PORTRAIT DE JEUNE HOMME
(Musée du Louvre.)
Quitter les régions sereines de la peinture religieuse pour représenter les hommes de son temps, avec leurs passions, leurs travers, leurs imperfections physiques et morales, aurait paru une déchéance à plus d'un artiste : l'École ombrienne, nous l'avons vu, ne s'est que rarement essayée dans le portrait; il en est de même de Frà Angelico, de Frà Bartolommeo délia Porta, de Michel-Ange, tous génies portés à l'abstraction.
Certes, Raphaël n'était pas moins passionné que ces maîtres pour la recherche de l'idéal, mais il savait aussi faire la part de la réalité; l'ob-
I. Sur la restauration à laquelle le tableau a été soumis au siècle dernier, voyez les Nouvelles Archives de l'art français, 1879, P- 40'^-
scrvatc'ur en lui ne le cédait pas au poète : nous avons plus d'une fois déjà eu l'occasion de le constater. Précision, naturel de la pose, intensité de la vie, grande tournure, finesse de l'analyse psychologique, il n'est aucune de ces qualités qui ne se trouve au suprême degré dans ses portraits. Aussi ne pouvons-nous lui opposer que les plus grands d'entre les portraitistes, Jan Van Eyck, Holbein, le Titien, A'elasquez, Van Dyck, Rembrandt, Louis David. Une longue étude, jointe à la vivacité de son coup d'œil, a permis à l'artiste de dégager dans chaque modèle, à travers les apparentes contradictions, le trait dominant, celui qui élève l'individu à la hauteur d'un type. Raphaël, écrivait Bembo à Bibbiena, a fait de notre Tebaldeo un portrait si naturel, que celui-ci ne se ressemble pas tant à lui-même qu'il ne ressemble à cette peinture : « Rafaello... ha ritratto il nostro Tebaldeo tanto naturale, ch'egli non è tanto simile a se stesso, quanto è quella pittura... » Rien de plus juste que cette remarque : les personnages représentés par Raphaël sont tels qu'ils devaient être dans les moments de parfait équilibre, lorsque leur physionomie réfléchissait le plus exactement leurs qualités et leurs défauts. Hàtons-nous ci'ajouter que ces défauts n'étaient le plus souvent que des défauts physiques, car l'artiste s'est attaché, autant que possible, à ne transmettre à la postérité que les traits d'hommes dignes de sympathie ou d'admiration. L'éloquent portrait d'Inghirami nous prouve qu'il ne reculait pas devant la laideur, pourvu qu'elle fût rachetée par la puissance ou la noblesse de l'expression.
Les portraits peints par Raphaël pendant le règne de Léon X sont au nombre de douze à quinze. Le pape, son frère Julien et son neveu Laurent', posèrent successivement devant l'artiste. Puis vint le tour d'Inghirami, de Bibbiena, de Castiglione, de Tebaldeo, de Beazzano, de Navagero, du cardinal du musée de Madrid, du jeune homme du Louvre, avec son attitude langoureuse et son sourire provocateur, du violoniste, de Jeanne d'Aragon, probablement aussi de Timoteo \'iti. Plusieurs de ces portraits sont depuis longtemps perdus : tels sont ceux de Laurent de Médicis et de Tebaldeo. D'autres, les portraits de Beazzano et de Navagero, représentés en buste l'un à côté de l'autre, ne sont plus connus que par de vieilles copies (galerie Doria, à Rome, où ils ont longtemps figuré sous les noms de Baldo et de Bartolo, et musée de Madrid).
Nos lecteurs ont déjà pu étudier les portraits de Léon X, d'Inghi-
I. Raphaël paraît même avoir peint la maîtresse de ce dernier personnage. On sait aujourd'hui que Béatrix de Ferrare, dont il ht le portrait, à ce que raconte Vasari, était fort lice, en iSiy, avec Laurent de Me'dicis. (\'asari, édit. Milanesi, l. l\\ p. 'i5~.)