LA LIBRERIA DE SIENNE
cette même année qu'il peignit, dans l'église Saint-François, pour l'autel de Philippe Sergardi île premier possesseur de la Belle Jardinière), une Nativité, dont Raphaël, d'après quelques témoignages d'ailleurs sujets à caution, aurait exécuté la prédelle (le tableau principal et la prédelle périrent en i()55 dans un incendie). On ne nous accusera pas de témérité si nous admettons que le peintre d'Urbin se rendit à Sienne, en 1604, au moment où son ami allait reprendre le travail commencé dans la bibliothèque, la libreria, de la cathédrale.
Le travail contlé à Pinturicchio par le cardinal François Piccolomini, le futur pape Pie III, comptait parmi les plus intéressants qu'un peintre d'histoire pût rêver. Il s'agissait de retracer, dans cette ville de Sienne, si chère au plus grand des Piccolomini, les hauts faits et gestes de celui qui, après s'être rendu célèbre dans le monde des humanistes et dans celui des diplomates sous le nom d'^Eneas Sylvius, était devenu, sous le nom de Pie II, une des lumières de l'Eglise. Tout, à Sienne, était encore plein du souvenir de cet illustre pontife, qui avait élevé dans la ville même, ainsi que dans les environs, et notamment à Pienza, tant de monuments superbes. La seule faute qu'un historien impartial pût lui reprocher, celle d'avoir répandu trop de faveurs sur sa famille et sur son pa3's natal, au détriment de l'Lglise et de Rome, était, aux yeux des Siennois, le plus grand des mérites. Aucune figure, on peut l'affirmer, n'était plus populaire dans cette vieille république, qui disputa si longtemps à Florence la primauté de la Toscane. Cette fois-ci l'artiste, qui avait eu naguère le triste honneur de servir de peintre officiel aux Borgia, était sùr d'être encouragé dans son (tuvre par la sympathie de toutes les classes de la population.
La vie d'yEneas Sylvius, de Pie II, fournissait la matière des plus brillants développements au talent narratif de Bernardin Pinturicchio. Né près de Sienne, en 1405, de parents nobles, mais ruinés par l'exil, le jeune Enée eut à soutenir des luttes opiniâtres pour sortir de l'obscurité et de la misère. Tour à tour secrétaire du concile de Bàle, où il se fit remarquer par ses attaques contre le pape légitime, puis secrétaire de l'empereur Frédéric III, poète lauréat, poh'graphe, ambassadeur, il se rendit indispensable par son habileté et sa souplesse, alors que déjà l'élégance de son style, son érudition, son urbanité, lui avaient conquis tous les suffrages. Pendant son long séjour en Allemagne, il s'appliqua sans relâche à étudier cette contrée encore si peu connue de ses compatriotes. Aujourd'hui même ses lettres, ses ouvrages d'histoire et de géographie nous offrent le tableau, non seulement le plus exact, mais encore le plus
coloré et le plus vivant de l'Empire germanique au quinzième siècle. Si l'Italie dut à j-Eneas Sylvius des notions plus précises sur l'Allemagne, en revanche il initia celle-ci aux principes de la Renaissance, à ces principes féconds qui allaient bientôt transformer la société en substituant la civilisation moderne à celle du moyen âge. Pouvons-nous refuser à ceux qui rapprochent ainsi deux grandes nations le titre de bienfaiteurs de l'humanité? En quittant l'Allemagne, iEneas Sylvius laissa derrière lui comme une longue traînée de lumière. Réconcilié avec l'Église, il parcourut rapidement la voie des honneurs : d'abord évèque de Sienne, puis cardinal, il fut proclamé pape en 1458. Son pontificat fut court, mais éclatant. Nous le voyons simultanément occupé de rétablir l'autorité de l'Église, d'organiser la croisade contre les Turcs, de rédiger, sous le nom de CoiiiDU'iitaii'cs, l'histoire de son temps, de perpétuer son souvenir par d'immenses constructions. Le congrès de Mantoue, la fondation de la cité .de Pienza, le transport à Rome, au milieu d'un enthousiasme indescriptible, des reliques de saint André, le départ du pape pour la croisade lil n'arriva qu'à Ancône, où il mourut de désespoir en voyant avorter la généreuse entreprise à laquelle vingt-cinq ans durant il avait consacré toutes ses forces;, c'étaient là autant d'épisodes propres à enflammer l'imagination d'un artiste.
Les sujets choisis par Pinturicchio, ou imposés par la famille Piccolomini, étaient au nombre de dix : L Départ d'^Eneas Sylvius pour le concile de Bàle. — IL /Eneas Svlvius devant le roi Jacques d'Écosse. — III. /Eneas Sylvius proclamé poète lauréat à Francfort. — IV. yEneas Sylvius devant le pape Eugène IV. — V. .Eneas Sylvius fiançant l'empereur Frédéric III à Éléonore de Portugal. — Vl. .Eneas Sylvius créé cardinal. — VU. .Eneas Sylvius élu pape. — MIL Pie II au congrès de Mantoue. — IX. Canonisation de sainte Catherine de Sienne. — X. Mort de Pie II à Ancône.
Commencé en 1Ô04, ce grand c\xle ne fut terminé que vers i3o6.
Les meilleui-s juges s(Mit d'accord pour reconnaître que Raphaël n'a pas donné un seul coup de pinceau dans les fresques de la Libreria; son rôle s'est borné à composer un certain nombi e d'esquisses, dont Pinturicchio a tiré un parti plus ou moins brillant. Et encore, dans ces dernières années, quelques critiques ont-ils essayé de révoquer en doute la coopération de Raphaël. Est-il admissible, se sont-ils écriés, qu'un maître aussi réputé que Pinturicchio ait demandé des esquisses à un débutant, celui-ci s'appelàt-il Raphaël d'Urbin? Mais une série de dessins, d'une absolue aiuhcnticité. \ ienneni cori^oborer le témoignage de