‹ Raphaël (volume 4)Chapitre 173 sur 327 · LA MADONE DE FOLIGNO · texte numérisé non relu

LA MADONE DE FOLIGNO

tion et une sévérité qui contrastent avec la grâce un peu facile de la Madone d'Albe. Dans cette peinture, Tune des plus graves, des plus

LA MADONE D lî l' O I, I G N O

(Pinacothèque du Vatican.)

nobles, de Raphaël, on sent, mieux que dans toutes les précédentes, l'influence exercée sur l'artiste par cette beauté romaine, si différente de

celle qu'il avait eu l'occasion d'étudier dans l'Ombrie ou dans la Toscane. Le modèle dont il se servit lui parut si beau, qu'il le répéta, presque sans changement, dans la Vierge avec l'Enfant debout (gravé page 397). On ne peut reprocher à la Vierge Aldobrandini qu'une tonalité rouge trop intense.

Par la beauté de la conception, la liberté de la touche, la puissance du coloris, la Madone de Foligno, peinte vers i5i i, laisse loin derrière elle les ouvrages, d'ailleurs si remarquables, que nous venons d'étudier. Seule parmi toutes les Vierges glorieuses de Raphaël, celle de Saint- Sixte peut se mesurer avec elle.

Assise sur les nuages, dans un cercle étincelant de lumière, son fils debout à côté d'elle, Marie, à la fois modeste et radieuse, abaisse ses regards sur le donateur, Sigismond de' Conti, qui est agenouillé dans le bas, vêtu du splendide manteau écarlate des camériers secrets. D'innombrables anges se pressent autour de la reine des cieux, et font retentir l'air de chants joyeux. L'enfant, tout en jouant avec le manteau de sa mère, suit la direction de ses regards et sourit au vieillard qui l'implore. Sur la terre, éclairée par un arc-en-ciel et couverte d'une végétation luxuriante, saint Jean-Baptiste et saint François d'Assise offrent leurs hommages au couple divin, tandis que saint Jérôme lui présente le donateur. Ici, il faut céder la parole à un contemporain qui a traduit son enthousiasme pour la Madone de Foligno en termes tels, que la postérité ne saurait y ajouter que peu de chose. « On découvre dans saint Jean-Baptiste, dit Vasari, les traces du jeûne qu'il s'imposa comme pénitence; ses traits laissent éclater la sincérité et la franchise propres à ceux qui, vivant loin du monde, le méprisent, ou qui ne s'y montrent que pour flétrir le mensonge et proclamer la vérité. Saint Jérôme, tout pensif, lève les yeux vers la Madone; on y lit la science et la sagesse dont il a donné des preuves dans ses écrits; il a posé ses deux mains sur le camérier, auquel il sert d'introducteur. Le portrait de ce dernier est si vivant, qu'il semble respirer. La figure de saint François n'est pas moins belle : à genoux, les bras étendus, la tète levée, le saint, consumé d'amour, se sent ranimé et consolé par le doux regard de la mère, par la vivacité et la beauté du fils. Au milieu du tableau, au-dessous de la A'ierge, levant la tète vers elle, Raphaël a représenté un enfant debout, tenant un cartel; la beauté de son visage et de son corps dépasse tout ce que l'on peut imaginer. Fnfin, le paysage réunit tous les genres de perfection et de beauté, w

Ce que \'asari ne dit pas, c'est que la Madone de Foligiio se dis-

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tingue par un coloris chaud et lumineux, qualités que Ton a attribuées, non sans raison, à l'influence de Sébastien, alors fraîchement débarqué à Rome, où sa manière excitait l'admiration universelle. Ce ne sera pas la seule fois que nous verrons Raphaël s'inspirer de ce brillant élève de Giorgione. On comprend que, dans une certaine mesure, ces témoignages d'estime, venant d'un si grand maître, aient fait illusion à l'ambitieux Vénitien et l'aient encouragé à se poser en rival du Sanzio. Lutte inégale, et qui n'a servi qu'à faire éclater l'immense supériorité de celui dans lequel semblait s'être incarné le génie de la peinture.

Le graveur Boucher-Desnoyers qui, en 1802, a vu transporter sur toile, au Louvre, la Vierge de Folig'uo, nous a laissé sur la technique de ce tableau quelques détails dignes d'être rapportés. « Après que tout le bois du tableau de la Vierge de Foligiio fut enlevé, dit-il, j'eus le bonheur de voir la peinture de Raphaël à l'envers, avant qu'elle fût fixée définitivement sur une toile. Ce grand tableau était placé horizontalement sur une table; il n'y restait plus qu'une légère impression blanche, que l'on supposait faite à la colle, et au travers de laquelle j'ai vu le trait des figures exécuté au pinceau. On y trouvait un grand repentir. C'était le trait de la main droite du saint Jérôme, dont Raphaël avait changé le mouvement, de manière qu'il y avait le tracé de deux mains droites. Celle que l'on voit présentement a été seule peinte. »

La Madone de Foligno fut commandée à Raphaël par Sigismond de' Conti (7 le 2.3 février i5i2), qui semble l'avoir fait peindre en exécution d'un vœu. La bombe qui éclate dans le ciel paraît être, en effet, une allusion aux dangers courus par Conti pendant le siège de Foligno, sa ville natale. — D'abord exposé sur le maître-autel de l'église d'Ara-Ct^li, le tableau fut ensuite transporté à Foligno. Envoyé à Paris, à la suite de nos victoires, il fut rendu en 181 5 et placé dans la Pinacothèque du Vatican, qu'il n'a point quittée depuis.

Nous nous séparons à regret de cette page exquise, de cette belle fleur éclose jiendant les jours les plus radieux de la jeunesse de Raphaël, et cependant l'œuvre que nous devons étudier après la Madone de Foligno n'est pas moins célèbre. Nous voulons parler de la Vierge au poisson.

La Vierge au poisson est à la fois la plus grave et la plus touchante des Madones de Raphaël. Un adolescent, aux longs cheveux

bouclés, le jeune Tobie, à ce que Ton croit, vient présenter à la Vierge le poisson miraculeux dont le foie a rendu la vue à son père. Dans sa ferveur respectueuse, il ose à peine s'approcher du trône, et il faut que l'ange qui lui sert de protecteur l'attire vers la reine des cieux et, saisissant sa main, l'élève vers elle. Marie abaisse sur le jeune suppliant ses regards, dans lesquels la noblesse se mêle à la douceur, tandis que son fils, se levant sur ses genoux, étend la droite vers lui comme pour lui donner sa bénédiction. De la main restée libre, le banibinu couvre une page du volume dans lequel saint Jérôme était occupé à lire, et suspend ainsi les méditations du pieux solitaire, qui dirige à son tour ses regards vers le groupe de gauche. Telle est l'action dans toute sa simplicité et toute sa grandeur. Il n'est pas aussi facile de décrire les beautés de la composition, de dire quelle vie Raphaël y a introduite. S'agit-il d'une scène idéale, ou bien l'artiste n'a-t-il été ici qu'un narrateur fidèle? On serait tenté de se prononcer pour la dernière h3^pothèse, tant il y a de naturel dans les physionomies et dans les attitudes, de vérité dans le costume et les accessoires. Que l'on regarde, par exemple, le poisson que le jeune Tobie tient de la main droite, ne fait-il pas illusion, et les plus réalistes d'entre les primitifs auraient-ils su le peindre avec plus d'exactitude? Le lion aussi a très certainement été copié sur nature: on sent que le maître l'a longuement étudié. Ces détails ont leur importance; ils donnent à la composition ce caractère de réalité qui nous étonne et nous séduit dans la Viei-gc au poisson. Mais si, à cet égard, Raphaël s'est inspiré des quattrocentistes, combien ne leur est-il pas supérieur par l'harmonie qu'il a introduite dans le tableau, par la beauté des figures, la liberté des mouvements, enfin par ce coloris dont la puissance éclate même dans le voisinage des "N^elasquez et des Murillo! (( Ceux qui regrettent avec une sincérité quelque peu niaise, dit à ce sujet M. \'iardot dans ses Miisccs d'Espagiic, que Raphaël n'ait point été coloriste, devraient aisément se consoler devant ce tableau, comme devant la TransJîa;Hratii)ii, ou même la Sainte Famille de François /"... On y sent manifestement, je ne dirai point l'imitation, mais l'influence de Frà Bartolommeo, de qui, par un échange de mutuelles leçons, Raphaël apprit à donner plus de vigueur à ses teintes et plus de largeur à son style, en même temps qu'il lui enseignait la pratique de la perspective et les délicatesses du pinceau. ))

On a beaucoup discuté sur la signification de la Vierge au poisson. L'explication donnée par Passavant est, somme toute, la plus satisfai-

KlUDE l'OL'K l.A VIl-KC, K Al l'OlSSON (MusOc dos Offices.)

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