I. Rio, De l'art clircticii, i. II, p
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lièrent leur rage contre eux-mêmes. La tragédie qui marqua Tannée i5oo est restée tristement célèbre dans les annales de cette époque si féconde en crimes. Une fraction de la famille surprit et massacra ses parents appartenant à la faction opposée; puis les survivants de celle-ci surprirent et massacrèrent à leur tour les vainqueurs. Le souvenir de cette race, dont l'histoire n'est qu'un long tissu de forfaits (il était rare qu'un Baglioni mourût de mort naturelle > est cependant intimement lié à celui de Raphaël, le plus pur et le plus noble des peintres : c'est pour elle qu'il exécuta un de ses tableaux les plus célèbres, la Mise au tombeau. Les Oddi tirent également des commandes au jeune Urbinate. Mais le remords n'avait-il pas plus de part à ces fondations, d'un caractère tout religieux, que le culte du beau? Elles font songer aux sacrifices expiatoires par lesquels on apaisait la Némésis antique.
Etant donnés, d'un côté, la rudesse de l'aristocratie, de l'autre, l'attachement de la bourgeoisie aux mœurs, aux croyances d'un autre âge, il était naturel que les ressources intellectuelles offertes par Pérouse à son nouvel hôte ne fussent pas de nature à lui faire oublier la brillante cour d'Urbin, où tout ce qui s'appelait poésie, science, arts libéraux, était tenu en si haute estime. On se tromperait cependant en considérant la vieille cité ombrienne comme complètement placée en dehors des aspirations qui passionnaient alors le reste de l'Italie. L'Université jouissait d'une réputation solidement établie. Au quinzième siècle, elle compta parmi ses professeurs un pape, Sixte IV, et parmi ses élèves deux autres papes. Pie III (Erançois Piccolomini et Jules II, ainsi qu'un tils de pape, César Borgia, d'odieuse mémoire. Un disciple de Piero délia Erancesca et de L.-B. Alberti, un ami de Léonard de Vinci, Lucas Pacioli, l'auteur du Traité des proportions, y occupait la chaire de mathématiques, vers l'époque de l'arrivée de Raphaël. Eixé à Pérouse en i47fS et en i486, ce savant éminent y était revenu en i5oo'; mais l'instabilité de son humeur le poussa quelques mois plus tard à s'établir à Elorence, où nous le trouvons le 26 septembre de la même année. Le Pérugin le connaissait très certainement. Membre de l'Académie de Milan, Lucas pouvait lui parler, ainsi qu'aux élèves réunis dans son atelier, des merveilles enfantées en Lombardie par le génie de Bramante et de Léonard. — C'était à Milan aussi que s'était fixé un humaniste célèbre, originaire de Pérouse, Jacopo Anti-
I. Maiuotti, Lettcre pittorichc pcrus^i)ic ; Pcirousc, 1788, p. 127.
quario : dans ses lettres échangées avec ses concitoyens ce savant dut plus d'une fois les entretenir de la révolution littéraire et artistique à laquelle Ludovic le More a attaché son nom.
Au point de vue de l'art, la différence entre Urbin et Pérouse n'était pas moins grande qu'au point de vue des lettres : là, des princes généreux et chevaleresques, exerçant sur la population entière une irrésistible séduction; ici, quelques nobles turbulents, sanguinaires, et à côté d'eux une bourgeoisie laborieuse et austère; là, une large tolérance (les Montefeltro avaient tour à tour fait appel au pinceau de Paolo Uccello, de Piero délia Francesca, de Justus de Gand, de Melozzo da Forli, de Giovanni Santi, de Lucas Signorelli, de Timoteo Viti et de bien d'autres encore); ici, une discipline sévère, une École fortement constituée. Malgré son long séjour à Florence et à Rome, Pierre Pérugin était resté profondément attaché à la tradition ombrienne. Il y introduisit, il est vrai, des éléments nouveaux, en portant à une perfection jusqu'alors inconnue la science du coloris et de la perspective; mais ce n'étaient là que des modifications en quelque sorte techniques. Au fond, il demeura toujours le peintre du doux recueillement, des divines extases, le peintre par excellence des madones et des saintes. L'influence exercée sur lui par un réaliste acharné, son compatriote et prédécesseur Buonfigli, n'avait été que passagère. Les croyances de son entourage, les pratiques religieuses de ses protecteurs, et par-dessus tout la nature de son talent, l'avaient bien vite ramené sous la bannière du grand mystique d'Assise, si populaire dans toute l'Ombrie, saint François. Je ne rechercherai pas s'il a été réellement aussi sceptique que Vasari veut bien le dire, si jamais la croyance à l'immortalité de l'âme n'a pu entrer dans son cerveau de porphyre : ce qu'il importe de constater, c'est que jamais peintre ne traduisit plus admirablement le sentiment religieux dans ce qu'il a de tendre, de suave, on pourrait presque dire de féminin.
L'art ombrien avait quelque chose d'absorbant, d'exclusif. Les excursions dans le monde profane, et à plus forte raison dans le domaine de l'antiquité classique, étaient interdites à ses adeptes, plus encore par les lacunes de leur éducation que par des scrupules religieux. Le Pérugin en rit plusieurs fois la douloureuse expérience. Dans ses fresques de la chapelle Sixtine, les arcs de triomphe placés au fond de la composition ne servent qu'à faire éclater son ignorance des prin-
I. \'i;uMi<;i.i()i.i, Mcmoric di Jacopo Antiquarj, pp. 112 cl suiv.
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cipes de l'architecture antique. Mêmes imperfections dans les fresques du Cambio. Une autre composition inspirée de l'antiquité', le Combat de l'Amour et de la Chasteté, nous séduirait peut-être davantage, malgré les traces de précipitation qu'elle renferme, malgré l'absence de toute couleur historique, si elle ne se trouvait placée, au Louvre, en face du Parnasse d'Andréa Mantegna. Parallèle écrasant pour le pauvre Ombrien. Une fois encore, sur ses vieux jours, le Pérugin s'essaya dans une composition mythologique. Une lettre adressée par sa veuve à la marquise de Mantoue, en i524, nous parle d'un tableau représentant- Mars et Vénus surpris par Vulcain : la storia quando Vulcano cuopre con la rete Venus et Marte. On ignore ce qu'est devenu ce tableau, que Claire Fancelli offrit en vente à la marquise'.
La peinture de portrait, ce triomphe de l'Ecole florentine, est à peine représentée dans l'Ecole ombrienne. Dans la longue carrière du Pérugin, on ne peut guère citer que deux ou trois productions de ce genre. Il est même rare qu'il se soit permis, d'accord en cela avec ses devanciers, d'introduire un donataire agenouillé dans les compositions religieuses. Quant aux compositions historiques, celles surtout qui étaient destinées à transmettre le souvenir d'événements ou d'exploits contemporains, elles semblent avoir été exclues, au même titre que le portrait, du domaine étroit, mais sacré, de l'art ombrien, qui aspirait instinctivement à se rendre l'auxiliaire de la prière et de la contemplation -.
Par contre, dans cette société profondément attachée à sa foi, l'artiste pouvait être sûr que la popularité ne ferait pas défaut à son œuvre, pouvu qu'elle fût sincère. Il savait d'avance que la moindre de ses madones, le plus imparfait de ses christs en croix toucherait bien des cœurs, ferait couler d'abondantes larmes. Les villages, les couvents les plus pauvres, ne reculaient devant aucun sacrifice pour conquérir une de ces images si pleines de souvenirs et de promesses. D'humbles artisans se croyaient récompensés de toute une vie de labeur et de privations s'ils réussissaient à doter leur église de quelque beau tableau propre à entretenir la piété dans le cœur des fidèles. En iSoy, un simple cordonnier de Pérouse osa commander à son illustre compatriote, Pierre Pérugin, une madone accompagnée de saint François et de saint Jérôme. L'artiste demanda 47 ducats, qui lui furent payés avec empressement. Le tableau existe encore; il se trouve à Pérouse même, dans la galerie
1. Braghirolli, Notifie e dociimenti inediti intorno a Pietro Vaimucci detto il Perugino; Pcrouse, 1874, p. 5i.