ÉTUDE POUR LA V I K R G K ENTRE SAINT JEROME ET SAINT FRANÇOIS
(Collection Albcrtiiio.)
de productions péruginesques, et pour mieux pondérer ses compositions. Les réminiscences, soit de son maître, soit de son père, vont faiblissant d'année en année, on pourrait presque dire de mois en mois, jusqu'à ce qu'enfin le jeune maître se crée un style qui lui appartient en propre. S'il conserve longtemps encore les types chers à l'Ecole ombrienne, surtout dans ses Vierges, c'est que l'Ombrie elle-même lui fournissait en abondance ces physionomies douces, résignées, dans lesquelles la profondeur du sentiment religieux remplaçait la beauté et ne la laissait
I. Ce rapprochement a été pour la première tois établi par M. Lipp.mann dans V Annuaire des musées de Berlin, 1881. Le dessin de l'Albertine a été attribué tour à tour au Pérugin et à Pinturicchio Pour nous, le doute n'est pas possible : il est de la main de Raphaël.
pas regretter. (Pour ces spiritualistes, la peinture des âmes n'était-elle pas au-dessus de la peinture des corps! Le paysage joue déjà dans la plupart de ces tableaux un rôle important. Signalons surtout celui qui sert de fond à la Madone Cojiestabile : cette belle chaîne de montagnes a très certainement été copiée sur nature, dans les environs mêmes de Pérouse. Peut-être l'artiste avait-il poussé jusqu'au lac Trasimène; on voit, au second plan, une riche nappe d'eau sur laquelle des pêcheurs ou des promeneurs font mouvoir une barque. Dans ces premiers essais de paysage, Raphaël oppose, comme le Pérugin, la simplicité des lignes, la largeur des plans, à la minutie et à la sécheresse des autres peintres ombriens, notamment de Pinturicchio, dont la manière, — Vasari déjà en a fait l'observation, — rappelle si souvent celle des Flamands.
Il était tout naturel que Raphaël, génie moins abstrait que Michel- Ange, s'émancipât moins vite. Les racines qu'a jetées en lui le sentiment de la nature sont plus profondes; il lui faudra donc plus de temps pour se dégager. Mais, aussi, comme ses principes seront plus féconds! Si ses élèves les avaient suivis, s'ils ne s'étaient pas tous laissé gagner peu à peu par l'influence michel-angélesque, la décadence de l'art italien aurait été retardée de bien des années.
Raphaël, pendant toute cette première période, était d'ailleurs forcé de compter avec les exigences du public ombrien : ni le costume, ni les attributs, ni même l'attitude de ses personnages ne devaient s'écarter sensiblement des formes traditionnelles. Pour qu'une Madone, une Sainte Famille éveillât au sein de ces populations attardées des sentiments de componction, il fallait qu'elle rappelât les types consacrés, les croyances séculaires.
C'est ainsi que, dans l'un des tableaux du musée de Berlin, la Vierge entre saint Jérôme et saint François, la tête de la Vierge est couverte d'un pan de manteau, absolument comme dans les compositions byzantines; on remarque en outre, sous le manteau, qui est bleu, un voile blanc cachant une partie du front, disposition qui se retrouve jusque dans les mosaïques et dans les fresques des premiers siècles du christianisme. L'étoile d'or placée sur l'épaule gauche de la ^^ierge est aussi un emprunt fait aux traditions de la primitive P^glise. Nous aurons l'occasion, quand nous nous occuperons de VàSaijite Famille de Saint-Antoine de Péronse, de mentionner d'autres réminiscences non moins caractéristiques. Ces détails ont leur importance : ils nous montrent à quel point Raphaël devait tenir compte des habitudes de ses protecteurs ombriens. Ce que ceux-ci lui demandaient, c'étaient de \ éritables images de dé\ o-
tion. A Florence, au contraire, l'artiste ne tardera pas à jouir de l'indépendance la plus entière; il ne relèvera plus que de son inspiration et de son goût personnels.
Pris isolément, l'un ou l'autre des tableaux que nous venons d'étudier peut offrir des points de contact avec les œuvres du Pérugin; on hésitera parfois à se prononcer entre le maître et l'élève. Mais si nous considérons dans leur ensemble ces premières productions de Raphaël,
LA VIERGE AU LIVRE ( M A D O N E C O N E S T V li I L E )
(Musée de l'Erniitage, à Saiiit-Pélersbourg.1
nous y trouvons déjà, nous venons de le dire, une personnalité absolument distincte de celle du vieux chef de l'École ombrienne, une délicatesse que celui-ci n'a jamais connue. Ces qualités sont encore à l'état latent; mais, lorsque l'heure sera venue, elles s'affirmeront avec éclat.
Raphaël ne tarda pas à se voir confier des travaux plus importants. Peu de temps après le départ de son maître, une dame appartenant à l'une des plus puissantes familles de Pérouse, Madeleine degli Oddi, chargea le jeune Urbinate de peindre pour l'église Saint-François le
CJO
RAPHAËL. — CHAIM ridi IV
CoitroiiiiL'iiu'nl de la Vievi^c. Comme les Oddi furent bannis après la chute de César Borgia, au mois d'août i5o3, c'est à cette année que l'on s'accorde à rapporter l'exécution de cette (euvre, dont les proportions sont déjà monumentales. Le lo septembre de l'année précédente, le Pérugin avait reçu, pour l'église San-Francesco al Monte, la commande d'un tableau représentant le même sujet. Les deux compositions existent encore : l'une, celle de Raphaël, fait l'ornement de la Pinacothèque du Vatican; l'autre, celle de son maître, vient d'être transportée dans la galerie installée à l'hôtel de ville de Pérouse iSala di Fiorenzo di Lorenzo, n" 24'!. Nous pouvons donc comparer l'un à l'autre le maître et l'élève s'essayant simultanément dans la même composition.
De nombreux dessins, conservés dans les collections de Pesth', de Venise, de Lille et d'Oxford, nous montrent avec quel amour, quelle sollicitude, Raphaël prépara son tableau. Dans une page pleine de délicatesse et de charme, l'historien des Vierges de Raphaël, M. A. Gruyer, nous initie à la manière de procéder du jeune maître : « Le musée de Lille, dit-il, possède le dessin qui a préparé le groupe principal du Couronnement de la Viei^ge. En ce temps-là, en pleine Ombrie, la femme ne se livrait pas volontiers aux regards du peintre : tout au plus une grande renommée, comme celle du Pérugin, aurait été assez puissante pour lever les scrupules; mais un enfant de dix-neuf ans ne pouvait ou n'osait, et pour dessiner ses Vierges, Raphaël en était réduit à ses camarades d'école. 11 a donc pris deux de ses jeunes condisciples; il les a assis et posés l'un vis-à-vis de l'autre, et il a dessiné d'après eux la charmante étude à la pointe d'argent de la collection Wicar. Ces deux adolescents, au visage imberbe et doux, en costume d'atelier, vêtus de chausses et de justaucorps collants, qui ne laissent rien perdre des formes élégantes de l'extrême jeunesse, se sont prêtés a\ec autant de bonne grâce que d'intelligence au service qu'on leur demandait. Non seulement leurs gestes sont naïfs et précis, mais leurs traits sont religieux et fervents. Celui qui sera la N'ierge s'incline devant l'autre, un peu moins peut-être qu'il ne fei'a dans le tableau; il montre sa tête un peu trop de face encore : mais les bras sont placés comme ils doivent être; les mains sont jointes avec tout le respect qu'on peut leur deman-
I. Le dessin de Peslh a elé publié par M. de Piils/.ki d.:as son Rapliacl Saiiti in dcr L'ii- •rarisclien Reichs-gallerie ; Pesth, 1882. J'ai montré, dans un article de la Galette des Beaux- Arts (i885, t. 11) que ce dessin, d'ailleurs assez faible, se rapproche de la manière de Raphaël et non de celle de Pinturicchio, comme on l'a récemment soutenu. — Le musée du Louvre possède, dans ses carions, une étude pour le Couronnement de la Vicri^r, dessin très habilement fait, mais qui ne provient certainement pas de la main de Raphaël.