chapitre 78 sur 105 · LA COUR DE LÉON X · texte numérisé non relu

LA COUR DE LÉON X

Deux jours avant sa mort, il fît venir son frère et le supplia de renoncer à ses desseins sur Urbin, lui représentant tous les bienfaits que leur maison avait reçus du feu duc Guidobaldo. Le pape se borna à dire : « Julien, songe à recouvrer la santé; ce n'est point le moment de parler de ces choses », et, malgré toutes les supplications du mourant, refusa de prendre aucun engagement.

Tout autre était Laurent, le neveu de Léon X et de Julien, le digne père de Catherine de Médicis. Non content d'exercer à Florence l'autorité la plus absolue, il ne cessait de rêver aux moyens de devenir prince souverain. L'ambassadeur vénitien près le Saint-Siège le représente comme un autre César Borgia, moins toutefois l'énergie et l'audace qui ont donné au fils d'Alexandre VI une sorte de grandeur épique. C'est lui qui poussa son oncle à entreprendre, à son profit, l'odieuse expédition d'Urbin, la grande iniquité de son règne, à épuiser les finances pontificales, à jeter dans des complications nouvelles l'Italie à peine remise de tant d'épreuves. Laurent ne jouit pas longtemps du fruit de ses crimes. Il mourut en 1 5 1 9, âgé de vingt-cinq ans seulement.

Laurent de Médicis occupe dans l'histoire des arts une place bien grande. Il est l'original du « Pensieroso » de Michel-Ange. Raphaël aussi se vit plusieurs fois dans l'obligation de servir ce sinistre personnage, qui avait dépouillé son souverain et bienfaiteur, François-Marie délia Rovere. Il dut faire son portrait, fournir des croquis pour une médaille que l'on se proposait de fondre en son honneur. Ce fut aussi sur ses instances qu'il peignit la Sainte Famille de François F'' et le Grand Saint Michel du Louvre.

Le cousin germain de Léon X, le cardinal Jules de Médicis, le futur Clément VII, n'exerçait pas moins d'empire sur l'esprit du pape. Mais il rachetait du moins par son goût pour les belles choses son penchant à l'intrigue. La commande de la Transfiguration, la construction de la villa Madame, lui ont assuré la reconnaissance de la postérité. Seul d'entre les siens, le cardinal Jules tint la balance égale entre les deux rivaux qui se disputaient alors l'empire des arts. Sans cesser d'admirer Raphaël, il eut le courage de témoigner de la bienveillance à Michel-Ange. Ce fut sous ses auspices que s'ouvrit la grande joute artistique dont les tenants étaient Raphaël d'un côté, de l'autre l'ami et le champion du Buonarroti, Sébastien de Venise.

Nous avons déjà eu l'occasion de faire connaissance avec plusieurs autres prélats, diplomates ou banquiers attachés à la cour romaine. Sous Léon X, nous l'avons dit, la faveur de Bibbiena, de Bembo, d'Inghirami, de Balthazar Turini, de Castiglione, de Chigi, ne fit qu'augmenter. Si Raphaël perdit en Sigismond Conti un protecteur dévoué, il en trouva dix autres qui ne lui permirent pas de le regretter. Parmi eux le cardinal Laurent Pucci mérite la première place. Ce fut lui qui commanda au maître la Sainte Cécile. Giannozzo Pandolfini, évêque de Troja, comptait également parmi les intimes de Raphaël : l'artiste fit son portrait dans le Couronnement de Charlemagne, et esquissa pour lui le plan du

superbe palais élevé à Florence, dans la « via San Gallo ». Citons encore le camérier du pape, Giovanni-Battista Branconio dell' Aquila. Ce fut pour lui que Raphaël construisit le beau palais du Borgo et peignit la Visitation du musée de Madrid. Telle était l'amitié qui les unissait; que Raphaël choisit Branconio pour exécuteur testamentaire. Un des médecins du pape, Jacques de Brescia, a le droit, lui aussi, de figurer parmi les amis de Raphaël, qui construisit pour lui, près du Vatican, un palais, aujourd'hui encore debout.

De nombreux poètes et humanistes étaient venus s'ajouter à ceux que nous avons énumérés dans le chapitre consacré à Jules IL Parmi ceux qui se lièrent plus particulièrement avec Raphaël, il faut citer les Vénitiens André Navagero, tour à tour poète, philosophe, historien, diplomate, et Beazzano, employé par Léon X à des missions de la plus haute importance. Ces deux écrivains comptaient parmi les amis les plus intimes de notre maître, qui peignit leurs portraits sur le même panneau .

Une lettre de Bembo nous montre cette bande joyeuse faisant, en compagnie de Raphaël, une excursion à Tivoli. « Demain, écrit le secrétaire apostolique, après vingt-sept ans, je reverrai Tivoli, avec Navagero, Beazzano, le seigneur Balthazar Castiglione et Raphaël. Nous voulons voir tout, l'antique et le moderne. Nous y allons pour l'agrément du seigneur André Navagero, qui doit retourner à Venise après avoir fait ses Pâques. » L'archéologie, je le croirais volontiers, ne défraya pas seule la conversation pendant cette excursion, dont le récit nous aurait vivement intéressés.

Mentionnons encore, parmi les amis de Raphaël, les deux poètes Antoine Tebaldeo, dont l'artiste fit également le portrait, et le Napolitain Jacques Sannazaro, l'auteur du célèbre poème De partu Virginis.

Léon X savait discerner le mérite, même sous les apparences les plus humbles. Ce fut lui qui fit venir à Rome un vieux savant, appelé à exercer une grande influence sur Raphaël, Marco-Fabio Calvo. Né à Ravenne, dans la première moitié du xvc siècle, Calvo, de la noble famille des Guiccioli, s'adonna de bonne heure à l'étude du latin et du grec, et profita de ses connaissances dans ces deux langues pour entreprendre, d'un côté une traduction d'Hippocrate, de l'autre des recherches sur les antiquités romaines. Léon X, après l'avoir décidé à se fixer à Rome, lui donna, entre autres, le titre de « familier » et celui de « commensal » et lui accorda une pension qui lui permit de se livrer sans réserve à l'étude. La probité stoïque du vieillard, non moins que son obligeance, égalaient son érudition. Il méprisait l'argent au plus haut point, et n'acceptait que la somme rigoureusement nécessaire à sa subsistance; partageant entre ses amis ou entre ses parents la pension que lui faisait le pape. Sa frugalité était extrême : comme les pythagoriciens, il ne se nourrissait que de légumes. Il habitait un réduit comparable au tonneau de Diogène. Malgré son âge et ses infirmités, il se livrait à l'étude avec une ardeur juvénile. Raphaël,

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