LE COURONNEMENT DE LA VIERGE
der; les jambes conserveront, sous la draperie du manteau, le mouvement qu'elles ont ici, et les pieds eux-mêmes, qui seront nus dans l'image idéale, garderont la position que leur a donnée le modèle vivant. De même rien ne sera changé au mouvement de la ligure qui deviendra Jésus : le geste des bras, la fonction des mains, la position du corps et des jambes, tout est définitif; il suffira de redresser légèrement la tète, et de la dessiner un peu moins de profil. Ce simple croquis porte en lui déjà un parfum de virginité dont le charme est inexprimable. La nature
ÉTUDE POUR I. n COURONNEMENT DE LA ^• I E R G E
(Musée Wicar.)
y est interrogée avec tant de sincérité, qu'elle semble n'avoir rien voulu dérober à une curiosité si loyale'. »
Ce profond respect de la nature est, on ne saurait trop le répéter, un des traits distinctifs du génie de Raphaël. Il forme le lien qui le rattache aux primitifs, aux quattrocentistes, alors que, sous tant d'autres rapports, il se montre à nous comme un artiste absolument dégagé de tout préjugé, ne connaissant d'autre loi que son goût. Avec quel amour, avec quel culte, ne copie-t-il pas jusqu'à la moindre fleur, la moindre
I. Les Vierges de Raphaël, t. W, p. 553-554. — Un fait qui nous est signale par M. le commandant Paliard prouve avec quelle fidélité Raphaël copiait alors la nature : dans une de ses études pour les anges du Couronnement de la Vierge (voy. notre gravure), il a, en faisant le portrait d'un de ses camarades, indiqué jusqu'à un léger défaut physique que tout autre aurait négligé. Si l'on examine l'oeil droit, on constate en effet ce renversement de la paupière inférieure que la science désigne sniis le nom d' « ectropi<jn ».
touffe d'herbe! Vit-on jamais artiste plus enthousiaste des beautés de la création. Etant données sa prodigieuse facilité, sa mémoire impeccable-, il eût bien vite pu se passer de modèle et créer de toutes pièces. Mais il ne cesse de prendre pour point de départ la réalité, et comme un autre Antée, de renouveler ses forces en touchant le sol. Avant de composer ces figures, qui nous paraissent aujourd'hui encore le plus surprenant triomphe de l'idéal, ces Vierges rayonnantes de beauté, ces Christs tour à tour si majestueux ou si tendres, il fait poser devant lui le modèle vivant, dans le costume de l'époque, se rend exactement compte de la construction du corps, des lois du mouvement. Pour le Couronnement de saint Nicolas de Tolentino et pour le Couronnement de la Vierge, il a d'abord dessiné ses personnages d'après nature, avec leurs vêtements collants, leurs toques, leurs cheveux coupés court. Puis seulement il s'est occupé d'arranger les draperies, de donner aux phj^sionomies l'expression converrable, de composer, en un mot. Nous le verrons, dans la suite, faire des études d'après un squelette pour la figure de la Vierge destinée à la Mise au tombeau. Dans une sanguine du musée de Lille (n° 740), il s'est servi d'un modèle d'homme pour préparer la ]'ierge de la maison d'Alb.e. Dans une autre sanguine (musée du Louvre, dessin n° 314), un homme en bras de chemise, et nullement idéalisé, sert de prototype à la belle figure du Christ confiant à saint Pierre son troupeau. Ces changements sont bien faits pour surprendre; ils nous révèlent chez l'artiste une puissance d'abstraction extraordinaire. Tandis que son crayon reproduit avec le soin le plus scrupuleux le modèle placé devant lui, il entrevoit déjà la figure harmonieuse, divine, qui prendra place dans la composition définitive.
Mais revenons au Couronnement de la Jlerge. Le tableau se compose de deux parties distinctes. L'une, en quelque sorte terrestre, comprend les apôtres rangés autour du tombeau de la \'ierge, absolument comme dans les Assomptions. L'autre nous montre le Christ assis sur les nuages, au milieu d'une gloire d'anges, et posant une couronne sur la tête de sa mère. Plusieurs des apôtres lèvent les yeux et aperçoivent le couple divin placé au-dessus d'eux. Il n'en faut pas davantage pour relier les deux scènes et pour donner à la composition une unité parfaite. Le moment représenté par Raphaël est celui où les apôtres sont arrivés devant le tombeau de Marie. Plusieurs d'entre eux s'aperçoivent avec émotion qu'il est vide; leurs regards plongent dans le sarcophage dans lequel les lis et les roses ont remplacé le corps de la ^'ierge. Tandis que
ÉTUDt HOUR UN DES ANGES DU COURONNEMENT
(Musée Wicar.)