‹ Raphaël (volume 4)Chapitre 68 sur 327 · LE SAINT GEORGES DU LOUVRE · texte numérisé non relu

LE SAINT GEORGES DU LOUVRE

l'artiste. Le cheval frémit, le dragon liurle et bondit; la princesse, épouvantée, prend la fuite; tout est vie, mouvement, passion...

Si le Saint Georges est un chef-d'(euvre de composition, il est aussi un chef-d'(euvre de coloris. Raphaël nous montre, par le choix judicieux

SAINT M I C H f; L C O M B A T T A N 1" LE DRAGON

( Miuéo du Louvre. )

des tons, par des rappels pleins de vigueur et de netteté, à quel point le peintre chez lui s'allie au dessinateur. Rien de plus délicat et de plus harmonieux que cette page où aucun détail cependant n'est sacrifié. La selle rouge fait ressortir à merveille la superbe robe blanche du cheval; elle forme, à son tour, le contraste le plus pittoresque avec l'armure

d'acier du saint; le:> fragments rouges et blancs de la lance mêlent, de leur côté, leur note vive et brillante aux tons mats du paysage; ils jettent dans l'ensemble l'animation, la fougue la plus saisissante.

Le Sai}it Michel se distingue par des qualités différentes. Nous avons vu saint Georges lutter : l'archange triomphe sans effort. Pour vaincre, il n'a pas besoin d'un coursier superbe; son armure même lui sert plutôt d'ornement que de défense. A quoi bon le bouclier à croix rouge sur champ blanc qui protège son bras gauche? Messager de la justice divine, il descend en volant des cieux et pose son pied sur le démon, qui se débat en vains efforts. Il n'a qu'à abaisser, pour mettre fin à ce combat inégal, le glaive que brandit sa droite. Sa beauté, son calme, la lumière qui l'environne, ne nous montrent-ils pas, en effet, qu'il s'agit ici d'une victoire purement morale? Pour accentuer encore le caractère surnaturel de la scène, l'artiste l'a placée au centre de l'enfer. Une chouette monstrueuse, des dragons hideux, des damnés, dévorés par des serpents ou succombant sous le poids de chapes de plomb, forment le cortège de Satan. Une ville en feu projette sur le fond de mystérieuses et sinistres lueurs.

Passavant a établi que ces figures bizarres sont empruntées à la description faite par Dante des supplices infligés aux h3'pocrites et aux voleurs. « Là-bas, dit le poète {Enfer, ch. XXIII, XXn'i, nous trouvâmes des âmes éclatantes qui marchaient tout autour à pas lents, pleurant d'un air abattu et succombant presque à la douleur. Elles étaient vêtues de chapes garnies de capuchons fort bas et taillées sur le modèle de celles que portent les moines de Cologne. Le dehors tout doré éblouit; mais, à l'intérieur, elles sont de plomb et d'un tel poids, que celles de Frédéric (II) paraissaient de paille auprès d'elles. O manteau écrasant pour l'éternité!... Que la Libye ne vante plus ses sables, car si elle produit des chélydres, des jaculi, des pharès, des cancres et des amphisbènes, jamais elle n'a étalé, avec toute l'Ethiopie et tous les bords de la mer Rouge, autant et de si redoutables fléaux. A travers cette cruelle et affreuse multitude de serpents couraient des âmes nues, épouvantées, désespérant de rencontrer un abri ou l'héliotrope (qui les rendra invisibles). Elles avaient les mains liées derrière le dos avec des serpents qui passaient autour de leurs reins leur tète et leur queue, et qui se renouaient par devant. Et voici qu'un sei'pent s'élança sur un pécheur qui se trouvait près de nous, et le piqua à l'endroit où le cou s'attache aux épaules. En moins de temps qu'il n'en faut pour écrire un o ou un /, le damné s'enflamma, brûla, tomba réduit en cendres; puis, quand il

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