CHAPITRE X
statuaire et de la glyptique des anciens : la collection de marbres, de camées, de médailles, de pierres gravées qu'elle y avait réunie, n'avait plus sa pareille en Italie, depuis la dispersion des musées de Paul II et de Laurent de Médicis. Telle était l'ardeur avec laquelle elle recherchait ces trésors, qu'après la prise d'Urbin par César Borgia, elle n'hésita pas à demander à cet ennemi implacable de son beau-frère Guidobaldo deux statues provenant du pillage'.
Grâce aux découvertes faites par M. le marquis G. Campori dans les archives de Mantoue, nous savons aujourd'hui que Raphaël aussi fut en relations avec cette princesse si distinguée par son caractère et son esprit, et qu'il eut l'honneur de travailler pour elle, comme son père l'avait fait une quinzaine d'années auparavant. Le tils aîné de la marquise, Frédéric, étant détenu à Rome en qualité d'otage, de i5io à i5i3, sa mère vint le visiter plusieurs fois. Ce fut à son instigation peut-être que le Sanzio commença le portrait du jeune Frédéric, dont la beauté et les heureuses dispositions conquéraient la sympathie universelle (l'artiste lui donna également place dans VEcole d'Athènes).
Ce portrait, sur lequel nous aurons l'occasion de revenir, ne fut pas achevé. Il en fut de même du tableau que la marquise commanda dans la suite à Raphaël, et dont il est question dans plusieurs lettres publiées par M. Campori.
Il est possible que les relations de Raphaël avec le duc Alphonse de Ferrare, l'époux de Lucrèce Borgia, datent également du règne de Jules II. Ce prince séjourna en effet à Rome en i5i2; puis de nouveau en i5i3. Cependant ce n'est qu'à partir de 017 que nous trouvons des témoignages authentiques sur ses rapports avec l'artiste.
L'aristocratie romaine ne semble pas avoir suivi l'exemple des grands seigneurs étrangers. Les représentants de ces illustres familles, qui s'appelaient les Orsini, les Caetani, les Savelli, les Capranica, etc., etc., n'avaient pas encore rompu avec les traditions du moyen âge. Jamais, à notre connaissance, aucun d'eux n'eut l'idée de recourir au pinceau d'un Raphaël. Le cardinal Colonna fut le seul qui commanda au maître un tableau, le Saint Jean-Baptiste, dont une des répliques est conservée au Louvre.
I. M. A. Baschet, dans la Galette des Beaux-Arts de i8ô6, M. A. Firmin Didot, dans son Aide Manuce et l'Hellénisme à Venise (Paris, 1875, pp. 411 et suiv.), et M. Janitschek (Die Gesellschaft der Renaissance in Italien iind die Kunst, pp. 66 et suiv.), ont consacré à la marquise Isabelle des études pleines d'intérêt, auxquelles nous avons emprunté les détails qui précèdent.
AUGUSTIN CHIGI. So;
A la société nouvelle, à ce cénacle formé par les prélats, les grands seigneurs étrangers, les humanistes de profession, se mêlaient quelques banquiers dignes d'y jouer un rôle, non seulement par leur luxe et leur libéralité, mais encore par leur savoir et leur goût.
Augustin Chigi, auquel ses richesses et son faste ont valu, comme à Laurent de Médicis, le surnom de Magnifique, était né à Sienne vers j 1465. Fils d'un riche commerçant, il montra de bonne heure plus de ! goût pour les affaires que pour l'étude : promptiiis ad negotia quam ad i studia disciplinarum ostendit ingeniiim, nous dit un de ses descendants, Fabio Chigi, le futur pape Alexandre VII, dans le portrait très fidèle, très impartial et très vivant, qu'il a tracé de son ancêtre '. Augustin vint de bonne heure (il comptait à peine vingt ans) à Rome, où il s'associa avec un autre Siennois, Etienne Ghinucci. A partir de ce moment, c'est-à-dire à partir de 1485, il fixa son domicile dans la Ville éternelle, sans toutefois oublier sa chère patrie. Sienne, dont il tint I à honneur de toujours joindre le nom à son nom patronymique. A la fois fermier des mines d'alun appartenant au Saint-Siège, marchand de blé, banquier, prêteur sur gages en grand (il fut détenteur des camées et des tapisseries de Laurent le Magnifique, et même de la tiare de Sixte IV), il réunit rapidement des trésors qui firent de lui le plus riche des Italiens. Interrogé un jour par Léon X sur le chiffre de sa fortune, il répondit qu'il l'ignorait, vu le nombre et la multiplicité des affaires dans lesquelles il était engagé; tout ce qu'il pouvait lui dire, c'est qu'il possédait plus de cent comptoirs, non seulement en Europe, mais encore à Constantinople, à Alexandrie et à Memphis; que sa flotte comprenait cent navires; qu'il occupait et faisait vivre plus de 20 000 personnes. On estimait à plus de 70 000 florins les revenus de ce nabab, qui prêta de l'argent à Charles VIII, à César Borgia, à la république de Venise, et même à l'économe Jules IL
Ces richesses gagnées en marchand, Chigi, pour nous servir de l'heureuse expression de son arrière-petit-fils, les dépensait en roi : in congerendis diritiis mercator, in donandis rex. Depuis le cardinal Pierre Riario, le trop fameux neveu de Sixte IV, on n'avait plus vu aste pareil. Dans ses constructions, dans son mobilier, ses repas, Agostino cherchait à éclipser tous ses contemporains. On aurait cru voir renaître les Saturnales de l'ancienne Rome , les mœurs d'un
I. Cette biographie, curieuse à tant de titres, vient d'être publie'e par M. Cugnoni : Agostino Chigi il Magnijico; Rome, i88i-i883.
Salluste , d'un Lucullus, auxquelles s'ajoutaient parfois des traits dignes de Trimalchion. La splendide habitation qu'il possédait près de Saint-Jean des Florentins, à l'endroit où s'élevait autrefois l'arc de Gratien, ne lui suffisant pas, il fit bâtir un palais près de la Porta Settimiana. Jules II alla examiner les travaux, et pour exciter son émulation, lui dit qu'il doutait fort que sa construction égalât celle à laquelle les Riario faisaient alors travailler. Piqué au vif, Augustin jura que ses écuries seules seraient plus somptueuses que le palais de ses émules, et il tint parole. Ses jardins devinrent rapidement célèbres et furent chantés à l'envi par les poètes : aux plantations les plus rares s'alliaient les chefs-d'œuvre de l'art antique; des peintres illustres couvrirent de fresques jusqu'aux galeries découvertes de la villa. Les noms de Raphaël, de Sébastien de Venise, de Peruzzi, de Sodoma, de Jules Romain, de François Penni, de Jean d'Udine, de Jean Barile, de Lorenzetto, et de bien d'autres maîtres encore, sont intimement liés à celui de l'amateur siennois. On peut l'affirmer, le prince des Mécènes de Rome, après Jules II, c'était Augustin Chigi.
Raphaël était en relations avec Chigi dès i5io. Mais c'est surtout sous le pontificat de Léon X que le Crésus siennois eut recours au talent de son ami. Le nombre et l'importance des ouvrages exécutés pour lui par l'Urbinate nous ont décidé à consacrer un chapitre spécial à ces chefs-d'ceuvre qui s'appellent la Galatée, les Sibjlles, les Planètes, V Histoire de Psyché.
Un autre banquier, tout jeune à l'époque à laquelle Raphaël arrivait à Rome (il était né le 2() septembre i4qi), Bindo Altoviti, se distinguait, lui aussi, par sa fortune et par sa libéralité'. Romain de naissance, mais issu d'une famille originaire de Florence, et parent par sa mère du pape Innocent VIII, Bindo consacra de bonne heure ses richesses à l'encouragement des arts. Raphaël, Michel-Ange, Jacopo Sansovino, Benedetto da Rovezzano, Vasari, Benvenuto Cellini, comptèrent parmi ses amis ou ses familiers. Comme la plupart de ses contemporains, il réunissait dans une commune admiration l'art antique et l'art moderne. Cellini, dans ses Mémoires, nous apprend que son cabinet de travail était molto riccamente ornato di anticaglic e altre belle cose. Aldroandi, dans sa Description des statues de Rome, complète ce renseignement et nous décrit les bustes d'empereurs, les
I. Voyc/. r niiistra:[i(>ne storico-critica di una rarissiina meda^lia rapprcsentantc Bindo Altoviti, opéra di Michel An^iolo Buonarroti, par Moukni; Florence, 1S24, et le savant ouvrage de M. Pi.on : Benvenuto Cellini; Paris, iS8'.>.
BINDO ALTOVITI. 3oq
statues et sarcophages qui décoraient le palais d'Altoviti, situe' près
I' < ) R T R A I T DE lî I N D O A L T O V 1 T 1
(Piiiacothiqoe de Munich.)
du pont Saint-Ange*. A ces reliques de l'antiquité venaient s'ajouter le carton de Vlrresse de Noé (plafond de la Sixtine), offert au jeune
I. Ce catalogue est imprimé k la suite de : Le Antidiità délia città di Rom.i, de Liicio Matro ; Venise iTfi2, pp. I4i-i4'3.
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banquier par Michel-Ange, le modèle de la statue de saint Jacques, exécutée par Sansovino pour le dôme de Florence, et une foule d'autres ouvrages célèbres.
Raphaël se lia intimement avec ce beau et brillant jeune homme, dont il nous a laissé le portrait. Il exécuta aussi pour lui une Sainte Fajnille, la MadoJina cieW Impannata, conservée au palais Pitti.
Bindo n'était pas un épicurien à la façon de son confrère Chigi. Il savait prendre des résolutions viriles, et le bruit des armes n'avait rien qui l'effrayât. Il le prouva bien, lorsque, au moment de l'expédition du duc Cosme de Médicis contre la vieille rivale de Florence, Sienne, il équipa à ses frais un corps de 3ooo hommes, se mit à sa tête et courut au secours de la république menacée. Inspiration généreuse, digne d'un meilleur sort. Bindo fut battu, retourna en fugitif à Rome, et y mourut de chagrin peu de temps après, le 22 janvier i556.
On le voit, dans la cour qui s'était formée autour de Jules II, il n'y avait point de mérite ou de vertu qui ne fût brillamment représenté : science, talent, noblesse et courage, distinction du gotit et libéralité, | qualités du cœur et qualités de l'esprit, tout y atteignait à un degré de splendeur qui fait le désespoir de la postérité, et qui n'était égalé que par la grandeur des vices de cette époque ardente et ondoyante entre toutes. En d'autres temps on a pu voir une magnificence aussi grande; on n'a jamais vu pareil amour des jouissances intellectuelles. Tous ces I favoris de la fortune, et pourquoi ne pas prononcer le mot, tous ces parvenus, qui constituaient l'élément le plus intéressant de la cour pontificale, cherchaient à légitimer leur puissance ou leur richesse par le culte des belles choses ; ils espéraient se rapprocher ainsi de ces Romains d'autrefois, dont l'imitation constituait pour eux le but suprême. '
La classe privilégiée à laquelle devait profiter l'enthousiasme croissant pour les belles choses, les enfants gâtés de la fortune appelés à recueillir les fruits de cette révolution pacifique, les artistes, en un mot, comptaient alors à Rome des représentants recrutés dans toutes les j parties de la Péninsule. De bonne heure, Florentins et Siennois avaient planté leur drapeau sur les bords du Tibre : grâce à leur nombre j et à leur supériorité, ils avaient fait de la Ville éternelle une colonie toscane. Mais, à la fin du quinzième et au commencement du seizième ^ siècle, l'empire qu'ils y exerçaient leur fut vivement disputé par d'autres 1
LES ARTISTES ROMAINS. 3ii
Écoles, notamment par les Lombards. Du Nord comme du Midi on vit accourir les maîtres les plus éminents ; tous ceux qui se sentaient la force de lutter et le désir de bien faire brûlaient de se signaler sur ce théâtre si brillant ; des étrangers même se joignirent à eux. Rome devint une arène internationale.
Seuls, les Romains dédaignaient la pratique des arts. C'est à peine si