ENTRÉE DU CARDINAL JEAN DE MÉDICIS A ROME
(Bordure des tapisseries du Vatican.)
Les tapisseries de Raphaël. — Les Actes des Apôtres. — Les Scènes de la Vie du Christ. — Le Couronnement de la Vierge. — Les Enfants jouant. — Modèles pour les arts décoratifs.
Les détracteurs de Le'on X, et il en compte de nos jours encore, lui reprochent d'avoir, en commandant à Raphaël des cartons de tapisseries, ravalé la peinture au niveau d'une industrie, et placé la richesse de la matière première au-dessus de la beauté du style. En confiant une pareille mission à son artiste favori, le pape ne faisait cependant que suivre les errements des plus éclairés d'entre les Mécènes du quinzième siècle. Raphaël, de son côté, en acceptant ce rôle, en apparence si subalterne, pouvait invoquer l'autorité de prédécesseurs illustres : Cosimo Tura, le chef de la primitive École de Ferrare, Andréa Mantegna, et le grand Léonard lui-même n'avaient pas dédaigné de composer des cartons destinés à être traduits sur le métier. Les merveilleux tissus des Flandres, ces tentures d'Arras auxquelles nos voisins, en souvenir de leur origine, ont donné le nom diara:{ii, avaient de bonne heure frappé d'admiration tout ce que la Péninsule comptait de juges délicats. Pendant longtemps les ateliers flamands eurent peine à suffire aux commandes de leurs clients italiens. Puis ceux-ci s'occupèrent d'introduire dans leur pays cette industrie de la haute lisse qui faisait la richesse des Flandres, et firent venir des ouvriers d'Arras, de Bruges, de Bruxelles. A Rome même, un des prédécesseurs de Léon X, Nicolas V, de glorieuse mémoire, avait fondé un atelier dont était sortie une tenture célèbre, VHistoire de la création. Lorsque Léon X monta sur le trône.
le garde-meuble pontifical regorgeait de ces précieux tissus. Mais, quelque riches que fussent ces séries, elles ne pouvaient suffire à un monarque qui tenait à imprimer sa marque jusque dans les moindres productions de Tart décoratif. Une fois l'exécution des tapisseries décidée en principe, Léon X n'hésita guère sur le choix des moyens; avec un instinct fort juste, il découvrit que c'était en Italie qu'il fallait faire peindre les cartons, et que c'était dans les Flandres qu'il fallait les faire tisser. Il espérait ainsi éviter les mille lenteurs et difficultés inhérentes à la création, dans la Ville éternelle, d'une fabrique nouvelle.
La première série de tapisseries fut destinée à la chapelle Sixtine; elle devait représenter les Actes des Apôtres.
Au moment où Léon X conçut le projet de compléter la décoration de la chapelle Sixtine, voici quelles étaient les peintures de ce sanctuaire, véritable oratoire privé des papes, par opposition à la basilique de Saint-Pierre, qui pouvait être considérée comme l'oratoire commun des chrétiens de tous pays. Sur la voûte, Michel -Ange avait représenté les différentes scènes de la Création, la Chute d'Adam et d'Eve, le Sacrifice d'Abel, le Déluge, Vli'resse de Noé, le Supplice d'Aman, le Serpent d'airain, David et Goliath, Judith et Holopherne ; les figures des Prophètes et des Sibylles servaient à rattacher ces compositions à la foi nouvelle, et à montrer le lien qui existait entre l'Ancien Testament et les Évangiles. Les parois latérales avaient été ornées, sous Sixte IV, par des maîtres ombriens et florentins, Lucas Signorelli, Botticelli, Cosimo Roselli, le Pérugin, Dominique Ghirlandajo, et autres, de scènes de la Vie de Moïse, placées en regard de scènes de la Vie du Christ. Au fond, on apercevait Moïse exposé sur le Nil, la Nativité et V Assomption de la Vierge. Ces trois dernières compositions disparurent dans la suite, pour faire place au Jugement dernier de Michel-Ange.
Les Actes des Apôtres, qui devaient garnir la place restée vide audessous des fresques latérales, symbolisent en quelque sorte l'institution de la papauté. En ornant les murs de la Sixtine de cette splendide série de tentures qui commençait par la Pèche miraculeuse et par la Vocation de saint Pierre, Léon X voulait montrer que les origines de son pouvoir remontaient au fondateur même du christianisme, et que, dès le début, le sort de la religion était uni à celui de l'Eglise romaine.
Ces sujets, si bien appropriés au caractère de la chapelle Sixtine, se prêtaient-ils également aux exigences de l'art textile? C'est là une question à laquelle nous n'hésitons pas à répondre d'une manière négative.
Il est difficile d'imaginer des scènes d'un caractère moins décoratif que la Vocation de saint Pierre, le Martyre de saint Etienne, la Com^ersion de saint Paul. La tapisserie — et à cet égard les prédécesseurs de Léon X avaient fait preuve d'un instinct fort juste, — la tapisserie, disons-nous, demande, pour développer toutes ses ressources, une composition nombreuse, de riches costumes, d'élégants encadrements architectoniqucs; en un mot, une mise en scène brillante, beaucoup d'éclat et beaucoup de mouvement. L'histoire du peuple d'Israël ainsi que l'histoire profane fournissent en abondance des motifs propres à enflammer l'imagination des décorateurs : combats, triomphes, fêtes, etc., etc. Mais le Nouveau Testament, on peut l'affirmer hardiment, ne contient que peu d'épisodes se prêtant au déploiement de cette magnificence, sans laquelle l'art dont nous nous occupons n'a aucune raison d'être.
Si Léon X a commis, à ce point de vue, une faute contre le goût, Raphaël, de son côté, n'est pas exempt de blâme. Il a traité les cartons de tapisserie absolument comme s'il s'agissait de cartons destinés à des fresques, sans tenir compte de la différence de matière, de la différence de destination. Ici, nous éprouvons le besoin de nous retrancher derrière l'autorité d'un juge dont on ne niera ni la compétence ni la profonde admiration pour Raphaël. « Voilà donc, a dit Charles Blanc, les tapissiers, en présence de cartons sublimes, tenus d'abdiquer leur indépendance pour imiter respectueusement ces modèles incomparables, pour suivre pas à pas le grand peintre, et rendre aussi fidèlement que cela était possible, avec un tissu rugueux et strié, qui réfléchit partout uniformément la lumière, les admirables caractères de ses figures, les accents donnés à coups de pinceau, les visages si émus, si expressifs d'Élymas aveuglé, d'Ananias frappé de mort, du paralytique guéri à la porte du temple, de saint Paul prêchant et des Athéniens qui l'écoutent, déjà convertis. Sans doute Raphaël, pour laisser aux ouvriers de Bruxelles une certaine latitude, avait indiqué plutôt que déterminé ses couleurs, et il n'eût pas été choqué, certainement, d'une draperie jaune substituée à une draperie rouge, ou d'un vert mis à la place d'un bleu. Mais, encore une fois, l'autorité d'un si grand nom dut avoir et eut pour effet de changer les conditions de la tapisserie, en inspirant aux tapissiers le désir de rivaliser avec la peinture par une imitation qui n'était pas possible, eu égard aux moyens dont ils disposaient, et qui n'était pas même aussi durable que les chefs-d'œuvre dont elle devait nous conserver l'image. » — Il était nécessaire de signaler ces erreurs. Mais gardons-
nous bien de les condamner. Ne leur devons-nous pas les chefs-d'œuvre qui s'appellent les Actes des apôtres?
Quand Raphaël commença-t-il l'exécution des cartons ' ? On l'ignore. Nous savons seulement, par deux acomptes payés, l'un le i5 juin i5i5, l'autre le 20 décembre i5i(), qu'à ce moment le travail était déjà fort avancé, sinon complètement achevé. Nous ne serons pas loin de la vérité si nous en plaçons le début dans la seconde année du pontificat de Léon X, c'est-à-dire en i5i4\ Le nouveau pape semble avoir pris pour base de la rémunération le prix de revient des Stances : il avait accordé 1200 ducats d'or pour la salle de Vhicendie du Bourg, il en donna 1000 pour les cartons, travail relativement plus facile^ Le nombre des cartons étant de dix, l'artiste reçut donc 1 00 ducats pour chacun d'eux.
Vasari affirme, dans la Vie de Raphaël, que le maître peignit de sa main cette œuvre colossale. Mais, dans la Vie de François Penni, il rapporte que celui-ci collabora aux Actes des apôtres, ainsi qu'aux Scènes de la vie du Christ ; il ajoute que Penni fut spécialement chargé de la partie ornementale, c'est-à-dire des bordures. On peut en outre admettre la collaboration de Jean d'Udine, l'ingénieux et délicat représentant de l'élément décoratif.
On a cru pendant longtemps que les Actes des apôtres avaient été traduits en tapisserie à Arras. Mais c'est une erreur dont il faut faire justice. La fabrication des tentures de haute lisse cessa presque entièrement dans la capitale de l'Artois après la prise de la ville par Louis XI, en 1477; M. A. Pinchart l'a prouvé par les arguments les plus irréfragables *. Bruxelles recueillit l'héritage de sa rivale, et ses productions prirent désormais la place de celles d'Arras, quoique le nom de cette dernière ville soit resté attaché, non seulement en Italie, mais encore en Angleterre et en Espagne, à toutes les tentures faites au moyen de lisses,
1. Les documents qui servent de hase à cette étude sur les tapisseries de Raphaël ont été publiés d'abord dans la Chronique des Arts, 1876, n"» 28-32 ; 1877, '"i" 25-26; 1879, '■'^ ensuite, d'une manière plus complète, dans mon Histoire de la Tapisserie en Italie, éditée par la librairie Dalloz, pp. ig-So et 87-88.
2. L'un ou l'autre motif employé dans les cartons existait d'ailleurs déjà, depuis un certain temps, dans l'imagination de Raphaël. De ce nombre est la figure d'Ananie, reproduite par Marc-Antoine dans le.s Epistole volf^ari de i5i2. (Communication de M. le A. Bayersdorfer, directeur de la galerie de Schleissheim.)
3. Ce renseignement, qui a jusqu'ici échappé il tous les biographes de Raphaël, nous est fourni par les précieux Diarii de M. A. Michiel, publiés par Cicogna, dans les Mcmoric dcll' I. R. Istituto veiieto di scieii:;e, letterc ed arti, t. IX (1860), p. 4o5.
4. Histoire générale de la Tapisserie ; J^ays-Bas, pp. 34 et suiv.
LTUUE POl K LA FUiUKL; DU CHRIS 1' |\ OCAT ION DL; saint PILKRi:) (Musée du Louvie.)
On rapporte que deux peintres flamands, élèves de Raphaël, Bernard Van Orley et Michel Coxie, furent chargés de surveiller l'exécution des tapisseries. Mais cette assertion paraît erronée, du moins en ce qui concerne Coxie : en etîet, aucun document n'établit que ce maître ait visité Rome avant i53i. (Passavant, t. I, p. 342.) Ce qui est certain, c'est que jamais les haute-lissiers des Pays-Bas n'avaient apporté un soin aussi scrupuleux à l'interprétation de cartons exécutés dans une manière si différente de la leur.
Quel est le maître, éminent entre tous, auquel Léon X confia la glorieuse mission de tisser les Actes des apôtres? Le savant archiviste de Bruxelles, M. A. Wauters, se fondant sur un document qui porte que le pape fit payer, le i8 janvier i5i8, au Flamand Pierre Leroy, un acompte de 1000 ducats sur le prix de certaines tapisseries, croit que le travail a été exécuté dans les ateliers de cet artiste, dont le nom flamand était Pierre de Coninck '. Mais rien n'indique que la suite visée dans cet acompte soit identique aux Actes des apôtres. Léon X acheta, vers cette époque, un grand nombre de tapisseries : le payement fait à Leroy peut s'appliquer à l'une ou à l'autre d'entre elles. Nous sommes, au contraire, en droit de faire honneur de ce grand travail à un artistebien autrement célèbre que de Coninck-Leroy : maître ou plutôt messire Pierre Van Aelst, le prince des tapissiers bruxellois pendant tout le premier tiers du seizième siècle. Dès 1604 Pierre Van Aelst était qualifié de valet de chambre et de tapissier de l'archiduc Philippe le Beau, fonctions qu'il conserva sous son fils, le futur Charles-Quint. Léon X, à son tour, lui accorda le titre de tapissier pontifical, que nous lui voyons porter en i532 encore, sous Clément VIL Ce n'était là que la récompense de services rendus; nous pourrions l'affirmer, à défaut de tout témoignage direct. Mais ce témoignage, nous le possédons : un acte notarié, du 14 juin i532, nous apprend que Pierre Van Aelst tissa les Actes des apôtres ainsi que les Scènes de la vie du Christ^.
Le tissage des Actes des apôtres ne semble pas avoir exigé plus de trois à quatre ans. Dès le mois de décembre i5iq, sept pièces ornaient les murs de la chapelle Sixtine : c'étaient la Pèche miraculeuse, la Vocation de saint Pierre, la Lapidation de saint Etienne, la Conversion de saint Paul, la Guérison du paralytique, Elymas frappé de cécité et le Sacrifice de Lystra. La huitième pièce n'était pas encore terminée.
1. Les Tapisseries bruxelloises; Bruxelles, 1878, pp. 102, 43i.
2. Ce document est publié in extenso dans les Historiens et les Critiques de Raphaël, pp. 139-144.
48o RAPHAËL. — CHAPITRE XVI.
Quant aux deux autres, elles n'avaient, selon toute vraisemblance, pas encore quitté les Flandres. Ce qui est certain, c'est qu'en i520 la suite était au grand complet. Ce délai, relativement si court, a de quoi nous étonner; aux Gobelins, sous Louis XI\^, il fallut plus de dix ans pour exécuter une tenture d'une importance à peu près égale, VHistoire du Roi, que l'on admire au Garde-meuble national. Les ateliers de Bruxelles étaient donc supérieurement organisés à cette époque.
Le tissage des Actes des apôtres coûta i5 ooo ducats d'or, soit i5oo ducats pour chaque pièce, y compris l'achat de l'or filé, qui entrait à coup sûr dans cette somme pour la plus grosse part. Ce renseignement nous est fourni par un témoin bien informé, le Vénitien Marc-Antoine Michiel, qui le tenait de la bouche même de Léon X. On faisait néanmoins courir le bruit que chaque pièce revenait à 2000 ducats, avec les frais du carton ', et ce bruit a été accueilli par le maître des cérémonies de la cour pontificale, Paris de Grassis, qui nous parle d'une dépense totale de 20 000 ducats. On n'hésitera pas, en présence de témoignages aussi décisifs", k écarter les versions de Panvinio et de Vasari : les chiffres qu'ils mettent en avant (l'un dit 5o 000 écus, l'autre même 70 000) sont de pure fantaisie.
Lorsque les tapisseries furent exposées la première fois dans la chapelle Sixtine, le 2(3 décembre i5iq, le jour de la fête de saint Etienne, à la glorification duquel une des pièces était consacrée, elles provoquèrent un enthousiasme indescriptible. Seul, Sébastien de Venise eut l'audace de formuler des critiques et de pirétendre, dans une lettre adressée à Michel-Ange, que sa Résurrection de Lazare était mieux dessinée que les tentures venues des Flandres. Mais la voix de cet envieux se perdit au milieu des applaudissements prodigués par Rome entière au chef-d'œuvre de Raphaël. « Toute la chapelle, écrivait Pâris de Grassis dans son journal, a été stupéfaite à la vue de ces tentures; de l'aveu unanime, il n'existe rien de plus beau dans l'univers; elles valent 2000 ducats chacune. » A'asari, à trente années de distance, exprimait, en termes non moins chaleureux, l'admiration qu'il éprouvait en présence des Actes des apôtres. « On est stupéfait, dit-il, en regardant cette tenture, dont l'exécution tient du prodige. On conçoit à peine comment il est possible, avec de simples fils, de donner une finesse pareille aux cheveux et à la barbe, et de rendre la morbidesse des chairs. C'est un travail plutôt divin qu'humain : les eaux, les ani-