‹ Raphaël (volume 4)Chapitre 63 sur 327 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Retour de Raphaël à Urbin en i 5o4. — La cour de Guidobaldo. — Baltliazar Gastiglione et le « Cortcsjiano ». — Le Saint Michel et le Saint Gcor^a du Louvre.

Son long séjour dans l'Ombrie n'avait pas fait oublier à Raphaël sa ville natale, son cher Urbin. A peine eut-il rempli les engagements contracte's à Pérouse et à Città di Castello, qu'il résolut d'aller revoir les siens, son oncle Simon, toujours si aftectueux pour lui, et cette famille des Montefeltro, pour laquelle Giovanni Santi avait été un ami bien plus qu'un sujet. Ce vo3'age eut lieu en 1604, peut-être au retour de Sienne. Le petit duché avait traversé dans l'intervalle les épreuves les plus cruelles; mais c'étaient de ces épreuves qui élèvent, bien loin de déprimer. L'ambition d'Alexandre VI et de son fils avait bouleversé l'Italie. Guidobaldo, une première fois chassé de ses Etats, était revenu en triomphe, aux acclamations d'une foule immense; bientôt il lui fallut songer de nouveau à combattre un adversaire aussi cruel que rusé et audacieux. Cela se passait au mois de novembre i5o2. L'enthousiasme de la population était arrivé à son paroxysme. Quel moment admirable que celui où les dames d'Urbin se présentèrent devant leur prince et

jetèrent à ses pieds bagues, bracelets, colliers, perles et diamants, le suppliant d'accepter ces offrandes pour le salut de la patrie. Mais que pouvaient quelques milliers de citoyens contre les bandes féroces conduites par un homme dans lequel le génie du mal semblait s'être incarné? Guidobaldo était plus vaillant qu'heureux, plus instruit qu'habile : qualités bien insuffisantes pour tenir tète à un César Borgia. Le jeune duc ne tarda pas à se convaincre que toute résistance était inutile, et qu'il verserait sans profit aucun le sang de ses sujets. Il aima mieux se sacrifier que d'attirer sur son pays des calamités sans nom. Cependant, avant de partir de nouveau pour l'exil, il prit une résolution à la fois sage et généreuse : il donna l'ordre de raser les principales fortifications du duché. «A quoi servent ces remparts? s'écria-t-il. Si je conserve mes Etats, je n'ai pas besoin de bastions pour maintenir mes sujets dans l'obéissance! Si, au contraire, ils tombent au pouvoir de l'ennemi, ils lui permettront de garder plus longtemps sa conquête. » Les Urbinates comprirent combien cette décision était patriotique. Ils se mirent à l'œuvre sur-le-champ; en un clin d'ceil, tours, redoutes et contreforts furent à terre. Après avoir mis en sûreté ses trésors, Guidobaldo partit pour Città di Castello, accompagné d'une foule énorme, deux mille personnes, affirment les chroniqueurs contemporains.

A Urbin, César Borgia, dont la ruse égalait l'ambition, changea de tactique. S'il avait fait régner dans la Romagne la plus atroce terreur, ici il affecta une modération relative. Son joug n'en fut pas moins odieux aux fidèles sujets des Montefeltro, et ce fut une épreuve bien cruelle pour les magistrats d'Urbin que d'être forcés de rendre hommage à un tyran si universellement abhorré. Ils ne purent faire autrement que de simuler l'allégresse, que de donner l'ordre d'illuminer. Le pauvre Timoteo Viti dut se résoudre à peindre des écussons ornés du farouche taureau espagnol, emblème des Borgia. Seuls les enfants se montrèrent intraitables. Les magistrats firent l'impossible pour les amener à crier : « Valentino! ^'alentino! » Mais ni promesses ni menaces ne purent les décider à prononcer le nom odieux du duc de Valentinois : « Ma non ebbero tanto potere di far gridare a' putti : ^\llentino! ^'alentino! ancorchè vollesser salariarli'. »

La mort d'Alexandre Vl ( \H août i5o3 mit brusquement fin à la

I. I'goi.ini, Sturia dci coiiti c ditclii d'Urbino, t. II, p. 112. — Lu portrait de Ciisar Borgia exposé dans la galerie Borghèse, sous le nom de Raphaël, n'a rien k faire avec notre artiste. On le considère généralement comme une œuvre du Parmeggianino. M. Minghetti le revendique pour le Bronzino.

LA COUR D'URBIN EN i5o4. iS/

domination des Borgia. A peine la nouvelle fut-elle connue, que le duché se souleva en masse. Le retour de Guidobaldo ne fut qu'une longue succession de triomphes. Désormais le jeune duc, miné par les souffrances, usé avant l'âge, put se consacrer exclusivement au rétablissement de la prospérité publique, au culte des lettres et des arts. Il n'avait pas d'enfants : l'adoption de son neveu, François-Marie délia Rovere, tîls de sa sœur Jeanne et neveu du pape Jules II, rassura les Urbinates sur la continuation de la dynastie des Montefeltro, en même temps qu'elle resserra les liens qui rattachaient celle-ci à la cour pontificale. Guidobaldo fut nommé gonfalonier général de l'Église; au mois de novembre i5o3, il fit à Rome une entrée triomphale.

Depuis l'avènement de Guidobaldo, l'esprit qui régnait à la cour d'Urbin s'était singulièrement modifié. Sa capitale était toujours l'asile des Muses, mais à l'enthousiasme qui distingue la première Renaissance, à ce besoin de créations nouvelles dont était possédé son père Frédéric, avait succédé une période de jouissances plus calmes, et peutêtre aussi plus raffinées. Ce qu'il y avait de naïf — un critique éminent a prononcé le mot de pédantesque — dans les aspirations de l'âge précédent avait fait place à une indépendance plus grande, surtout en matière de littérature. « Tout en s'inspirant des exemples de l'antiquité, dit M. le vicomte Delaborde, on osait du moins tenir quelque compte des exigences modernes et traduire dans la langue nationale les idées du temps. Pour la première fois l'expression en était portée sur la scène, et l'on représentait, au palais d'Urbin, cette comédie de la Calandra qui passe pour la plus ancienne pièce régulière du théâtre italien. Le nouveau duc d'Urbin encouragea de tout son pouvoir cette réaction contre l'imitation systématique des chefs-d'œuvre classiques; il les connaissait aussi bien que personne et les étudiait sans relâche; mais, beaucoup moins absolu que Frédéric, il n'immolait pas au culte du passé le goût des tentatives nouvelles'. »

Nulle part peut-être on ne s'attachait autant à cultiver les plus rares, les plus fines qualités de l'esprit. Il n'y avait point, dans l'Italie entière, de société plus choisie, plus spirituelle, plus délicate. Aussi bien l'influence des femmes était-elle prépondérante à Urbin, comme à Mantoue, comme à Ferrare, comme à Milan. Méconnues, repoussées par la théologie du moyen âge, qui voj^ait en elles des auxiliaires du démon, les femmes avaient, par contre, .reçu de la chevalerie des hommages trop

I. Eludes sur les Beaux-Arts en France et en Italie, i. 1, pp. i68, i6(j.

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