‹ Raphaël (volume 4)Chapitre 185 sur 327 · I. Campori, Lettcre aiti.stiche inédite; Modcne, p · texte numérisé non relu

I. Campori, Lettcre aiti.stiche inédite; Modcne, p

nommé patricien romain, Balthazar Pcruzzi n'avait-il pas décoré le théâtre élevé au Capitole? Un peu plus tard, nous raconte A^asari, le même artiste se chargea d'orner la scène sur laquelle devait être représentée, devant Léon X, la Calandra du cardinal Bibbiena.

Les intervalles entre les fêtes et les représentations théâtrales étaient occupés par de splendides banquets. Le pape dépensait 8000 ducats par mois pour sa table, et cependant tous ses biographes s'accordent à le représenter comme étant d'une sobriété exemplaire. Sous Pie II (1458- 1464), ces dépenses n'excédaient pas 25o ducats par mois pour la table du pape et celle des 270 ou 280 personnes composant la cour pontificale. Sous Alexandre VI, nous l'avons vu, elles atteignaient à peine au chiffre de 700 ducats par mois. Aussi bien abandonnait-il à ses invités les vins fins, les mets délicats; les jouissances de l'esprit l'absorbaient, même au milieu des festins. Lui offrait-on quelque composition en vers ou en prose, il se mettait, séance tenante, à la lire et à la discuter; la rapidité et la sûreté de son jugement étonnaient tous les convives. Puis venaient des conversations tour à tour doctes ou spirituelles. Qui sait si la philosophie de Platon ne les défraya pas souvent? Des chants, des concerts, terminaient presque invariablement le festin, qui se prolongeait jusque fort avant dans la nuit. Le pape }' prenait un plaisir extrême; souvent il accompagnait à voix basse les musiciens; d'autres fois ses transports allaient si loin, qu'on le voyait littéralement se pâmer. (Roscoe, t. IV, p. 5 10.)

Pour compléter le tableau de cette existence bruyante, mondaine, il faudrait encore décrire les chasses de Léon X, qui était passionné pour ce genre de divertissements. Celles qu'il organisa dans sa villa de la Magliana et dans les environs de Viterbe sont célèbres dans les annales de la vénerie.

Les courtisans prirent exemple sur le maître, et Rome put un instant se croire revenue au temps de Trimalcion. Les banquets offerts au pape par Augustin Chigi se distinguaient par un faste digne de l'empire romain. Dans la biographie de son aïeul, Fabius Chigi, le futur pape Alexandre \{\ a consacré à ces « convivia » un chapitre spécial; il les justifie en se fondant sur une grave autorité, celle d'Aristote. Le festin donné parle banquier siennois,en i5i8, à Léon X, à quatorze cardinaux et à de nombreux ambassadeurs, mérite une mention particulière. Il eut lieu dans l'écurie nouA cllement construite par Raphaël, les « stalle

Chigianc ». Hàtons-nous d'ajouter que ce fut avant que les quadrupèdes en eussent pris possession. De superbes tentures tissées d'or couvraient les murs et cachaient les râteliers; sur le sol s'étendait un riche tapis de soie fabriqué dans les Flandres. Le repas fut splendide : il avait coûté 2000 ducats d'or. (On y remarquait, entre autres, deux anguilles et un esturgeon ayant coûté 260 ducats, soit une dizaine de mille francs.) Léon X, frappé de tant de magnificence, dit à son hôte : « Augustin, avant ce festin, je me sentais moins gêné avec vous. — Ne modifiez pas votre attitude vis-à-vis de moi, Saint-Père, répondit le rusé banquier siennois; ce lieu est plus humble que vous ne croyez. » Et, faisant enlever les tentures, il montra que la salle à manger n'était autre que l'écurie destinée à ses chevaux. Léon X, en bon prince, rit de cette plaisanterie un peu risquée, et promit de revenir. Dans la même circonstance, Chigi donna une autre preuve encore de son esprit et de son savoir-vivre. Onze plats d'argent massif, d'un grand poids, étant venus à disparaître (ils avaient sans doute été volés par la valetaille qui suivait le pape), Chigi ordonna de cacher ce larcin, pour ne pas troubler la bonne humeur de ses hôtes. Ajoutons que, le repas terminé, cent chevaux prirent placg: dans la salle à manger.

Le second repas offert au pape, quelques mois plus tard, dans la loge qui s'étendait le long du Tibre, montre également à quel point Chigi savait allier l'esprit à la magnificence. Il fit jeter dans le fleuve, à mesure que l'on desservait, la magnifique vaisselle plate qui couvrait la table. C'était dire qu'il avait un service d'argenterie assez riche pour ne pas être forcé d'emplo3^er deux fois la même pièce. L'admiration fut au comble. Les convives ignoraient que leur hôte avait fait disposer dans le Tibre des filets destinés à retenir ces épaves précieuses; ses domestiques n'eurent pas de peine à les repêcher.

Dans un troisième repas, auquel assistaient le pape, douze cardinaux et de nombreux prélats, chaque convive trouva devant lui un superbe service d'argenterie orné par avance de ses propres armes.

Léon X, en applaudissant à ce faste, qui trahissait cependant le parvenu, oubliait les enseignements de la maison paternelle, ces exemples de luxe fin et discret par lesquels Cosme, le Père de la patrie, son fils Pierre, son petit-fils Laurent le Magnifique, se sont placés au premier rang des champions de la Renaissance. Le palais des Médicis n'avait pas abrité moins de trésors que la villa de Chigi; mais c'était le goût le plus délicat, l'amour le plus vif de l'art, qui avait présidé à leur réunion; l'ostentation n'y était pour rien.

Devant ces divertissements profanes, devant ces excès dignes de l'antique Rome, les moralistes se voilaient la face et se répandaient en prédictions sinistres. Les étrangers surtout, moins fascinés par la distinction de cette culture, par la perfection de cet art qui, depuis, est devenu la plus haute expression du beau, prodiguaient les reproches à la cour romaine. L'un des plus nobles et des plus sympathiques parmi ces derniers, Ulrich de Hutten, avait visité Rome en i5i6 : la frivolité, le luxe, qu'il découvrit partout, excitèrent son indignation; il les Hétrit dans une longue série d'épigrammes, et tit paraître, la même année, ses fameuses Epistolœ obscurorum virorinn, ce coup de foudre précurseur des orages de la Réforme.

L'influence de l'antiquité aidant, la cour pontificale était devenue une des plus mondaines de toute l'Italie. Aucun divertissement n'y paraissait trop profane. Des historiens moroses sont allés jusqu'à accuser Léon X et son entourage de paganisme. C'est méconnaître le caractère de la Renaissance. Le culte, l'imitation de l'antiquité constituaient une sorte de débauche intellectuelle; mais les croyances n'en étaient point altérées; le paganisme était dans la forme, non dans le fond. C'est bien ainsi que l'entendait ce prédicateur qui, un jour, devant le pape, et sans songer à mal, invoqua les dieux et les déesses, au grand scandale d'une partie de l'auditoire'.

Mais si ces réminiscences ne jouèrent pas, au point de vue des dogmes, le rôle qu'on a bien voulu leur attribuer, elles n'en contribuèrent pas moins à modifier profondément la littérature et les arts. Pour la première, le mal était fait avant Léon X déjà, et des tentatives comme celles de Bibbiena et de l'Arioste eurent plutôt pour effet de remettre dans ses droits la langue vulgaire. Mais, au point de vue des arts, l'influence de Léon X, champion déclaré de l'antiquité, comme toute sa famille, fut décisive. Nous aurons l'occasion d'en reparler.

Quelle attitude Léon X prit-il en face des artistes, quelle part ceux-ci eurent-ils à ses libéralités? Quelques chiffres vont tenir lieu de réponse. Léon X avait destiné un crédit annuel de 60000 ducats d'or (environ 3 millions de francs) aux seuls travaux de reconstruction de Saint- Pierre. Il est vrai que, dans la suite, il se vit obligé de réduire singu-

I. (I Scnnoneni habuit quidam scholaris Narniunsis sutis scliolastice et potius gcntilitio inorc quam christiano, invocans dcos deasquc in cxclarnationc, quod multi rcprchendcrunt et irriserunt. » [Diarium de Paris de Grassis : Bibliotli. nationale, fonds latin, n»5i65, t. III, fol. Syo.)

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