‹ Raphaël (volume 4)Chapitre 67 sur 327 · ÉTUDE POUR LE SAINT GEORGES DU LOUVRE · texte numérisé non relu

ÉTUDE POUR LE SAINT GEORGES DU LOUVRE

(Musée des Offices.)

Mais il était des sentiments plus vivants alors dans le creur des Urbinates : au sortir d'épreuves si cruelles, au lendemain d'une délivrance inespérée, le patriotisme réclamait ses droits : Raphaël n'eut garde de les méconnaître. Nul doute que dans son Saint Georg'es et dans son Saint Miehel, peints pour Guidobaldo, il n'ait voulu s3'mboliser la défaite de César Borgia, le triomphe des Montefeltro et de la bonne cause.

Ces libres et fortes allégories sont dans le génie du maitre. Narrer, en stvle otlkiel, les combats et les exploits de ses protecteurs lui paraîtrait indigne de lui : il faut, à ses yeux, que les luttes des contemporains, les passions du jour atteignent à la hauteur de l'épopée, qu'elles se traduisent en formules destinées à vivre à travers les siècles.

Jusqu'ici nous n'avions pas encore vu Raphaël aborder des scènes si mouvementées. Pour la première fois cies accents guerriers résonnent dans ses compositions; le peintre de madones se transforme en, peintre de batailles. C'est toujours d'ailleurs le guerrier chrétien qu'il représente, non le héros antique. Bien plus, ses guerriers sont des saints, ceux-là mêmes qui, dans les idées du moyen âge, personnifient le mieux l'élément militant, l'archange saint Michel et saint Georges, le prince cappadocien qui souffrit le martyre sous Dioclétien, après avoir, comme un autre Persée, arraché une princesse à la fureur d'un dragon. Le jeune chevalier que nous avons vu, dans le tableau de la National Gallery, endormi sous le laurier, entre la ^"ertu et la ^'olupté, s'est réveillé. Incité par la voix de la Vertu, il a saisi ses armes, et il combat les esprits des ténèbres, les dragons infernaux, les hideux monstres à tète de dogue et à queue de serpent. Mais quel changement dans ce court intervalle! Son allure martiale, la màle énergie de ses traits, la vigueur avec laquelle il se sert de ses armes, tout nous prouve que l'adolescent est devenu homme.

Je ne connais rien de plus vif et de plus fier que le Saint Georges. Raphaël, suivant le précepte du poète, nous transporte au cœur même de l'action, in médias res. Monté sur un superbe coursier blanc', à la puissante encolure, couvert d'une armure étincelante, le saint a couru sus au dragon et l'a frappé en pleine poitrine. Mais la hampe de la lance s'est brisée, ses débris jonchent le sol, et le monstre, hurlant de rage et de douleur, s'élance contre son adversaire, que le cheval alVolé emporte au galop. En cavalier accompli iavec quelle aisance et quelle sûreté ne se tient-il pas en selle! , saint Georges arrête par un brusque mouvement sa monture qui se cabre, et, brandissant son épée, s'apprête à porter un dernier coup au monstre. C'est le moment représenté par

I. Ainsi qu'il sera dit dans le chapitre suivant, Rapluicl s'est inspire d'un des chevaux antiques du Monte Cavallo ou Quirinal, à Rome. Grâce à l'obligeance de M. Louis Courajod, le savant conservateur du iiuisce du Louvre, nous pouvons placer en regard du dessin de Raphaël, la réduction d'un dessin de l'école de Le-onard de Vinci, dessin à travers lequel Raphaël a pu entrevoir le chet'-d'(i;uvre du sculpteur grec. (\'oy. Léonard de Vi)ici et la statue de Fraiicesco S/or^a, par Louis Courajod; Paris iSjc), p. 3i.) M. le baron de Liphart nous signale un cavalier oll'rant la plus grande analogie avec celui de Raphaël dans le Couronnement de la l'ierf^c peint par Niccoli) de l'oligno pour l'église Saint-Nicolas de Foligno.

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