‹ Raphaël (volume 4)Chapitre 59 sur 327 · I.K GROUPE DES TROIS GRACES · texte numérisé non relu

I.K GROUPE DES TROIS GRACES

(Musée de la catlicdrale, à Sienne.)

passer dans la peinture les rares mérites du marbre. Nous reparlerons, dans le chapitre IX, du tableau des Trois Grâces, conservé chez lord Dudley (lord Ward), à Londres.

Il est surprenant que ce soit précisément à Sienne, ce dernier boulevard du by/.antinisme, que les yeux de Raphaël se soient ouverts

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sur Tecrasantc supériorité de l'art antique. L'artiste semblait devoir tirer des enseignements d'une nature bien différente de son séjour dans cette vénérable cité, toute pleine, aujourd'hui encore, des souvenirs du moyen

ÉTUDE d'après le GROUPE DES TROIS GRACES

(Acadciilic de \'eiiise.)

âge. Là où l'on se serait attendu à une recrudescence de mysticisme, l'antiquité païenne s'empare pour la première fois de son imagination. Le génie a de ces caprices. Le rôle de l'historien consiste à les enregistrer, non à les discuter.

Sienne partageait l'attachement de Perouse pour les idées du moyen âge. Mais, pour un point de contact, que de différences fondamentales! Les villes d'Italie ont ceci de particulier, qu'ayant presque toutes été des capitales, ayant servi de centre à un mouvement intellectuel considérable, elles ont su se garder de l'uniformité qui a envahi le reste de l'Europe. Si, de nos jours encore, le caractère local y est si tranché, combien plus devait-il l'être à l'époque de la Renaissance, à l'époque où les rivalités politiques venaient s'ajouter aux rivalités littéraires et artistiques, où des guerres acharnées creusaient à chaque instant entre les cités voisines d'infranchissables abîmes. Aussi, bien que séparées par quelques lieues seulement. Sienne et Pérouse otVrentelles une civilisation et un art absolument distincts. Ne nous arrêtons pas à de certaines analogies, purement matérielles et fortuites, à ce paysage accidenté, à ces rues encore plus escarpées qu'à Pérouse, à cette physionomie toute médiévale. Ici nous avons affaire à une race fine et spirituelle, pour laquelle la production artistique est une fonction vitale, tandis que chez les Ombriens elle a besoin, pour se développer, d'être surexcitée par le sentiment religieux. Ici chaque rue, on pourrait presque dire chaque maison, proclame la distinction du génie siennois. Il fut un temps où cette petite république défra3ait d'architectes, de peintres, de sculpteurs, d'orfèvres, non seulement les provinces voisines, mais encore Rome, Naples et jusqu'à Avignon. Pendant tout le quatorzième siècle, pendant la première moitié du quinzième, Florence seule pouvait se comparer à elle pour l'intensité du mouvement artistique. Ici étaient nés et avaient travaillé Duccio, Simone Martini, Ambrogio Lorenzetti, Taddeo Bartoli, Sano di Pietro, et tant d'autres peintres célèbres. Lorenzo Maitani, l'architecte du Dôme d'Orvieto, Antonio Federighi, Francesco di Giorgio Martini, y représentaient l'architecture; Giacomo délia Quercia et le \'ecchietta, la sculpture, pour ne citer que les noms les plus connus. Les artistes étrangers (le patriotisme des Siennois n'avait rien d'étroit ni d'exclusif) avaient considéré comme un honneur insigne d'ajouter quelque page à cet ensemble si brillant : Niccolo Pisano y avait sculpté la chaire de la cathédrale; Giovanni Pisano, dessiné la façade de la cathédrale ; Ghiberti et Donatello y avaient fondu les bas-reliefs de la cuve du Baptistère; Bernard Rossellino, bâti le splendide palais Piccolomini. A une époque plus récente, Michel-Ange y a\ait oi'né de statues d"ap(')ti"es ou de saints la chapelle des Piccolomini. iCes statues furent livi ées, au plus tard, en i .^()^ ; Raphaël a donc pu les \ oir lors de son

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passage à Sienne.) Que de chefs-d'œuvre reunis dans cet espace si limite !

Si Raphaël avait fait ses premières armes à Sienne, au lieu de débuter à Pérouse, la face de cet art dont il devait être le représentant le plus accompli aurait peut-être été changée. Mais, au moment où il répondit à l'appel de Pinturicchio , ses impressions premières, ses tendances, s'étaient singulièrement moditiées. Sans avoir rompu avec le passé, il entrevoyait des horizons bien autrement vastes. Aussi n'accorda-t-il qu'une attention distraite aux majestueuses Vierges sur fond d'or du vieux Duccio di Buoninsegnâ ou aux grandioses allégories d'Ambrogio Lorenzetti. Déjà les pensées du jeune maître étaient ailleurs. Ces artistes ne parlaient plus la langue de son temps. Comment auraient-ils pu lui apprendre à marcher en avant? Le groupe des lirais Grâces éclipsait à ses yeux tous ces vénérables restes d'une civilisation désormais éteinte. Peut-être même le rendit-il injuste pour la chaire de Nicolas de Pise, ce précurseur qui n'avait eu que le tort de venir trop tôt, à un moment où sa généreuse entreprise ne pouvait encore trouver d'imitateurs.

L'influence du marbre grec ne fut contre-balancée, sans doute, que par la séduction qu'exerça sur Raphaël un jeune peintre étranger qui remplissait alors Sienne du bruit de ses folies, comme aussi de celui de son prodigieux talent. Né à A^erceil, Antonio Bazzi, surnommé le Sodoma, disciple de Léonard, plus âgé de quelques années que Raphaël (il était né en 1477,), avait été appelé à Sienne en i5oo par une famille de riches banquiers, les Spanocchi. Sa Descente de croix, aujourd'hui conservée à l'Académie des Beaux-Arts, ses fresques du réfectoire de Santa-Anna in Creta, près de Pienza, celles enfin de Monte Oliveto, lui avaient rapidement valu la célébrité. Son coloris avait plus de suavité encore que celui du Pérugin; quant à sa composition, par son allure à la fois libre et langoureuse, par sa molle élégance, sa distinction souveraine, elle dut littéralement éblouir le pauvre Raphaël; elle lui donna un avant-goût des miracles accomplis dans la peinture par le grand Léonard. Il lui fallut bien du temps assurément pour revenir de sa surprise et pour exaniiner froidement la manière de ce novateur si hardi. Il ne se doutait pas que, quelque quatre ou cinq années plus tard, il se rencontrerait avec le Sodoma dans une autre arène, qu'il prendrait sur lui la revanche la plus éclatante, et recevrait d'un pape l'ordre d'eftacer ses peintures pour y substituer les siennes. C'est que le peintre de Verceil était avant tout un esprit facile et brillant; de telles qualités, si

,3o RAl^HAEL. — GHAIMTRE V.

rticllcs qu'elles fussent, ne pouvaient tenir contre le sérieux, la conviction, le génie supérieur d'un Raphaël.

Il y eut un autre peintre encore dont Raphaël entendit très certainement beaucoup parler à ce moment, et avec lequel il se croisa plus d'une Ibis dans la suite, sans qu'une intimité véritable naquît de leurs relations. Né à Sienne en 1481, de parents originaires de ^'olterra, Baltha/ar Peruzzi s'était tour à tour inspiré du Sodoma et de Pinturicchio. Son nom était déjà fort avantageusement connu dans sa ville natale lorsqu'il résolut, vers i5o3, de tenter la fortune à Rome. Il \ conquit la faveur du riche banquier siennois Agostino Chigi, que Raphaël et le Sodoma comptèrent également plus tard parmi leurs plus chauds protecteurs. A la fois peintre et 'architecte, Peruzzi a rempli la \'ille éternelle de fresques et de palais. Telle était, en architecture, l'analogie de sa manière avec celle de Raphaël, qu'il est souvent impossible de distinguer les ouvrages des deux rivaux. Les meilleurs juges se demandent si l'église Saint-Eloi des Orfèvres, si la Farnésine et la chapelle Chigi, à Santa-Maria del Popolo, sont de Raphaël ou de Peruzzi. La réputation de Peruzzi comme architecte était si grande, qu'après la mort de Raphaël il lui succéda, avec Antonio da San-Gallo, dans la charge de directeur des travaux de Saint-Pierre de Rome.

Un autre Siennois encore, le sculpteur en bois Giovanni Barile, devait dans la suite entrer dans ce cercle romain dont Raphaël était l'àme. C'est lui qui sculpta et incrusta, sous la direction et ci'après les dessins du maître d'Urbin, les portes des Chambres, au \\itican. Ainsi Raphaël semblait recruter partout où il passait des alliés ou des émules pour la grande joute artistique qui allait bientôt se livrer à Rome, et qui devait faire l'étonnement des temps à venir. C'est vers la \'ille éternelle que convergent tous les efforts, toutes les aspirations. Pauvres ou obscui's quand il les a rencontrés pour la pi emière fois, les maîtres qu'il a connus à Urbin, à Pérouse, à Sienne, à Florence, ne tarderont pas à se produire avec lui sur un plus vaste théâtre; ils formeront sous sa conduite le splendide cortège au milieu duquel Jules II et Léon X s'avancent vers l'immortalité.

C'est vers cette époque, selon toutes les probabilités, qu'a pris naissance le ra\issant petit tableau de la National C}allei'\' de Londres, le SoiiL-c du cIu'j'alit')-\ Pour la première fois, nous \ ovons Raphaël traiter

1. National (îallcry a eu la Ikiiihl- fortune de pou\'oir joindic au tableau l'u.iijuissi;

LE SONGE DU CHEVALIER. i3i

un sujet profane, et le traiter avec un charme, une élévation faits pour décourager les maîtres les plus éminents. De combien de chefs-d'œuvre du même genre n'aurait-il pas enrichi l'art, si les exigences de son entourage ne l'avaient pas sans cesse ramené à la peinture religieuse! On a admis avec beaucoup de vraisemblance que l'artiste, lorsqu'il peignit le

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