LES HEURES
(Bordures des tapisseries.)
gravure le texte de saint Luc : « Ayant traversé l'île jusqu'à Paphos, ils trouvèrent un Juif magicien et faux prophète, nommé Barjésu, qui était avec le proconsul Serge Paul, homme très prudent. Celui-ci envoya chercher Barnabé et Paul, désirant entendre la parole de Dieu. Mais Elymas le magicien (tel est le sens de ce nom) leur résistait, cherchant à empêcher le proconsul d'embrasser la foi. Alors Saiil, qui fut depuis appelé Paul, étant rempli du Saint-Esprit, et regardant fixement cet homme, lui dit : « O homme plein de tromperie et de malice, enfant du «' diable, ennemi de toute justice, ne cesseras-tu jamais de pervertir les « voies droites du Seigneur? Voici la main du Seigneur qui est sur toi; « tu .vas devenir aveugle, et tu ne verras pas le soleil pendant un certain « temps. » Et aussitôt les ténèbres tombèrent sur lui; ses veux s'obscurcirent, et tournant de tous côtés, il cherchait quelqu'un qui lui donucàt la main.. Le proconsul, voyant ce miracle, embrassa la foi, et il admirait la doctrine du Seigneur » {Actes, ch. xni, v. 6-12). — On le voit, il n'y a pas un trait du récit de saint Luc qui n'ait été rendu avec la fidélité la plus rigoureuse : là où Raphaël a créé une scène admirable, il semble n'avoir été qu'un interprète scrupuleux.
i Le Sacrifice de Lystra nous montre, comme le Châtiment d' Elymas, 1^ christianisme naissant aux prises avec la civilisation païenne. « Il y aivait à Lystra, nous dit saint Luc, un homme perclus des jambes, qui était boiteux de naissance et qui n'avait jamais marché. Cet homme entendit la prédication de Paul, et celui-ci, arrêtant les yeux sur lui et vjoyant qu'il cro^'ait à sa guérison, lui dit à haute voix : « Lève-toi, tiens- «j toi droit sur tes pieds. » Aussitôt le boiteux se leva et commença à itiarcher. Le peuple ayant vu ce que Paul venait de faire, se mit à crier ejn l3xaonien : « Des dieux sont descendus vers nous sous la forme «! d'hommes. M Et ils , appelaient Barnabé, Jupiter, et Paul, Mercure, parce que c'était lui qui portait la parole. Et le sacrificateur de Jupiter, qui était près de la ville, amena des taureaux et apporta des couronnes devant la porte, vendant, avec le peuple, leur sacrifier. Mais les apôtres Barnabé et Paul, ayant entendu cela, déchirèrent leurs vêtements, et, s'avançant au milieu de la foule, ils s'écrièrent : « Que voulez-vous faire? » [Actes, ch. xiv, v. 7-14).
! Tel est le thème développé par Raphaël. Saint Paul et saint Barnjabé ont guéri le paralytique qui, tout joyeux, a jeté loin de lui ses b.équilles et annoncé la bonne nouvelle à ses parents, amis ou concitoyens. La foule s'assemble autour des thaumatiu'ges ; elle croit reconnaître en eux des divinités descendues de l'Olympe, Jupiter et Mercure,
' et se dispose à leur rendre les honneurs dus aux immortels. Les prêtres ont prononcé les formules sacramentelles, le sacrificateur lève la hache sur la victime, lorsque saint Paul proteste avec indignation contre ces j pratiques idolâtres et déchire ses vêtements en signe de deuil.
On le voit, la scène est complexe : elle comprend plusieurs épisodes essentiellement distincts; pour les fondre ensemble, pour leur donner l'unité en même temps que le mouvement, il a fallu toute la puissance de conception de Raphaël, tout son génie dramatique. Le succès a été complet. Aucune de ses compositions n'offre plus de vie, d'éclat, d'éloquence. La foule s'est réunie sur le forum entouré d'édifices superbes : d'un côté, les simples spectateurs — femmes et vieillards — fixant leurs regards rayonnants de foi sur les deux apôtres; de l'autre, les sacrificateurs couronnés de laurier, et les prêtres amenant un taureau gigantesque. Le paralytique, qui est, lui aussi, un des héros de la fête, ne peut consentir à rester perdu dans la foule; jetant ses béquilles, désormais inutiles, il s'élance vers les apôtres, les mains jointes, la face inondée de bonheur, et leur envoie ses joyeuses acclamations : c'est la j personnification la plus naïve et la plus éloquente de la gratitude. Autour de lui, trois de ses concitoyens cherchent à s'assurer de la réalité du miracle : l'un d'eux (et ce trait est digne d'un de ces grands narrateurs toscans qui s'appelaient Piero délia Francesca et Benozzo Gozzoli) soulève son vêtement et regarde avec stupeur sa jambe redevenue droite et saine. Le centre de la composition est occupé par la scène même du sacrifice. Le feu pétille sur l'autel; un enfant fait retentir l'air des sons de la double flûte; un autre apporte la cassolette sacrée; graves et solennels, les prêtres, debout, la tête voilée, tiennent les regards fixés sur le sol, comme s'ils sentaient l'approche de la divinité; un des sacrificateurs, un genou à terre, maintient le taureau couronné de guirlandes; son compagnon, une figure herculéenne, brandit la hache : le sacrifice ou plutôt le sacrilège va être consommé'. A ce spectacle, saint Barnabé joint les mains avec ferveur, comme pour supplier l'Éternel de faire descendre sa lumière dans ces âmes égarées; saint Paul se détourne avec horreur et déchire sa toge. Mais la profanation qu'ils redoutent ne s'accomplira pas : un jeune homme placé au milieu de la foule s'est aperçu de l'affliction des deux étrangers, il
I. Ce groupe est copié sur un bas-relief qui, après avoir fait rornement de la villa Médicis, à Rome, se trouve aujourd'hui à F'iorence, au musée des Offices (photographie Brogi, n» 4085. Voy. aussi Dlitscuke, Antike Bildwcrke in (ibcritalicn, t. III, n» 29). Raphaël n'est resté au-dessous du modèle que dans la représentation du taureau : dans le bas-relief, celui-ci a une noble.îse de lignes et une puissance, que l'on ne retrouve pas dans le carton.
en devine le motif, et, se précipitant vers l'un des sacrificateurs, il lui crie de s'arrêter. — 11 faut renoncer à décrire la beauté de l'ordonnance, la force de l'expression, la variété des attitudes.
Le Sacrifice de Ljstra est, avec le Triomphe de César, de Mantegna, et avec VEcole d'Athènes, le tableau le plus éblouissant et le plus poétique que la Renaissance nous ait laissé de l'antiquité. Raphaël 3^ a fait revivre non seulement la splendeur de ces villes grecques peuplées des édifices les plus magnifiques, des statues les plus exquises, mais encore la pompe des sacrifices, les ardeurs généreuses de la foule, l'éclat de cette civilisation fondée sur le culte du beau. On dirait qu'il a vécu au temps de l'empire romain, qu'il s'est familiarisé avec les sentiments et les croyances des sujets d'Auguste, qu'il les partage, tant les acteurs du Sacrifice de Lystra ont de conviction, tant l'ensemble de la scène a de vie et de vraisemblance. Par une inspiration de génie, il oppose à cette religion qui a besoin, avant tout, de manifestations extérieures, à ces prêtres couronnés de lauriers, couverts de vêtements splendides, l'austérité, la rudesse des représentants de la nouvelle foi, essentiellement spiritualiste. Se pénétrant du texte des Actes, il place, en face de saint Paul et de saint Barnabé, les statues de Mercure et d'autres divinités. C'est, en effet, entre l'Olympe et le christianisme que la lutte est engagée; notre artiste s'en est nettement rendu compte, et c'est cette idée qui donne au Sacrifice de Lystra sa portée incomparable.
Le Tremblement de terre (aussi connu sous le titre de Saint Paul en prison) est, comme le Martyre de saint Etienne et la Conversion de saint Paul, une de ces compositions en quelque sorte sacrifiées d'avance. Tout nous autorise à croire que le maître en aura confié l'exécution à un de ses élèves.
La rigueur de l'interprétation n'a pas empêché Raphaël de nous tracer, dans la Prédication de saint Paul à Athènes, un tableau tout aussi vivant que le Sacrifice de Lystra, quoique plus recueilli. Cette page célèbre ne contient pas un trait qui ne forme le commentaire le j plus éloquent du récit de saint Luc. Ecoutons l'auteur des Actes : « Enfin, les Athéniens le prirent et le menèrent à l'Aréopage en lui disant : « Pourrions-nous savoir de toi quelle est cette doctrine nouvelle j « que tu nous annonces?... » Paul étant au milieu de l'Aréopage leur dit : , « Athéniens, il me semble, qu'en toutes choses, vous êtes religieux jus- (( qu'à l'excès, car ayant regardé, en passant, les statues de vos dieux, « j'ai trouvé un autel sur lequel est écrit : Au Dieu inconnu. C'est donc
« ce dieu que vous adorez sans le connaître, et que je vous annonce... » Lorsqu'ils entendirent parler de la résurrection des morts, les uns se moquèrent de lui, les autres dirent : « Nous t'entendrons une autre fois « sur ce point. » Ainsi Paul sortit de leur assemblée. Quelques-uns néanmoins se joignirent à lui; ils embrassèrent la foi; entre lesquels fut Denys, sénateur de l'Aréopage, et une femme nommée Damaris, et d'autres avec eux » {Actes, ch. xvn, v. 19-34).
Raphaël nous montre tour à tour la surprise, le scepticisme, l'incrédulité des auditeurs : les uns, rhéteurs rompus à toutes les subtilités de la dialectique; les autres, paisibles bourgeois, pleins de mépris pour toutes ces nouveautés. Mais l'artiste, chargé de célébrer l'éloquence de saint Paul, ne pouvait s'en tenir à ces résultats tout négatifs. Pour donner à la scène sa signitication véritable, il était nécessaire d'opposer à l'indifférence de la rnajorité la ferveur de quelques âmes d'élite converties par la parole dei'apôtre. Saint Luc est venu au secours de l'artiste : « Quelques-uns, dit-il, se joignirent à lui... entre lesquels fut Denys et une femme nommée Damaris... » Ce sont ces deux personnages que Raphaël a représentés au pied des marches, l'un transporté d'enthousiasme et prêt à applaudir, l'autre comme suspendue aux lèvres de l'orateur.
Qui ne se rappelle, devant cette scène touchante, les belles paroles de Bossuet, si heureusement rapprochées, par M. Ch. Clément', de la Prédication de saint Paul : « Il ira, cet ignorant dans l'art de bien dire, avec cette locution rude, avec cette phrase qui sent l'étranger, il ira en cette Grèce polie, la mère des philosophes et des orateurs, et, malgré la résistance du monde, il y établira plus d'églises que Platon n'y a gagné de disciples avec cette éloquence qu'on a crue divine. »
Les bordures des Actes des apôtres forment un long poème à elles seules. Pour la richesse des idées, elles ne le cèdent pas aux Loges; pour la pureté du goût, elles l'emportent peut-être sur elles. Telle est la beauté de plusieurs d'entre ces compositions accessoires, par exemple, les Trois Parques, que nous n'hésitons pas à en attribuer le dessin au Sanzio lui-même. Dans les autres, ses élèves et collaborateurs, Jean d'Udine et François Penni, excités par l'exemple du maître, se sont surpassés. Un des premiers parmi les dessinateurs de cartons, Raphaël s'est occupé d'assurer à la composition principale un cadre digne d'elle : à l'inévitable guirlande de fleurs et de fruits, si chère aux Flamands, il
substitue une bordure historiée, et dans cette bordure il de'ploie toute rexubérance de son imagination, toutes les ressources de sa palette.
Les allégories les plus variées alternent dans l'encadrement des Actes des apôtres avec des épisodes tirés de l'histoire de Léon X. Tandis que ces derniers, peints en camaïeu doré, se déroulent sur le bas de chaque tapisserie avec la simplicité d'un bas-relief antique, les Parques, les Saisons, les Heures, la Foi, VEspérance et la Charité, se détachent dans les bandes verticales sur un fond d'une richesse éblouissante.
Les Actes des apôtres ont été à l'envi copiés en haute ou en basse
LE GONF.\LONIER RIDOLKI HARANGU.\NT LES FLORENTINS
(Bordures dos tapisseries.)
lisse. Plusieurs de ces répétitions remontent à l'époque môme de Léon X. Les cartons étant presque tous restés à Bruxelles, il était loisible à tout amateur de les faire traduire sur le métier. On considère comme datant du seizième siècle les belles suites conservées à Berlin, ^ à Vienne (autrefois à Mantoue), et à Madrid; celle de Lorette remonte | peutrêtre aussi à cette époque. Un exemplaire ayant appartenu à Fran- | cois I" a été détruit en 1797'. Au dix-septième siècle, Charles I" fit \ copier les compositions de Raphaël dans la fabrique de tapisseries de , Mortlake. Cette suite, d'une beauté merveilleuse, fut exécutée d'après j les cartons originaux; elle se trouve aujourd'hui en France, au Garde- . meuble national. La suite conservée à Dresde provient probablement aussi de Mortlake; elle date très certainement du dix-septième siècle, non du seizième. Plus tard, Louis XIV, qui avait fait copier à l'huile les Actes des apôtres, les fit tisser aux Gobelins. Cet exemplaire existe