FLORENCE AU DEBUT DU XVI-^ SIÈCLE
des monuments qui font sa gloire s'élevaient alors déjà. En descendant des riantes hauteurs de Fiesole, où le rosier alterne avec l'olivier, le voyageur rencontrait d'abord le couvent de Saint-Marc, immortalisé par Frà Angelico; puis, dans la via Larga, le somptueux palais des Médicis, baptisé au dix-septième siècle du nom de palais Riccardi. Plus loin venaient, à côté l'un de l'autre, trolà" édifices qui à eux seuls auraient suffi à la gloire de n'importe quelle ville : je Baptistère, peuplé des chefsd'œuvre d'André de Pise, de Ghiberti, de Donatello, de Verrocchio; la cathédrale; le Campanile. La charmante petite loge du Bigallo, avec ses fresques qui ont bravé les intempéries de l'air et les ravages du temps, complétait ce tableau splendide. En poursuivant sa route, le voyageur passait devant Or' San-Michele, ce musée par excellence de la sculpture florentine des quatorzième et quinzième siècles, pour déboucher sur la place de la Seigneurie, dont les deux principaux édifices, le ^'ieux Palais et la Loggia dei Lanzi, provoquaient dès lors l'admiration des étrangers, l'un par sa masse imposante, l'autre par l'élégance de ses proportions. Quelques pas à peine séparaient la place de la Seigneurie de l'Arno, dont les ponts chargés de boutiques formaient le spectacle le plus pittoresque. Au loin enfin, sur la hauteur, le regard découvrait la vénérable basilique de San-Miniato avec sa façade resplendissante de marbres et de mosaïques à fond d'or.
Certes, depuis lors, bien des souvenirs du moyen âge, tours semblables à des guérites colossales, palais édifiés sur le modèle de forteresses, ont disparu sous le pic des démolisseurs. Mais la physionomie générale de la ville répondait bien à celle de Florence moderne. Partout des rues droites, contrastant singulièrement avec les rues tortueuses des villes de montagnes que Raphaël venait de quitter — Pérouse, Città di Castello, Sienne, Urbin — des maisons hautes et droites, bâties avec ces belles pierres de taille grisâtres sur lesquelles les siècles n'ont pas de prise, des palais dont les bossages gigantesques rappelaient l'architecture cyclopéenne. D'élégants meneaux, des loges ouvertes supportées par des colonnettes artistement taillées, souvent aussi, au-dessus de la porte d'entrée, quelque bas-relief en terre émaillée ou quelque sculpture de Donatello, de Desiderio ou de Mino, prouvaient que la Renaissance conimençait à adoucir les mœurs et qu'une ère de plaisirs allait succéder à l'ère des luttes. Néanmoins l'ensemble de la ville offrait un caractère de fierté, de sévérité, que l'absence, à l'intérieur des remparts, de tout jardin, de toute végétation, rehaussait encore. On songeait aux luttes fratricides qui avaient si longtemps déchiré Florence. Il n'}' avait point
de rue où le sang n'eût coule à Hots; chaque maison avait été transformée en citadelle, tour à tour défendue et conquise par les partis rivau.x, Guelfes et Gibelins.
Ges sombres images ne tardaient pas à s'évanouir à la vue du mouvement extraordinaire qui régnait dans la ville, au contact de cette population active, atfairée, passionnée au dernier point. L'industrie et le commerce avaient pris à Florence une rare extension; vers la fin du quinzième siècle, on n'y comptait pas moins de quarante-quatre boutiques d'orfèvres. L'ancienne aristocratie, qui s'était maintenue l'épée au poing, avait été remplacée par une bourgeoisie riche, éclairée, polie, alliant l'amour des jouissances intellectuelles à celui du gain. Si Florence avait été moins turbulente, moins amie du changement, elle aurait pu servir de modèle au reste de l'Europe. Nulle part on ne trouvait des esprits plus vifs, plus subtils, plus brillants; nulle part aussi un patriotisme plus ardent, une générosité plus royale, toutes les fois qu'une grande idée était en jeu. Mais que de belles qualités furent ternies par cette instabilité d'humeur que Dante déjà déplorait si amèrement, lui qui signait : : » Dante Alighieri, Florentin par sa naissance, mais non par ses mceurs! »
Au moment de l'arrivée de Raphaël, Florence avait eu le temps de faire de tristes réflexions sur les vicissitudes des choses d'ici-bas. L'expulsion des Médicis, l'entrée de Charles Mil, le triomphe, puis le supplice de Savonarole, la guerre contre Pise, les campagnes de Louis XII, les incessants complots des partisans des Médicis, avaient épuisé les finances, troublé les esprits et compromis jusqu'au sort même de la Renaissance. Parmi ces événements, il en était un surtout qui dut souvent préoccuper le jeune Urbinate. Tout, à ce moment, était encore plein du souvenir de l'homme extraordinaire dont la voix puissante soulevait naguère le peuple et lui inspirait la passion de la vertu en même temps que celle de la liberté. Ardent champion de la religion et réformateur hardi des abus de l'Église, brûlé comme hérétique par ordre d'Alexandre \T, vénéré comme un saint et comme un prophète par la foule des fidèles, Jérôme Savonarole avait laissé une trace profonde dans cette société si portée à la frivolité. On avait pu tuer l'homme, les idées survivaient, et ces idées, elles durent plus d'une fois se présenter à l'esprit de Raphaël, qui subissait encore l'inlluence du mysticisme ombrien. Le Pérugin lui avait certainement parlé du prédicateur dont il avait embrassé les doctrines ; un de ses nouveaux amis, Frà Bartolommeo, avait combattu pour celui dont
LA REPUBLIQUE FLORENTINE ET LES ARTS. i33
il s'honora toute sa vie d'avoir été le disciple. Nul doute que Raphaël ne visitât avec lui cette cellule où la vénération de la postérité a réuni les œuvres du peintre aux reliques du martyr, cette cellule froide et nue où battait le cœur généreux de Savonarole. Il se souvint de cette grande ligure couronnée de gloire et de malheur, lorsqu'il peignit la Dispute du Saint-Sacrement : en plein Vatican', au-dessus de l'appartement d'Alexandre Borgia, il eut le courage de placer, parmi les Pères et les Docteurs de l'Eglise, le pauvre moine dominicain, ignominieusement brûlé peu d'années auparavant, sous la présidence des commissaires pontificaux.
Malgré tant d'épreuves, les arts n'avaient point périclité à Florence. On aurait même dit que les malheurs publics avaient imprimé aux productions des peintres et des sculpteurs une gravité, une élévation qui avaient manqué trop souvent pendant la période précédente, pendant la paisible, mais énervante domination des Médicis. La République ne se contentait pas de faire appel, pour ses entreprises militaires, à la science d'ingénieurs ayant nom Giuliano da San-Gallo, Antonio da San-Gallo, Leonardo da Vinci'; elle encourageait des etlbrts ayant un caractère plus désintéressé, et ne reculait devant aucun sacrifice pour maintenir l'antique réputation de l'Ecole florentine. A peu d'années de distance, nous avons à enregistrer la commande du David de Michel-Ange, celle de douze statues destinées à la cathédrale, celle enfin des fameux cartons de la Bataille d'Anghiari et de la Guerre de Pise, pour ne parler que des ouvrages d'un intérêt exceptionnel. Le gonfalonier perpétuel de la République, Pierre Soderini, nommé en i5o2 à cette haute fonction, qu'il conserva jusqu'au retour des Médicis, en i5r2, favorisait ces tendances; la part qu'il eut au développement de l'art florentin est considérable. Ami de Michel-Ange, protecteur de Léonard, ainsi que de Lucas Pacioli, qui lui dédia en ]5o() son traité De dirina proportione, Soderini, en jouant le rôle de Mécène, ne faisait que suivre l'exemple donné par les plus puissants d'entre les alliés de Florence : princes, rois, papes. Il aurait fallu être frappé d'aveuglement pour ne pas comprendre à quel point la supériorité de ses artistes augmentait le prestige de la vieille métropole toscane. Que d'instances le maréchal de Gié n'avait-il pas faites auprès de la République pour obtenir l'achèvement du David, que Michel-Ange devait fondre pour lui ! Le maréchal de Chaumont n'avait pas attaché moins d'importance au retour à Milan I. Gaye, Carteggio, t. Il, pp. 49, 5o, 62, 63.
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de son favori Léonard. L'atlaire prit presque les proportions d'un incident diplomatique. Quant à Jules II, il n'avait pas reculé devant les menaces pour décider le gouvernement florentin à lui renvoyer Michel-Ange. De toutes les parties de l'Europe on demandait à P'iorence soit des artistes, soit des œuvres d'art. On aurait dit une vaste pépinière dans laquelle le pape, le roi de Naples, les princes italiens, les rois d'Espagne, de Erance, d'Angleterre, et jusqu'aux souverains de la Hongrie, de la Moscovie et de la Turquie, venaient recruter leurs architectes, leurs sculpteurs, leurs peintres, orfèvres, miniaturistes ou médailleurs. Nulle part encore Raphaël n'avait vu l'art honoré, l'artiste choyé et adulé au même point que dans cette ville libre. A Florence, le peintre et le sculpteur marchaient de pair avec les chefs de l'aristocratie; le gouvernement traitait avec Michel-Ange de puissance à puissance; les concours artistiques mettaient toute la cité en émoi. En comparant la situation des coryphées de l'art florentin à celle de leurs confrères de Pérouse, de Sienne ou d'Urbin, on serait tenté de répéter cette naïve exclamation que Durer, tout surpris des honneurs qu'on lui rendait à Venise, laissa échapper vers cette époque, en i5o() : « Ici je suis un seigneur; chez moi, un parasite. »
De pareils avantages étaient bien faits poui" augmenter chez les artistes le sentiment de leur valeur, pour les remplir d'un légitime orgueil. Mais ce qui devait les séduire bien plus, c'étaient les ressources intellectuelles que Elorence offrait en si gi'ande abondance à ses hôtes, ('/est grâce à elles que le maitre dont nous écrivons l'histoire a pu rapidement agrandir sa manière, élargir son horizon, mûrir son talent; bref, devenir le rival de ces génies, grands entre tous, qui s'appellent Léonard de \'inci et xMichel-Ange. Essayons d'analyser ces éléments divers.
Une dizaine d'années plus tôt, la première visite de Raphaël aurait été pour les jardins dans lesquels les .Médicis avaient réuni les chefsd'fEU\'re de la sculpture grecque et romaine, pour ce « Casino » qui regorgeait de mai-brcs et de bronzes conquis sur le reste de l'univers, et qui fut la grande école de la Renaissance florentine. Le possesseur de ces trésors lui aurait, sans doute aussi, libéralement ouvert les viii'ines dans lesquelles il avait rangé ses inestimables séries de médailles, de camées, d'intailles; la glyptique antique y était représentée par des centaines de pièces précieuses, portraits d'empereurs et portraits de philosophes, batailles et apothéoses, divinités de l'Olympe et sujets de genre. Pour peu que le visiteur eût deviné quelques noms,