LA LIBRE RI A DE SIENNE
Vasari, à qui nous devons ces informations sur le concours prêté par Raphaël à son vieil ami de Pérouse. Un simple rapprochement entre ces dessins et les fresques mettra fin aux doutes; la comparaison est écrasante pour le pauvre Ombrien. Ses fresques semblent froides et guindées, mises en regard des esquisses si vivantes et si chaudes de son ancien disciple, et rien ne saurait mieux faire éclater la ditVérence entre un Pinturicchio et un Raphaël.
Prenons le Départ d'^i£neas Sjhiiis en compagnie du cardinal Capranica '. Dans le dessin conservé au musée des Offices, le paysage (la mer avec des vaisseaux, des montagnes couvertes de constructions) est d'une facture aussi sûre que large; dans la fresque, la ville qui s'étage sur les flancs de la colline du fond a toutes les apparences d'un paysage chinois. Dans le dessin, des cavaliers solidement assis en selle, aux attitudes aussi aisées que nobles, des coursiers pleins de feu, une animation et une fougue admirables; dans la fresque, des poses, des gestes ou des expressions presque enfantines. Rapprochez notamment l'un de l'autre les deux jeunes cavaliers placés à gauche : celui de la fresque est comme la caricature de celui du dessin. Et cet autre cavalier qui, dans le dessin, se retourne fièrement, le poing sur la hanche, comme il est devenu gauche, embarrassé et bourgeois en passant par les mains de Pinturicchio! Le brave maître ombrien n'a pas compris un instant ce qu'il y avait de liberté et de poésie dans l'esquisse de son jeune inspirateur; il a ajouté des détails qui forment des non-sens, tel que ce lévrier tenu en laisse par un des cavaliers et qui reste immobile tandis que le reste du cortège est en marche. Partout, en un mot, dans le merveilleux dessin des Offices, on reconnaît la vive et brillante imagination de Raphaël, son style déjà si souple et si ferme; partout, dans la fresque, éclate ce qu'il \' a de pauvre et de maniéré dans l'art de Pinturicchio. Il convient d'ajouter que MM. Grimm et Schmarsow reconnaissent formellement l'écriture de Raphaël dans l'inscription tracée sur le dessin.
Un autre dessin du musée des Offices, un simple croquis, reproduit ci-après, en tète du chapitre VI, nous montre quelles transformations la pensée de Raphaël a subies avant d'aboutir à cette page d'un souffle véritablement épique et qui forme le prélude des grandes compositions narratives des « Stances », la Rencontre de saint Léon et d'Attila, la
1. On p(jun-a conimodcmcnt étudier les rcproiluctions du de.>.-.iii de Raph;iêl et de la fresque de Pinturicchio dans le très intéressant Noluiue de M. Si umaksow : Raphaël und Pinturicchio in Sicna; Stuttgart, 1880, in-fol.
Dcfaile des Sarrasins à Ostie, la Victoire de Constantin. (Dans le dessin, la tète et le cou du cheval place à Textrème droite sont identiques à ceux du cheval de saint Georges, au Louvre.)
Le beau dessin de la collection du duc de Devonshire, A^neas Sylviits se prosternant devant le pape Eugène IV, ne porte pas à un moindre degré la marque du style de Raphaël. Les personnages y ont un souffle et une chaleur, l'architecture une pureté et une ampleur qui ne font que trop défaut à la fresque correspondante (la IV") de la Libreria. Quelle dirtérence entre ces physionomies franches et sympathiques, empreintes .d'une bonté exquise, aux attitudes pleines de naturel et d'aisance, au groupement harmonieux, et les personnages guindés, surannés, dus au trop facile et trop peu consciencieux peintre de la Libreria.
Le Livre d'esquisses de Venise contient deux études de draperies (Kahl, n°' (3 et t)2) que Raphaël a utilisées pour les personnages placés à l'extrême gauche dans le carton destiné à la quatrième fresque. Ces études semblent procéder à la fois de deux dessins, l'un de Pinturicchio, au musée des Offices (n" 'iyG; communication de M. le baron de Liphart), l'autre dans la collection de M. Malcolm (attribué à Eusebio da San-Giorgio par MM. Crowe et Cavalcaselle). D'après M. Schmarsow, nous aurions là un fragment des fresques exécutées par Pinturicchio au château Saint-Ange, à Rome, et représentant Charles \\\\ devant Alexandre \'I Raphaël a fort bien pu copier une première fois, dans le Livre de Venise, un carton pi^éparé par son ami, sauf à lui soumettre dans la suite un projet de composition absolument personnel.
Dans le dessin de la Casa Baldeschi, à Pérouse , les Fiançailles de l'empereur Frédéric III et d'Fléonore d'Aragon, il est impossible de n'être point frappé de la parenté avec le Sposali-io du musée de Milan. Le groupe des femmes placées à droite dans le dessin est presque identique, comme disposition, au groupe placé à gauche dans le tableau : mêmes expressions, mêmes gestes, mêmes motifs de draperies. Ici encore, d'ailleurs, la supériorité du dessin de Raphaël sur la fresque de Pinturicchio est écrasante : autant celle-ci est maniérée, autant l'esquisse de Raphaël a de A ie et d'ampleur. Il faut, en outre, faire ressortir, avec MM. Cavalcaselle et (Li"o\ve, la parenté de certaines figures du dessin de la Casa Baldeschi l'empereur, les gardes, les chevaux) avec les figures correspondantes de VAdnrat ion des mages de Raphaël.
Un autre dessin de Raphaël, conservé à Oxford ^Robinson, n° 14),
I. Raphacl und Pinturicchio m Sien.:, pp. 27, 2c). m), cl Bcniardino Pinturicchio in Rom, pp. 66, 69.