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2. Revue et Galette musicale de Paris, numu'ros des 17, 24 et 'ii août 1879.
celui-ci est aile bien loin dans la voie des hypothèses. Raphaël, à ses }eux, s'est contenté de servir d'interprète aux notions éle'mentaires répandues sur l'histoire philosophique, et de la caractériser dans ses traits principaux. Les deux auteurs sont d'ailleurs d'accord pour reconnaître l'exactitude de la table harmonique dessinée par Raphaël. Cette exactitude ne prouve-t-ellc pas que le peintre a eu recours, à chaque instant, aux lumières de ses amis les humanistes? Autrement, comment expliquer qu'il ait été si bien renseigné sur un point si spécial ?
Il nous faut renoncer à découvrir les noms des voisins de Pythagore, et notamment de l'Arabe qui, la main appuyée sur la poitrine, lui exprime son admiration (on a vu tour à tour en lui Averroès, Epicharme, ou un Egyptien, sectateur de la théorie pythagoricienne); en revanche, on s'accorde à reconnaître Héraclite d'Ephèse dans le sombre rêveur assis au premier plan et traçant négligemment des caractères sur une feuille de papyrus, tandis que ses pensées sont ailleurs. Le jeune homme debout, à quelque distance de lui, paraît être François-Marie della Roverc, duc d'Urbin et souverain de Raphaël. Quant à l'enfant que l'on aperçoit derrière l'Arabe, on croit que c'est le jeune Frédéric de Mantoue, élevé à la cour de Jules IL Les incertitudes recommencent en présence de l'homme à la face épanouie, à la tète couronnée de feuillage, qui parcourt un volume posé sur la base d'une colonne. On Ta pris tantôt pour Démocrite, l'inventeur de la théorie des atomes, tantôt pour Epicure ; tantôt enfin pour Plotin, qui, d'après Ficin, était si beau et si aimable, que les femmes le suivaient avec admiration et que les pères lui apportaient leurs enfants pour lui confier leur éducation. Le vieillard placé à côté du philosophe, un enfant sur les bras, n'a pas moins exercé l'imagination des critiques. D'après les uns, Raphaël aurait eu en vue un trait de mteurs particulier aux anciens : on sait, en effet, qu'aiin d'accoutumer de bonne heure les enfants au silence et de diriger leurs instincts vers l'étude, ils les conduisaient dans les écoles de philosophie. D'autres y voient une allusion aux instances faites par Démocrite auprès des riches pour les décider à adopter les enfants des pauvres. D'autres encore croient que Raphaël a voulu rappeler l'habitude qu'avaient les Athéniens de faire juger par les philosophes des dispositions de leurs enfants. Qu'importe, au Umd, et pourquoi tant chercher ? Cette partie de la fresque est admirable, et c'est là l'essentiel. La conviction, la rêverie, le doute, l'épicurisme, le respect des disciples pour la parole du maître, et jusqu'à l'insouciance de ce bel enfant et de ce beau jeune homme qui se demandent si, pour
être heureux, il est nécessaire de tant refléchir, — tous ces sentiments sont traduits en traits d'une force et d'une vérité saisissantes.
Montons les degrés du temple de Science. Nous apercevons tout d'abord un jeune homme qui, à moitié nu, les cheveux flottant au vent, accourt chargé de livres. Il a pour pendant, à l'autre extrémité de la composition, un jeune homme qui sort en courant. Raphaël a-t-il voulu représenter par là, ainsi qu'on l'a supposé, le début et la fin de la grande Ecole grecque ? L'h^^pothèse est ingénieuse, mais nous sommes encore plus frappé de l'intention rhythmique. Ce motif, répété aux deux extrémités de la fresque, lui donne une unité et un mouvement inimitables. L'ardeur du jeune philosophe qui, impatient de prendre part à la lutte, vole plutôt qu'il ne marche, semblable à un des anges de la fresque d'Héliodore, contraste singulièrement avec le calme, la froideur de son voisin, le type du sophiste, qui, debout contre le mur, lui désigne, comme pour l'exciter à l'attaquer, le groupe placé à sa gauche, près de Socrate. Un des disciples de celui-ci s'est aperçu de leurs intentions ; le bras levé vers eux par un mouvement d'une éloquence admirable, il leur reproche leurs attaques déloyales. Peut-être Passavant a-t-il raison en voyant dans cet homme d'apparence grossière, mais aux sentiments généreux, Eschine, le pauvre marchand de saucisses. .« Fervent admirateur de Socrate, dit-il, Eschine devint plus tard un des orateurs célèbres de la Grèce. Étendant le bras droit vers les sophistes, il semble vouloir, par un geste impératif, les éloigner, comme s'il devinait en eux les impies qui osèrent accuser Socrate d'impiété, et dont la haine j ne fut satisfaite que lorsque le vieillard de soixante-dix ans, celui que l'oracle de la Pythie avait nommé le plus sage des hommes, eut vidé la coupe empoisonnée. »
Nous voici arrivés devant ce groupe qui compte parmi les plus beaux de cette composition extraordinaire. A gauche, Alcibiade, armé de pied en cap, une main appuyée sur sa hanche, l'autre sur son épée, écoute respectueusement le maître. Le petit vieillard, à la mine renfrognée, dont la tête disparaît aux trois quarts sous un énorme bonnet fourré, et qui, les bras cachés sous son manteau, ne perd aucune des paroles de Socrate, est, d'après Passavant, dont je n'hésite pas à adopter l'opinion, j un de ces humbles artisans avec lesquels le philosophe aimait à s'entrej tenir, parce que leur esprit n'était point gâté par de faux principes. Ainsi les plus simples sont associés à cette grande fête de l'intelligence. A côté de lui, s'appuyant sur la base d'un pilastre, et complètement absorbé par la parole du maître, nous voyons un jeune homme à la
figure douce et radieuse : c'est Xénophon, grand capitaine et grand historien, le plus cher des disciples de Socrate, qui lui sauva la vie dans une bataille. Quant au maître lui-même, debout, négligemment drapé, tout entier à sa démonstration, il compte ses arguments sur ses doigts, comme pour donner plus de vigueur à son argumentation. Raphaël n'a pas reculé devant la laideur traditionnelle de son héros : il a pensé que la noblesse de l'expi-ession rachèterait suffisamment l'irrégularité des traits.
Socrate, l'initiateur, discute encore. Son successeur, Platon, qui a réduit en un corps de doctrine les pensées du maître, qui a imprimé au système le sceau de la perfection, enseigne. Il n'y a plus de place, chez les disciples rangés autour de lui, que pour le respect : aucun d'eux, adolescent ou vieillard, n'oserait produire une objection devant le maître vénéré. Qu'il est beau, avec son front puissant, sa longue barbe blanche, ses larges épaules, tenant sous le bras gauche le Timée, levant le bras droit vers le ciel, comme pour montrer que là est l'unique source de la vérité! Seul dans l'art moderne, son voisin, Aristote, | peut lui être comparé ; plus jeune, mais plus positif, il rappelle son [ émule à l'observation des lois de la nature et abaisse sa droite vers le sol, lui montrant que c'est là qu'il faut chercher l'explication des mystères de la philosophie. Au Timée il oppose VEthique, qu'il appuie sur un de ses genoux. Frappé de la beauté de ces deux figures, le seizième siècle a eu peine à croire qu'elles représentaient de simples j mortels ; il avait fini par les baptiser des noms de saint Pierre et de | saint Paul, comme si les deux coryphées de la philosophie antique ne méritaient pas de prendre place parmi les dieux. Raphaël a déployé ici une puissance d'assimilation qui tient vraiment du prodige. Il ne s'était certainement pas beaucoup occupé de l'antiquité, envisagée dans sa littérature et sa science, lorsqu'il commença ÏEcole d'Athènes. Eh bien, quelques semaines lui suffirent pour se familiariser avec cette société si nouvelle pour lui ; il ne tarde pas à pénétrer ses moindres secrets, lui emprunte ses moyens d'action les plus puissants, l'éclairé et la vivifie à tel point, qu'aujourd'hui, après trois siècles et demi d'investigations, la critique n'a pas trouvé de définition plus noble, plus nette, plus saisissante que la sienne pour les deux grands systèmes philosophiques qui se sont partagé l'empire du monde. Les formules si longtemps cherchées par les savants, un simple peintre les a découvertes, sans effort, par la divination du génie.
Au delà du chef de l'Académie et de celui du Lycée, on ne trouve
plus de groupes, mais seulement des personnages isolés : l'un, l'e'clectique, recueillant avec ardeur des notes; un autre, quelque stoïcien, gravement enveloppé dans sa toge et plein de dédain pour ces études qui passionnent à un si haut point ses voisins; puis Diogène, couché sur les marches, son écuelle à côté de lui, et couvert de haillons, image vivante du cynisme.
En revenant au premier plan, nous trouvons les représentants de celles des sciences exactes auxquelles Aristote a donné une impulsion nouvelle : le géographe Ptolémée, que Raphaël, suivant en cela les errements de son temps, a confondu avec le roi d'Egypte; Zoroastre, tenant comme lui un globe (on a vu que sa présence dans cet endroit était un anachronisme); Archimède traçant sur une ardoise des figures géométriques (Raphaël a donné au célèbre savant syracusain les traits de son protecteur Bramante). On ne songe même plus ici, tant la scène captive, à l'art prodigieux avec lequel le peintre a résolu les problèmes les plus ardus de la construction et du modelé, à ces raccourcis, qui devaient rendre jaloux Michel-Ange lui-même. Jamais encore les difficultés et les plaisirs de l'étude n'avaient été traduits par une mimique plus juste et plus pittoresque. Les élèves ont écouté avec une attention égale la démonstration du maître, mais ils n'ont pas tous saisi avec la même rapidité. Le plus jeune, un genou à terre, les yeux rivés sur l'ardoise, cherche encore; le second, à moitié levé, commence à comprendre. Quant au troisième, également agenouillé, le problème n'a plus de mystères pour lui, et il fait part de sa découverte au quatrième, qui a aussi trouvé de son côté la solution et qui laisse éclater sa joie.
Il nous reste à parler des deux figures placées à l'extrême droite, dans l'endroit le moins apparent. Vasari nous apprend que Raphaël s'y est représenté en compagnie de son maître, Pierre Pérugin. Nous aurions eu quelque peine, sans ce renseignement, à reconnaître le vieux chef de l'Ecole ombrienne. Dix ans s'étaient passés depuis l'exécution du portrait de la salle du Cambio, et le maître avait beaucoup vieilli. Peut-être auss.i Raphaël l'a-t-il peint de souvenir. (C'est à tort que l'on a cru reconnaître dans ce portrait Sodoma, alors à peine âgé de trente-cinq ans, et d'une physionomie caractéristique, qui n'a rien de commun avec celle du vieillard de l'Ecole d'Athènes.) Par contre, le portrait de Raphaël offre la plus grande ressemblance avec celui de la galerie des Offices : môme teint olivâtre, mêmes cheveux châtains, même cou long et flexible. Mais l'adolescent est devenu un homme : une légère moustache commence à couvrir sa lèvre, ses yeux
sont pleins de feu, son maintien assure. Une curieuse photographie exécutée par MM. Alinari nous montre l'état de ces portraits avant l'exécution définitive, c'est-à-dire les dessous, les repentirs, qui sont encore apparents sous la couche de peinture actuelle. La physionomie de Raphaël — d'une maigreur remarquable, — s'y rapproche encore davantage du portrait de Florence.
La postérité a épuisé les formules de l'admiration devant VÉcolc d'Athènes, et cependant chaque jour nous fait découvrir, dans ce chef-
(Premier état.)
d'œuvre, des beautés nouvelles. On peut dire qu'après l'achèvement de cette grande page, le charme était rompu : la Renaissance avait enfin réalisé son rêve et égalé, peut-être même surpassé, la peinture antique. h'Ecole d'Athènes forme donc le couronnement d'une longue suite de siècles ; mais elle est plus qu'une date, elle est un modèle avec lequel il n'a été donné à personne, depuis, de rivaliser.
Dans la Dispute du Saint-Sacrement, dans VÉcole d'Athènes, nous avons admiré la netteté vraiment architecturale de la composition, la grandeur des idées, l'ampleur et la majesté des figures. Si, dans l'une,
L'ÉCOLE D'ATHENES. 35i
Raphaël s'est élevé à la hauteur de l'épopée, dans l'autre il a montré avec quelle habileté consommée il savait analyser les sentiments ou les croyances de ses héros et rendre dramatique jusqu'à l'enseignement de
(Etat actuel.)
la philosophie. La troisième fresque de la même salle, le Parnasse, se distingue par des qualités bien différentes. Le Sanzio y a rompu avec ses anciennes préoccupations de symétrie, de convenance décorative, autorisé, comme il l'était, par la nature même du sujet. En effet, si la religion et la philosophie forment chacune un corps de doctrine fondé