‹ Raphaël (volume 4)Chapitre 64 sur 327 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

excessifs pour être durables : divinités placées sui" des hauteurs inaccessibles, comment auraient-elles pu intervenir d'une manière efficace dans les alfaires humaines'? Il était réser\é à la Renaissance, avec l'exquise rectitude de son jugement, avec ses aspirations si saines, si fécondes, d'assigner à la femme sa place véritable et de l'associer à l'œuvre glorieuse de la réorganisation intellectuelle. Son influence bienfaisante sur les nKL'urs ne tarda pas à se faire sentir. Grâce à elle, l'Italie devint plus qu'une nation instruite : une nation civilisée. On trouverait difficilement ailleurs de ces grandes dames parlant latin, dirigeant les débats d'une académie sans tomber dans les travers propres aux « femmes savantes » ; discutant sur les questions de sentiment les plus délicates sans devenir des « précieuses » ; bonnes, simples, affectueuses, sans oublier les devoirs que leur imposait leur rang. La célébrité personnelle les touchait peu; elles se contentaient, comme l'a si bien montré M. le A'icomte Delaborde, d'influencer, dans le demi-jour de leurs palais, les travaux des écrivains et des artistes qui venaient auprès d'elles recevoir des inspirations ou des avis. Peut-être, ajoute le même écrivain, retrouverait-on à la cour d'Urbin le germe de ce sentimentalisme galant qui devait fleurir à l'hôtel de Rambouillet; mais on y reconnaîtrait aussi des doctrines littéraires supérieures, ainsi que plus de bienveillance, d'enjouement, de grâce. — C'était bien là que devait s'élaborer l'idéal du parfait homme de cour, du cavalier accompli entre tous, du « gentleman » de la Renaissance, du « cortegiano », en un mot.

L'âme de la société était la duchesse P^lisabeth de Gonzague, petitetille d'une des princesses les plus distinguées de la Renaissance, Barbe de Hohenzollern, marquise de Mantoue'. Fatigué et infirme avant l'âge, son époux Guidobaldo lui remettait de grand c(eur le soin de diriger les divertissements de la cour, représentations théâtrales ou discussions littéraires et morales. Une de ses parentes, Emilia Pia, veuve d'un frère naturel du duc, l'assistait dans cette grave mission. D'ordinaire on se rendait chez la duchesse immédiatement après le souper : tantôt le temps se passait en jeux, en danses, en concerts; tantôt les privilégiés

I. \'oyc/. riutcn;ssanti; litiulc de M. .Iani i .si:ukk. Die Gcscllschaft dcr Renaissance m Italien und die Kunst ; Stuttgart, 1879, P-

■1. La diichussL- Klisabeth était fort liJc a\cc Maiitci^iic, comme le prouve cette lettre qu'elle écrivit en i.ti i à son frère, le marquis l'ranv'ois de Gonzague : « J'ai eu une aflection toute particulière pour feu maître .Vndré Mantègne, dont \'otre F^xcellence a pu apprécier le talent et qui était aussi fort attaché à notre maison. Cette affection ne s'est pas éteinte par suite de sa mort, mais elle s'étend à son tils l'rançois, auquel je m'intéresse d'autant plus \'ivement qu'il est ii;aintenant seul, » etc. (Cjavi;, Carte^i^io, t. Il, p. 128.)

LA COUR D'URBIN EN i5o4. i39

formaient un cercle autour de leur souveraine, s'asse^'ant sans distinction de rang, poui'vu qu'un cavalier alternât toujours avec une dame, et discutant sur les sujets les plus divers. On entendait alors les propos les plus agi"éahles, les plaisanteries les plus spirituelles. A voir la joie qui éclatait sur le visage d'un chacun, nous dit celui qui, en trahissant plus tard le secret de ces réunions, a assuré l'immortalité à la duchesse et à son entourage, on aurait cru que le palais était la demeure même de la gaieté. Jamais ailleurs, continue-t-il, on ne savoura au même point la douceur que procure une société chère et sympathique. Une chaîne semblait itous tenir tous réunis dans un commun amour. Jamais concorde, jamais cordialité plus grancie ne régna entre frères. En ce qui touche les dames, chacun était libre de s'asseoir à côté de celle qui lui plaisait, de causer, de plaisanter, de rire avec elle. Mais tel était le respect que l'on portait à la duchesse, que cette liberté même servait de frein.

C'est dans l'intervalle compris entre les années i5o4 et i5o8 que la société réunie au palais ducal d'Urbin était le plus nombreuse, le plus choisie. Parmi ceux qui y brillaient au premier rang, on remarquait, vers t5o('), Julien de Médicis, fils de Laurent le Magnifique et frère de Léon X; les deux frères Fregoso de Gênes; César de Gonzague; le comte Louis de Canossa; le poète Pierre Bembo; Bernard Dovizio de Bibbiena, auteur de la plus ancienne comédie italienne, la Calandra, jouée pour la première fois en i5o8; Bernard Accolti d'ArezzOf surnommé « rUnico Aretino », chanteur célèbre; le sculpteur romain Giovanni Cristoforo, qui se distingua tour à tour au service des Sforza et à celui de l'adorable Isabelle d'Esté, marquise de Mantoue, dont il a modelé la médaille; enfin le guerrier, le diplomate, le poète, auquel nous devons toutes ces révélations, l'ami de Raphaël, l'auteur, et c'est tout dire, du Courtisan, Balthazar Castiglione.

La plupart de ces personnages devaient arriver aux plus hautes positions comme capitaines, diplomates ou prélats. L'un d'eux, Julien de Médicis, fut placé un instant à la tête du gouvernement florentin; plus tard, son frère le nomma capitaine général de l'Eglise. Frà Jocondo lui dédia, en i5i3, la seconde édition de son }"itruve; Léonard de Ymci lui servit de compagnon de voyage lorsqu'il se rendit à Rome, également en i5i3; Raphaël fit son portrait; Michel-Ange, son tombeau. Octavien Fregoso devint duc de Gênes; Frédéric Fregoso, Bibbiena et Pierre Bembo reçurent la pourpre cardinalice. Louis de Canossa, tour à tour nonce auprès de Louis XII et de François I", évêque de Bayeux,

ambassadeur de François 1" près la république de \'enisc, commanda plus tard à Raphaël le célèbre tableau du Musée de Madrid connu sous le nom de la Perle; ce fut lui aussi qui fit construire à \'érone, sa ville natale, le beau palais des Canossa, chef-d'œu^ re de San-Micheli. Nous passons sous silence les simples évèques ou archevêques, les généraux et les ambassadeurs : l'énumération serait trop longue. Par un de ces heureux hasards, si fréquents dans l'existence de Raphaël, il rencontrait ici encore des amis, des protecteurs destinés à briller avec lui sur cette scène par excellence, vers laquelle tendaient les elîorts de l'Italie entière, la cour de Jules II et de Léon X.

L'historien de la cour d'LIrbin, Balthazar Castiglione, nous a transmis, dans son Courtisan le résumé de quelques-unes des mémorables discussions, véritables tournois poétiques, auxquelles prenaient part tous ces hommes si distingués. On 3' prêchait la morale la plus pure, la plus élevée, mais l'esthétique y était flottante. Dans les entretiens sur les beaux-arts, dans ce que le brave Giovanni Santi aurait appelé una disputa délia pittiira, il }' a infiniment plus de déclamation que d'étude, le rhéteur l'emporte sur l'amateur. Castiglione, avouons-le, avait fort à faire, ainsi d'ailleurs que Raphaël, pour devenir cet arbitre du goût dont le jugement devait s'imposer, quelque dix ans plus tard, Urbi et orbi, à Rome et à l'univers.

La famille ducale d'Urbin avait témoigné trop d'intérêt à Giovanni Santi, pour que nous ne soyons pas autorisé à croire qu'elle reçut à bras ouverts son fils, rentré dans sa ville natale, sinon déjà célèbre, mais du moins déjà fort apprécié de tous ceux qui avaient eu l'occasion de suivre ses progrès. La lettre de recommandation que la sœur de Guidobaldo, la duchesse Jeanne délia Rovere, remit à Raphaël pour le gonfalonier perpétuel de F^lorencc, Soderini, est une première preuve de cette sympathie; on en trouve une autre dans le titre de « familier » (en d'autres termes, ofiicier de la cour'' qui lui fut accordé par le fils de cette

I. Li; Cortc^iano fut compose peu de temps après la mort de Guidobaldo, par conséquent vers i3o8, niais il ne fut livré à l'impression qu'en 1.S28. (// Libro dcl Cortc^iano dcl conte Baldcsar Castif^lione... In Vene:;ia; nelle case d'Aldo Romaiio e d'Andréa d'Asola, siio siiocero, neir anno MDXW'in. dcl mcse d'aprile; in-folio.) Il obtint dès le début le plus vif succès, et fut traduit presque immédiatement (en oSy) en français. Au siècle dernier déjà, les Voipi purent énumérer une cinquantaine d'éditions ou de traductions du Cortegiano. [Opère volgari e latine del conte Baldcssar Castiglione ; Padouc, 17!^^, in-40.) Dans son édition de la Vie de Castiglione rédigée par Mazzuchelli [Castiglione Baldassare, articolo inedito dell' opéra del conte Giammaria Ma^iiiclielli intitolata : Gli scrittori d'Italia; Rome, 1879), le savant préfet de la bibliothèque de l'Université de Rome, M. H. Narducci, a plus que doublé ce chillre : il y a montré que le Cortegiano a obtenu cent six fois les honneurs de l'impression.

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