PLACE DU DOVBNNÉ ' 55 RUE SAIMT-ANDRÉ- DES-ARTS
Mêmes Malsons, i'i Boulevard Monlmartrc
Le vrai nom de l'ami qui a écrit ces pages n'était pas Raphaël. Nous le lui donnions souvent par badinage, ses autres amis et moi , parce qu'il ressemblait beaucoup, dans son adolescence, à un portrait de Raphaël enfant, qu'on voit à Rome dans la galerie Barberird^ à Florence dans le palais Pitti^ et à Paris dans le Musée du Louvre. Nous lui donnions aussi ce nom parce que cet enfant avait pour trait distinctif de son caractère un sentiment si vif du beau dans la nature et dans l'art que son âme n'était, pour ainsi
dire, qu'une transparence de la beauté matérielle ou idéale éparse dans les œuvres de Dieu et des hommes. Gela tenait à une sensibilité si exquise qu'elle en était presque maladive en lui, avant que le temps l'eût un peu émoussée; nous disions, en faisant allusion à ce sentiment de nostalgie qu'on appelle le mal du pays, qu'il avait le mal du ciel ! 11 en convenait en souriant avec nous.
Cette passion du beau le rendait malheureux; dans une autre condition, elle aurait pu le rendre illustre» S'il eût tenu un pinceau, il aurait peint des vierges Foligno ; s'il eût manié le ciseau , il aurait sculpté la Psyché de Canova ; s'il eût connu la langue dans laquelle on écrit les sons , il aurait noté les plaintes aériennes du vent de mer dans les fibres des pins d'Italie , ou les haleines d'une jeune fille endormie qui rêve à celui qu'elle ne veut pas nommer. S'il eût été poëte, il aurait écrit les apostrophes de Job à Jéhova ,
les stances d'Herminie du Tasse, la conversation de Roméo et de Juliette au clair de lune, de Shakspeare, le portrait d'Haydé de lord Byron.
Il n'aimait pas moins le bien que le beau, mais il n'aimait pas la vertu parce qu'elle était sainte, il Taimait surtout parce qu'elle était belle. Sans aucune ambition dans le caractère il en aurait eu dans l'imagination. S'il eût vécu dans ces républiques antiques oii l'homme se développait tout entier dans la liberté, comme le corps se développe sans ligature dans l'air libre et en plein soleil, il aurait aspiré à tous les sommets comme César, il aurait parlé comme Démosthènes, il serait mort comme Caton. Mais sa destinée humiliée, ingrate et obscure, le retenait malgré lui dans l'oisiveté et dans la contemplation. Il avait des ailes à ouvrir, et point d'air autour de lui pour les porter. Il mourut jeune et dévorant l'espace de l'œil, mais sans
Tavoir parcouru. Son monde à lui fut son rêve. Qu'il se réalise au moins dans son ciel ! Connaissez-vous . ce portrait de Raphaël enfant, dont je vous parlais tout à l'heure.»^ C'est une figure de seize ans , un peu pâle , un peu plombée par le soleil de Rome , mais oii fleurit cependant encore sur les joues le duvet de l'enfance. Un rayon rasant de lumière semble y jouer dans le velours de la peau. Le coude du jeune homme est appuyé sur une table; l'avant-bras redressé pour porter la tête qui se repose dans la paume de la main; les doigts admirablement modelés impriment un léger sillon blanc au menton et à la joue. La bouche est fine , mélancolique, rêveuse ; le nez est mince entre les deux yeux et légèrement nuancé d'une teinte un peu bleuâtre, comme si là délicatesse de la peau y laissait transparaître Tazur des veines; les yeux d'une couleur de ciel foncé pareille au ciel des Apennins avant
l'aurore; ils regardent devant eux, mais avec une légère inflexion vers le ciel , comme s'ils regardaient toujours plus haut que nature.
Ils sont imbibés de lumière jusqu'au fond, mais un peu humides des' rayons délayés dans la rosée ou dans les larmes. Le front est une voûte à peine cintrée ; on y voit frémir sous l'épiderme fine les muscles du clavier de la pensée; les tempes réfléchissent; l'oreille écoute. Des cheveux noirs, coupés inégalement pour la première fois par les ciseaux inhabiles d'up compagnon d'atelier ou d'une sœur, jettent quelques ombres sur la joue et sur la main. Un petit bonnet plat de velours noir couvre le sommet des cheveux et tombe sur le front. Quand on passe devant ce portrait on pense et on s'attriste ' $ails savoir de quoi. C'est le génie enfant rêvant sur le seuil de sa destinée avant d'y entrer. C'est une âme à la porte de la vie.
Que deviendra-t-elle ? Eh bien, ajoutez six
ans à l'âge de cet enfant qui rêve; accentuez ces traits , hâlez ce teint , plissez ce front , massez ces cheveux , ternissez un peu ce regard, attristez ces lèvres, grandissez cette taille, donnez plus de relief à ces muscles; changez ce costume de l'Italie du temps de Léon X contre le costume sombre et uniforme d'un jeune homime élevé dans la simplicité des champs, qui ne demande à ses vêtements que de le vêtir avec décence ; conservez une certaine langueur pensive ou souffrante à toute l'attitude, et vous aurez le portrait par-faitement reconnaissable de Raphaël à vingt ans»
Sa famille était pauvre , quoique ancienne dans les montagnes du Forez y où elle avait sa souche. Son père avait déposé l'épéepour la charrue , comme les gentilshommes espagnols* Il avait pour toute dignité l'honneur qui les vaut toutes. Sa mère était une femme encore jeur^e, belle, qui aurait pu passer
pour sa sœur , tant elle lui ressemblait. Elle avait été élevée dans le luxe et dans les élégances d'une capitale. Elle n'en avait conservé que ce parfum de langage et de manières qui ne s'évapore plus, comme l'odeur des pastilles de rose du sérail du cristal où elles ont été conservées.
Une fois reléguée dans ces montagnes entre un mari que l'amour lui avait donné et des enfants dans lesquels toutes âes complaisances et tous ses orgueils de mère avaient passé, elle n'avait plus riea regretté. Elle avait fermé le beau livre de sa jeunesse à ces trois mots : IMeu, son mari, ses enfants.
Elle avait une prédilection surtout pour Raphaël. Elle aurait voulu lui fair« la destinée d'un roi; hélas I elle n'avait que son cœur pour le soulever. La destinée s'écroulait toujours et souvent jusqu'au fondement de leur petite fortune et de ses rêves.
Deu< saints vieillards , poursuivis par la
persécution , quelque temps après la terreur, pour je ne sais quelles opinions religieuses qui tenaient du mysticisme et qui annonçaient un renouvellement du siècle, étaient venus se réfugier dans ces montagnes. Ils reçurent asile dans sa maison. Ils aimèrent Raphaël, que sa mère élevait alors sur ses genoux. Ils lui annoncèrent je ne sais quoi, ils lui marquèrent une étoile; ils dirent à la mère : suivez du cœur ce fils I Une mère aime tant à croire ! Elle se le reprocha parce qu'elle était très-pieuse ; mais elle les crut. Cette crédulité la soutint dans beaucoup d'épreuves, mais la jeta dans des efforts au-dessus de ses forces pour élever Raphaël, et finalement la trompa.
Je connus Raphaël dès l'âge de douze ans.
Après sa mère j'étais ce qu'il aimait le plus. Nos études finies, nous nous retrouvâmes à Paris, puis à Rome. Il y avait été emmené par un parent de son pète pour copier avec
lui des manuscrits à la bibliothèque du Vatieau. Il y avait pris la passion de la langue et du génie de Tltalie. Il parlait mieux l'italien que sa propre langue. Il improvisait quelquefois, le soir, sous les pins de la villa Pamphili , en présence du soleil couchant et des ossements de Rome épars dans la plaine, des stances qui me faisaient pleurer I Mais il n'écrivait rien. — Raphaël , lui disais -je quelquefois, pourquoi n'écris-tu pas.^
<c Bah! me disait- il, est-ce que le vent ce écrit ce qu'il chante dans ces feuilles so- «nores sur nos têtes? Est-ce que la mer « écrit les gémissements de ses grèves ? Rien «n'est beau de ce qui est écrit; ce qu'il y (c a de plus divin dans le cœur de l'homme « n'en sort jamais. L'instrument est de chair ; «la note est de feu. Qu'y veux -tu faire .^ <c Entre ce qu'on sent et ce qu'on exprime , <c ajoutait -il avec tristesse, il y a la même « distance qu'entre l'âme et les vingt -quatre
«lettres d'un alphabet! C'est-à-dire l'infini. «Veux -tu rendre sur une flûte de roseau « l'harmonie des sphères? »
Je le quittai pour le retrouver encore à Paris. Il cherchait en vain alors par les re-^ lations de sa mère, à se faire une situation active qui le déchargeât du poids de son âme et de l'oppression de sa destinée. Les jeunes gens de notre âge le recherchaient , les femmes le regardaient arec complaisance passer dans les rues. Il n'allait jamais dans les salons. 11 n'aimait de toutes les femmes que sa mère.
Tout à coup, nous le perdîmes de vue pendant trois ans ; nous sûmes ensuite qu'on l'avait vu en Suisse, en Allemagne et en Sa^ voie; puis en hiver passant une partie de ses nuits sur un pont et sur un quai de Paris. Son extérieur trahissait un extrême dénû^ ment. Ce ne fut que bien des années après que nous en apprîmes davantage. Quoique
absent nous pensions toujours à lui. Il était de ces natures qui vous défient d'oublier.
Enfin le hasard nous réunit douze ans plus tard. Voici comment : J'avais fait un héritage dans sa province, j'y allai pour vendre une terre. Je m'informai de Raphaël. On me dit qu'il avait perdu son père, sa mère et sa femme à quelques années d'intervalle; que des malheurs de fortune l'avaient frappé après ces malheurs de cœur, et qu'il ne lui restait du petit domaine de ses pères que le manoir composé d'une vieille tour carrée à moitié démantelée sur les bords d'un ravin , le jardin , le verger, le pré dans le ravin et cinq ou six arpents de mauvaise terre. Il les labourait lui-même avec deux vaqhes maigres ; il ne se distinguait plus des paysans, ses voisins , que par les livres qu'il portait dans son champ et qu'il tenait souvent dans une main en tenant de l'autre le manche de la charrue. Mais, depuis quelques
semaines, on ne l'avait plus vu sortir de sa masure. On pensait qu'il était peut-être repartf pour un de ces longs voyages qui duraient des années, ce Ce serait dommage , ce ajoutait -on ; tout le monde Taime dans le «voisinage. Quoique pauvre, il fait autant « de bien qu'un riche. Il y a bien de beaux (( draps dans le pays qui sont faits de la laine «de ses moutons. Il apprend, le soir, à <c écrire , à lire , à dessiner aux petits enfants <c des hameaux voisins. 11 les chauffe à son «feu, il leur donne son pain, et pourtant a Dieu sait s'il en a de reste quand les ré- « coites sont mauvaises comme cette année. »
C'était ainsi qu'on me parlait de Raphaël.
Je voulus voir au moins la demeure de mon ancien ami. Je me fis conduire jusq^'au pied du mamelon , au sommet duquel s'élevait sa tour noirâtre flanquée de quelques étables basses du milieu d'un bouquet de buis et de noisetiers. Je passai, sur un tronc d'arbre,
le torrent presque sec qui roulait dans le fond du ravin. Je montai par un sentier de pierres roulantes; deux vaches et trois moutons paissaient sur les flancs brûlés du mamelon, sous la garde d'un vieux serviteur presque aveugle qui récitait son chapelet, assis sur un ancien écusson sculpté, tombé du cintre de la porte.
Il me dit que Raphaël n'était point parti, mais qu'il était malade depuis deux mois , et qu'il voyait bien qu'il ne sortirait plus de la tour que pour allei^ au cimetière, il me montra ce cimetière de sa main décharnée sur la colline opposée. Peut-on voir Raphaël ? lui dis-je. « Oh ! oui , dit le vieillard ; montez « les degrés et tirez la ficelle du loquet de « la grande salle, à gauche. Vous le trouve- <crez étendu sur son lit, aussi doux qu'un ce ange, — aussi simple qu'un enfant! » ajoutat-il en s'essuyant les yeux du revers de la main.
Je montai la rampe raide, longue et ébréchée d'un escalier extérieur. Les degrés qui rampaient contre le mur de la tour, se ierminaient à un palier recouvert d^^ne charpente et d'un petit toit dont les tuiles jonchaient les dalles de l'escalier. Je tirai la corde de la porte à gauche et j'entrai. Je n'oublierai jamais ce spectacle. La chambre était vaste. Elle occupait tout l'espace contenu entre les murs de la tour. Elle était éclairée de deux grandes fenêtres à. croisillons de pierre, dont les vitres poudreuses et brisées étaient enchâssées dans des losanges de plomb. Le plafond était formé de grosses poutres noircies par la famée; le plancher pavé de briques; une cheminée haute dont les jambages étaient de bois grossièrement cannelé, laissait pendre à une crémaillère une marmite pleine de pommes de terre, sous laquelle fumait une branche qui brûlait par le bout. Il n'y avait d'autres meubles
dans la chambre que deux hauts fauteuils à dossier en bois moulé recouvert d'une étoffe cendrée dont il était impossible de distinguer la couleur primitive; yne grande table dont une moitié était couverte d'une nappe de chanvre écru qui enveloppait le pain, Tautre moitié de papiers et de livres jetés pèle -mêle; et enfin un lit à colonnes ver*^ moulues avec des rideaux de serge bleue rattachés autour des colonnes , pour laisser entrer l'air de la fenêtre ouverte et jouer les rayons du soleil sur la couverture du lit.
Un homne jeune encore, mais exténué par la consomption et par la misère , était assis sur son séant, au bot*d de ce lit, occupé, au moment oit j'ouvris la porte , à émietter des morceaux de pain à une nuée de petites liirondeUes et de passereaux qui tourbillonnaient à ses pieds , sur le plancher.
Les oiseaux s'envolèrent au bruit de mes pas , et allèrent se percher sur la corniche dé
la salle ^ sur les colonnes et sur les rebords du ciel de lit. Je reconnus Raphaël à travers sa pâleur et sa maigreur. Sa figure, en perdant de sa jeunesse, n'avait rien perdu de son caractère; elle n'avait fait que changer de beauté! C'était maintenant celle de la mort. Rembrandt n'aurait pas cherché le type d'un autre Christ au Jardin. Ses cheveux noirs, roulaient en boucles sur ses épaules comme ceux dun laboureur après la sueur du jour. Sa barbe était longue, mais plantée avec une symétrie naturelle qui laissait découvrir la coupe gracieuse des lèvres, la proéminence des joues, les arcades des yeux , l'effilure du nez , la concavité pensive des tempes, la blancheur de la peau. Sa che-mise ouverte sur la poitrine montrait un torse décharné mais musculeux, qui aurait rendu de la majesté à sa stature, si sa Faiblesse lui avait permis de se redresser.
Il me reconnut du premier coup d'œil , lit
u« pas en ouvrant les bras pour venir m'embrasser, et retomba sur le bord du lit. J'allai à lui. Nous pleurâmes d'abord, et puis nous causâmes. Il me raconta toute sa vie, toujours tronquée par la fortune ou par la mortau moment où il croyait en cueillir la fleur ou le fruit; la perte de son père, celle de sa mère, celle de sa femme et de ses enfants;
puis ses revers de fortune^, la vente forcée du domaine paternel, et enfin sa retraite dans ce débris du toit de sa famille, où il n'avait pour compagnon que le vieux bouvier qui le servait sans gages, pour l'amour du nom de la maison; puis enfin sa maladie de langueur qui l'emporterait, disait-il, avec les feuilles d'automne et qui le coucherait au cimetière.de son village à coté de ceux qu'il avait aimés. Sa sensibilité d'imagination se révélait jusque dans la mort. On voyait qu'il la communiquait en idée au gazon et aux mousses qui fleurissaient sur son tombeau !
18 PROLOGUK.
Sais-tu ce qui m'afflrge le plus? me dit-il
en me montrant du doigt Ja frange dé petits oiseaux perchés sur la feotniche du lit: c'est de penser qu'au printertips prochain ces padvre^ petits, dont j'ai fait irtes derftiers amis, me clierchêfoi^t en vain dans ma tour, et qu'ils ne trouveront phis de vitre cassée pour rentrer daAs ia ehamfbre, ni brins de kirte de mon matelas sur le plan<;her pour faire leur nid. Mais la noui^rîce k qui je laisse rtton petit bien âÙra soin d'eux tarit qu'elle vitra, teprit-il conime pour Se consoler luimême, et après elle... th\ bien... Dieul...
Aux petits des oiseaux il donne là pâture.
Il s'attendrit en parlant de ces petites bêtes. Ort voyait que sa tendresse 'd'âme repoussée ô(l sevrée des hommes, s'était réfugiée dans les animaux. — Passer - tu quelque temps dans nos montagnes.»^ me dit-il. — Oui, lui répondis -je. — Eh bien, tant mieux , re-
prit -il, tu me fermeras les yeux et tu auras soin qu'on creuse ma fosse le plus près possible de celle de ma mère, de ma femme et de mon enfant.
Il me priîa ensuite d'approcher de lui un grand coffre de bois sculpté qui était enfoui sous un sac de mais dans un coin de la chambre. Je mis le coffre sur son lit. Il en tira une grande quantité de papiers qu'il déchira en silence pendant une demi-heure , et dont il pria sa nourrice de balayer devant lui les débris au feu. Il y avait une quantité de vers dans toutes les langues, et des pages innombrables de fragments séparés par des dates comme des souvenirs. — - « Pourquoi
«brûler tout cela? lui dis-je avec timidité; « l'homme n'a-t-il pas un héritage moral à « laisser aussi bien qu'un héritage matériel à « ceux qui vivent après lui ? Tu brûles peut- <c être là des pensées ou des sentiments qui «vivifieraient une âriie?...
— « Laisse-moi faire, me dit-il, il y a «assez de larmes dans ce monde : il n'y a <c pas besoin d'en laisser des gouttes de plus « sur le cœur de l'homme. Ce sont là, ajouta- <ct-il en me montrant ces vers, les plumes « folles de ma pensée ; elle a mué depuis, elle « a pris ses ailes d'éternité!... » Et il continua à déchirer et à brûler pendant que je regardais la campagne aride par leis vitraux cassés d'une fenêtre.
A la tin, il me rappela vers le lit. — «Tiens, me dit -il, sauve seulement ce petit « manuscrit, je n'ai pas le courage de le brû- «ler. Après ma mort la nourrice en ferait « des cornets pour ses graines. Je ne veux « pas que lé hom dont il est plein soit pro- « fané. Emporte-le, garde-le jusqu'à ce que « tu apprennes que je suis mort. Après moi, « tu le brûleras ou tu le garderas jusqu'à ta « vieillesse pour te souvenir quelquefois de « moi en le parcourant. »
Je pris le rouleau, je le cachai sous mon habit , et je sortis en me promettant de revenir le lendemain et tous les jours, pour adoucir la fin de Raphaël par les soins et par les entretiens d'un ami. Je rencontrai en descendant, le. long de Tescalier, une vingtaine de petits enfants qui montaient, leurs sabots à la main, pour venir prendre les leçons qu'il leur donnait jusque sur son lit de mort; un peu plus loin, le curé du village, qui venait passer le soir avec lui. Je saluai le prêtre avec respect. 11 vit mes yeux rouges et me rendit un salut de triste intelligence.
Le lendemain , je revins à la tour. Raphaël s'était éteint dans la nuit. La cloche du village voisin commençait à sonner le glas de la sépulture. Les femmes et les petits enfants sortaient des portes de leur maison et pleuraient en regardant du côté de la tour.
On voyait dans un petit champ vert auprès de l'église deux hommes qui piochaient la
terre et qui creusaient un fossé au pied d'une <;roix 1 . .•
J'approchai de la j)orte : une nuée d'hirondeUés voltigeaient et criaient autour des fenêtres ouvertes, entrant et sortant sans cesse comme si on eût ravagé leurs nids.
Je compris plus tard en lisant ces pages pourquoi il s'entourait de ces oiseaux et quel souvenir ils lui rappelaient jusqu'à la mort.
Il y a des sites , des climats, des saisons, des heures, des circonstances extérieures tellement en harmonie avec certaines impressions du cœur que la nature semble faire partie de Tâme et Tâme de la nature, et que si vous séparez la scène du drame et le drame de la scène , Ja scène se décolore et le aeatîment s'évanouit. Qtez le^ falaises de Bretagne à René, les savanes du désert à Atala , les brumes de la Souabe à Werther, les vagues imbibées de soleil et les mornes suants de dialeur à Paul et Virginie , vous ne comprendrez ni Châ-
teaubriandy ni Bernardin de Saint-Pierre, ni Goethe. Les lieu'x et les choses se tiennent par un lien intime, car la nature est une dans le cœur de l'homme comme dans ses yeux. Nous sommes fils de la terre. Cest la même vie qui coule dans sa sève et dans notre sang. Tout ce que la terre , notre mère, semble éprouver et dire aux yeux dans ses formes, dans ses aspects, dans sa physionomie, dans sa mélancolie ou dans sa splendeur, a son retentissement en nous. On ne peut bien comprendre un sentiment que dans les lieux où il fut conçu.
A l'entrée de la Savoie, labyrinthe naturel de profondes vallées qui descendent comme autant de lits de torrents du Simplon , du Saint- Bernard et du mont Cenis vers la Suisse et vers la France , une grande vallée plus large et moins encaissée se détache à Chambéry du noeud des Alpes et se creuse son lit de verdure, de rivières et de lacs
vers Genève et vers Annecy, entre le mont du Chat et les montagnes murales des Beauges.
A gauche, le inont du Chat dresse, pendant deux lieues, contre le ciel une ligne haute, sombre, uniforme, sans ondulations à son sommet. On dirait un rempart immense nivelé par le cordeau. A peine à son extrémité orientale, deux ou trois dents aiguës de rocher gris interrompent la monotonie géométrique de sa forme et rappellent au regard que ce n'est pas une main d'homme mais la main de Dieu qui a pu jouer avec ces masses. Vers Chambéry les pieds du mont du Chat s'étendent avec une certaine mollesse (ians la plaine. Ils forment en descendant quelques marches et quelques coteaux revêtus de sapins, de noyers, d^ châtaigniers enlacés de vignes grimpantes. A travers cette végétation touffue et presque sauvage, on voit blanchir de loin en loin des maisons de campagne, surgir les hauts clochers de pauvres villages , ou noircir les vieilles -tours des châteaux crénelés d'un autre âge. Plus bas, la plaine, qui fut autrefois un vaste lao, conserve le creux, les rives dentelées, les caps avancés de son an-
26 KAi^HAJSL.
cienne forme. Seulemejat on y voit ondoyer au lieu des eaux les vagues vertes ou jauues des peupliers, des prairies, dçs moissons. Quelques plateaux uu peu plus élevée et qui furent autrefois des île^, se renflent au milieu de cette vallée marécageuse. Us portent des maisons x)ouverte^ de chaume et noyées sous les branchep. Au delà de ce bassin desséché^ le mont du Chat plus nu, plus raide et plus âpre, plonge à pic ses jpieds de roche dans Teau d'un lac plus bleu que le firmament où il plonge ;sa tête. Ce lac, d'environ , six. lieues de longueur sur unie largeur qui varie d'une à trois lieues^ est profondément e^ucaissé du côté de la . France, Du côté de la Savoie , au contraire^ il s'insinue sans obstacle dan$ des an$és et dans de petits golfes entre des coteaux couverts de bois^ de treillis, de vignes hautes, de figuiers, qui trenypient leurs feuilles dans ses eaux. Il va mourir à perte de vue au pied des rochers de ChôtillQn , ces rochers s'ouvrent pour laisser s'écouler ce trop -plein du lac dgina le Rhône* L'abbaye d'Haute -Combe, tombeau des princes de la maison de Savoie, s'élève sur un contre -fort
de granît au nord, et jette l'ovabre de ^es vastes cloita*6s sur les eaux du lac. Al)rité tout le jour <iu soleil par la ismraiUe du oiont du C3iat, cet édifice rappelle, par robsoarité qm l'envirouBe, la nuit étemelle doot il est le seuil pour ces princes descendus du trône dansées caveaux. Seuleinent, le soir, un rayon du soleil couchant le frappe et se réverbère un moment sur ses murs comme pour montrer le port de la vie aux bidmmes, à ia fin du jour. Quelques barques de pôcbeur sans voiles glissent silencieusement sur les eaux iprofbndes sous les falaises de la moaiagne. Lia vétusté de leurs bordages les fait confondre par leur couleur avec la teinte sombre des rochers. Des aigles aux plumes grisâtres planent sans cesse au-<lesftus de& ro(^rs et des harques comme pour disipuiter leur proie aux filets ou pour ft>ndre sur les oiseaux pécheurs qui suivent le village de ces bateaux le loBgdii bord.
La petite ville d'Aix, en Savoie, toute fumante,
toute bruissante et tout odorante dès ruisseaux de ses eaux chaudes et sulfureuses , est assise par étages sur un large et rapide coteau de vignes, de prés , de vergers , à quelque distance. Une longue avenue de peupliers séculaires j semblable à ces allées d'ifs à perte de vue qui conduisent, en Turquie, aux sites des tombeaux, rattache la ville au lac. A droite et à gauche de cette route, des prairies et dés champs traversés par les lits rocailleux et souvent à sec des torrents des montagnes, sont ombragés de noyers gigantesques aux rameaux desquels les vignes robustes comme les lianes d'Amérique, suspendent leurs pampres et leurs raisins. On aperçoit de loin , à travers les échappées de vue , sous ces noyers et sous ces vignes le lac bleu qui étincelle ou qui pâlit selon les nuages
et les heures du jour.
Quand j'arrivai à Aix, la foule en était déjà partie. Les hôtels et les 'salons où se pressent pendant l'été les étrangers et les oisifs dans ces lieux de réunion étaient tous fermés. Il ne restait plus que quelques pauvres infirmes assis au soleil , au seuil des portes des auberges les plus indi-
gentes, et quelques malades sans espoir traînant leurs pas languissants, aux heures chaudes du milieu du jour, sur les feuilles sèches qui tombaient la nuit des peupliers.
L'automne était doux , mais précoce^ C'était la saison où les feuilles frappées le matin par la gelée et colorées un moment de teintes roses pleuvent à grande pluie des vignes, des cerisiers et des châtaigniers. Les brouillards s'étendaient jusqu'à midi comme de larges inondations nocturnes dans tous les lits des vallées, ne laissant au-dessus d'eux que les cimes à demi noyées des plus hauts peupliers dans la plaine , les coteaux élevés comme des îles, et les dents des montagnes comme des caps ou comme des écueils sur un océan. Les coups de vent tièdes du midi balayaient toute cette écume de la terre quand le soleil était monté haut dans le ciel. Ces vents engouffrés dans les gorges de ces montagnes et froissés par ces rochers, ces eaux
et ces arbres, avaient des murmures sonores^ tristes , mélodieux , puissants ou imperceptibles , qui semM aient parcourir en quelques minutes toute la gamme des joies , des forôes ou des mélancolies de la nature. L'âme en était remuée jusqu'au fond. Puis ils s'évanouissaient comme les conversations d'esprits célestes qui ont passé et qui s éloignent. Des silences comme l'oreille n'en perçoit jamais ailleurs leur succédaîent çt assoupissaient en vous jusqu'au bruit de la respiration. Le ciel reprenait sa sérénité presque italienne. Les Alpes se noyaient dans un firmament sans nombre et sans fond ; les gouttes des brouillards du matin tombaient en retentissant sur les feuilles mortes ou brillai^it en étincelles sur les prés. Ces heures étaient courtes. Les ombres bleues et fraiches du soir glissaient rapidement ; dépliées en linceul sur ces horizons qui avaient à pcdné joui de leurs der-^ niers soleils. La nature semblait mourir , mais comme meurent la jeunesse et la beauté, dans toute sa grâce et dans toute sa sérénité.
Un tel pays , ime telle saison, une telle nature, une telle jeunesse et une telle langueur de toutes
choses autour de ïùoi était une merveilleuse consonnance avec ma propre languettf. Elle l'accroîssail en la charmatit. Je me plongeais dans des abimes de tristesse. Mais cette tristesse était vivante, assez pleine' de pensées, d'itùpt'essiôns, de communications intimes avec l'infini, de clair obscur dans mon âme, pour que je ne désirasse pas m^y soustraire. Maladie de Thomme, mais maladie dont te sentiment même est un attrait au lieu d'être pne douleur, et où la mort ressemble à un voluptueux évanouissement dans l'infini. J'étais résolu à m'y livrer désormais lout entier, à me séquestrer de toute société qui pouvait m'en distraire, et à m'envelopper de silence, de solitude
et de froideur, au milieu du monde que je rencontrerais là; mon isolement d^ esprit était un linceul à traverà lequel je ne voulais plus voir les hommes, mais seulement la nature et Dieii.
En passant à Chambéry , j'avais vu mon ami Louis de ***. Je Tavais trouvé dans les mêmes dispositions où j'étais moi-même : lèvre détournée avec dégoût de l'amertume de la vie, génie inconnu, àme repliée sur elle-même, corps fatigué
par la pensée. Louis m'avait iudiqpé une maison isolée et tranquille, dans le haut de la ville d'Aix, où Ton recevait les malades en pension. Cette maison, tenue par un bon vieux médecin retiré et par sa femme, ne se rattachait à la ville que par un étroit sentier. Ce chemin y montait entre les ruisseaux des fontaines chaudes. Le derrière de la maison donnait sur un jardin entouré de portiques , de treilles. Au delà , des prés en pente et des futaies de châtaigniers et de noyers conduisaient aux montagnes par des pelouses et par des
ravins où l'on était sûr de ne rencontrer que des chèvres. Louis m'avait promis de venir s'établir avec moi à Aix, aussitôt qu'il aurait arrangé quelques affaires qui le retenaient à Chambéry , après la mort de sa mère.. Sa présence devait m'être douce, car son âme ej la mienne se comprenaient par leur désenchantement. Souffrir de même, c'est bien mieux que jouir de même. La douleur a bien d'autres étreintes que le bonheur , pour resserrer deux cœurs. Louis était en ce moment le seul être dont, le contact ne me fut pas douloureux. Je l'attendais sans impatience , mais sans empressement.
Je fus reçu avec grâce et bonté dans la maison du vieux médecin. On me donna une chambre dont la fenêtre ouvrait sur le jardin et sur la campàgne^ Presque toutes les autres chambres étaient vides. La longue table d'hôte tenue par la famille était déserte aussi. Elle ne réunissait plus à l'heure des repas que les gens de la maison et trois ou quatre malades attardés de Chambéry et de Turin. Ces malades arrivaient aux bains après la fo^le pour y trouver les logements moins cbers et une vie économique conforme à leur pauvreté. Il n'y avait là personne avec qui je pusse m'entretenir ou contracter quelque familiarité de hasard* Le vieux médecin et sa femme le sentaient bien* Aussi s'excttsaient-ils sur la saison trop tardive ou sur les convives repartis trop tôt. Ils parlaient seulement avec un enthousiasme visible et avec un respect tendre et' compatissant d'une jeune femme étrangère retenue aux bains par une langueur
qu'qn craignait de voir dégénérer en consomption lente. Elle occupait seule, avec une femme de chambre , depuis quelques mois , Tappartement le plus retiré de leur maison. Elle ne descendait jamais dans la salle commune. Elle prenait ses repas dans sa chambre, on ne rapercevait jamais qu'à sa fenêtre sur le jardin , à travers les rideau:;^ des vignes, ou sur Tescalier quand elle revenait de se promener sur un âne dans les chalets des montagnes.
J'avais compassion de cette jeune f^mme ainsi reléguée comme moi , seule dans un pays étranger ; malade, puisqu'elle y cherchait la santé; triste sans doute,. puisqu'elle y évitait lé bruit et les regards même de la foule. Mais je ne désirais nullement la voir, quelque admiration qu'on témoignât autour de moi pour sa grâce et sa beauté. Le cœur plein de cendre, lassé de misérables et précaires attachements dont aucun , excepté celui de ta pauvre Antonine, n'avait été recueilli avec une sérieuse piété dans mon souvenir ; honteux et repentant de liaispns légères et désordonnées ; l'àmc ulcérée par mes fautes ; desséchée et aride par le
HÂPHAËL. 35
dégoût de vulgaires enivrements ; timide qt réservé de caractère et d'attitude, n'ayant rien de cette confiance en soi-même qui porte certains hommes à tenter des rencontres et des familiarités aventureuses,, je ne songeais ni à voir ni à être vu. Je songeais encore moins à aimer. Je jouissais au con* traire avec un âpre et faux orgueil d'avoir étouffé pour jamais cette puéi;ilité daos mon cœur, et de me suffire à moi seul pour souffrir ou pour, sentir ici-bas. Quant au bonheur, je n'y croyais plus.
Je passais mes jours dans ma chambre avec quelques livres que mon ami m'envoyait de Chambéry. L'après-midi je parcourais seul les sites sauvages et alpestres des montagnes qui encadrent , du côté de l'Italie, la vallée d'Aix. Je rentrais harassé de fatigue, le soir; je m'asseyais à la table du souper, je rentrais dans ma chambre , je m'accoudais pendant des heures entières à ma fenêtre. Je contemplais ce firmament qui attire les pensées de l'àrae,
de même que l'abtme attire celui qui s'y penche, comme s'il avait des secrets à lui révéler. Je m'endormais dans cette mer de pensées , sur laquelle
« je ne cherchais aucun bord* Je me réveillais aux
rayons du soleil, au murmure des fontaines chaudes , pour me plonger dans le bain , et pour reprendre après le déjeuner les mêmes courses et les mêmes mélancolies que la veille.
Quelquefois, le soir, en me penchant à ma fenêtre sur le jardin , j'apercevais une autre fenêtre ouverte, éclairée par une lumière, à quelques pas de la mienne, et une figure dé femme accoudée comme moi, qui écartait avec la main, de son front , les longues tresses noires de cheveux , pour regarder aussi le jardin resplendissant dé lune , les montagnes et le firjnamént. Je ne distinguais dans ce clair-obscur qu'un profil pur, pâle, transparent, encadré dans des ondes noires d'une chevelure lisse et collée aux tempes. Cette figure se dessinait
sur le fond lumineux de la fenêtre éclairée par la
lampe de la chambre. J'avais entendu aussi par moments le son d'une voix de femme disant quelques mots ou donnant quelques ordres dans son
intérieur» L'accent légèrement étranger quoique
pur, là vibration un peu fébrile, languissante, douce
et cependant prodigieusement sonore d& cette voix
dont j'entendais Tâme sans entendre tes paroles^,
m'avaient ému. Cette voix restait comme un écho
prolongé dans mon oreille longtemps s^près que ma
fenêtre était refermée. Je n'en avais jam£)is entendu
qui lui ressemblât , même en Italie, Elle résonnait
entre les dents à de^ni fermées, comme ces petites
lyres de métsfl que les enfants des îles de l'Archipel
font résonner sur leurs lèvres, le soir, au bord de
la mer. C'était un tintement plus qu'une voix. Je
l'avais observé sans penser que cette voix tinterait
si profond et à. jamais dans ma vie. Je n'y songeais
plus le lendemain.
Un jour, cependant, en rentrant avant le soir,
par la petite pok'te du jardin sous les treilles, je vis de plus près l'étrangère qui se réchauffait' aux tièdes rayons du soleil , assise sur un banc du jardin contre un mur exposé au couchant. Elto n'avait pas entendu le bruit, de la porte que j'avais refermée derrière moi ; elle se croyait seule. Je pus la contempler longtemps sans être vu; Il n'y avait
entre elle et moi que la distance d'ane vingtaine de pas et le ridôan d'une treille dégarnie de pampres par les premiers froids. L'Onibre des dernières feuilles de vigne luttait seule ^ur son visage avec les rayons de soleil qu'elle semblait y faire flotter. Sa taille paraissait plus grande que nature, comme celle de ces baigneuses en marbre tout enveloppées (te draperie , dont on admire la nature y sans bien discerner les formes. Elle était enveloppée de même d'une robe à plis lâches et dénoués , les draperies d'un châle blanc collées au corps ne laissaient voir que ses deux tnains ^ aux doigts un peu maigres et ai&lés qui se ct^oisaientsur ses genoux. Elle y roulait négligemment un de ces œillets rouges sauvages qui fleurissent dans les montagnes sous la neige $ et qu'on appelle Ymllet poêle. le ne sais pourquoi. Un pan de son châle relevé en capuchon couvrait le haut de sa tête pour garantir ses cheveux de l'humidité du soir. AflSais* sée languissammènt sur elle-^iûéme , le cou penché sur l'épaule gauche , les paupières fermées par de longs cils nôins contre l'éblouissement du s<^il , les traits pétrifiés, le teint pâle, la physionomie
plongée dans une pensée muette^ tout la faisait ressembler à une statue de la mort, mais de la mort qui attire et qui enlève l'âme au sentiment des angoisses humaines , et qui l'emporte dans les régions de la lunaière et de l'amour sous les rayons de l'heureuse et éternelle vie» Le bruit de mes pas sur les feuilles mortea lui fit rouvrir leig yeux. Ces yeux étaient couleur de mer claire ou de lapis veiné de briln , fendus en losange , un peu fermés par l'affaissement de la paupière ^ et bordés par la nature de cette frange foncée de cils noirs et longs que les femmes de l'Orient recherchent par l'artifice pour relever l'acc^ent du regard et donner de l'énergie môme à la langueur et quelque chose de sauvage à la volupté. Le regard de ces yeux semblait venir d'une distance que je n'ai jamais mesurée depuis dans aucun oeil humain. 11 ressemblait parfaitement à ces feux d'étoiles qui vous cherchent comme pour vous toucher dans vos nuits 9 et qui viennent de quelques millions de lieues dans le ciel. Le nez grec se nouait par une ligjQC presque sans inflexion à uq front élevé et rétréci comme le front pressé par une forte
pensée; les lèvres étaient un peu minces, légèrement déprimées aux deux coins -de la . bouche par un pli habituel de tristesse ; les dents de nacre plutôt que d'ivoire , comme celles des filles des rivages humides de la mer et des îles; le visage d'un ovale qui commençait à s'amaigrir vers les tempes et au-dessous de la bouche; la physionomie d'une pensée plutôt que d'un être humain* Et par-dessus cette rêverie générale de l'expression , une langueur indécise entre celle de la souffrance et celle de là passion, qui ne permettait plus au regard de se détacher de cette figuré sans en emporter l'image éternelle^.
En tout, c'était l'apparition d'une maladie con- • > . . ■ -
tagieuse de l'âme sous les traits de la plus majestueuse et attirante beauté qui soit jamais sortie du songe d'un homme sensible.
Je la saluai respectueusement , en passant rapidement dans l'allée devant elle; mon attitude réservée et mes yeux baissés semblaient lui demander pardon dé l'avoir involontairement distraite. Utie légère rougeur teignit ses joues pâles à mon approche. Je rentrai dans ma chambre tout trem-
blant , sans savoir quel frisson du soir m'avait saisi. Je vis / quelqeies minutes après , la jeune ïemme rentrer aussi dans la maison en jetant un regard indififéi-ent sur ma fenêtre. Je la revis de même^ aux mêmes heures, les jours suivants, dans le jardin qu dans la cour, sans jamais avoir ni la pensée ni Taudace de Taborder. Je la rencontrais même quelquefois dans les pelouses des chalets, conduite par de petites filles qui chassaient son àtiè et qui lui cueillaient des fraises; d*dutreis fois , dans sa barque , sur le lac. Je ne lui don-
nais d'autre signe -de voisinage et d'intérêt qu'un salut reàpectueux et gràv« ; elle me le rendait avec une mélancolique distraction , et nous suivions
chacun notre chemin ,sur là montagne ou sur l'eau.
Et cependant je me sentais triste et désorienté le soir , quand je ne l'avais pas rencontrée pendant la journée. Je descendais, sans me rendre compte du . motif, au jardin. JV restais malgré
iâ RAPHAËL.
le froid de la nuit, leë yeux souveDt attachée à
sa fenêtre. J'avais de la peine à, rentrer jusqu'à ce que j'eia^se entrevu son. ombre, à travers les rideaux ^ ou /sntendu une pote de son piano ou le timbre étrange de sa voix.
Le salon de . Tappariement qu'elle occupait le soir, touchait à ma chambre. Il n'en était séparé que par une grosse porte de dièae fermée par deux verrpus. Je pouvais entendre confusément le bruit , de ses pas , le frôlement de sa robe , le bruissement des feuillets du livre dont ses doigts tournaient les pages. Il me sembls^it même, quelquefois entendre sa respiration. J'avais placé instinctivement la table sur laquelle j'écrivais et je posais ma lampe, contre cette porte, parce que je me sentais moins seul en entendant ces légens mouvements de vie autour de moi. Je me figurais vivre . à deux avec cette apposition inconnue qtii remplissait insensiblement toutes mes journées. En un mot , j'avais en «ecret toutes les pensées ,, tous les empress^nents , tous les rafiiiienients de la passion , avant de nie douter encore que j'aimais. L'anionr était ponr moi non dans tel ou tel sym-
RAPHiLEL. 43
ptôme, dans tel i^gard^ daos tel aveu, daiiB.tçUe circonstance extérieure , contre lesquels j'aumis pu me prémunir^ il était comme œs miasmes invisibles répandus dans Tatmosphère qui m*envi-^ ronnaity dans Tair, dans la lumière, dans la saison mourante, dan$ risolement de mon exi8ten<!«, dans ie rapprochement mystéri^^ de cette, autre existence ' qui paraissait isolée aussi , dans ces longues courses qui ne m'éloignaient d'elle que pour mieux sehtii^ Tattrait irréfléchi qui m'y ra-» menait , dans sa robe blanche aperçue de loin à travers les sapins de la montagne , dans ses cheveux noirs que le vent du l^c déroulait sur le bord de son bateau , dans ses pas sur Tescalier^ dans la lumière de sa fenêtre , dans le léger cra-^ quement du parquet de sapin sous ses pas dans sa chambre, daps le frxHSsement de sa plume sur le papier quand elle écrivait; dans le silence même de ces longues soirées d'automne qu'elle passait seule à lire , à écrire ou à rêver, à quelques pas de moi; dans la fascination enfin de cette beauté fantastique, que j'avais trop vue sans la regarder et que je revoyais en fermant )es yeux, à travers
le mur, comme s'il eût été tran^arent pour moi ! Ce sentiment, do reàte,, n'était mêlé en moi d'aucnn empressement • indiscret ni ' d'aucune eu-* riosité à percer le secret de cette solitude et le fragile rempart de notre séparation pour ainsi dire volontaire. Que m'importait à moi, medisais-je, cette femme malade de cœur ou de corps rencontrée par aventure au milieu de ces montagnes d'un pays étranger? J'avais secoué, je le croyais du moins, la poussière de mes pieds; je ne voulais me rattacher à la vie par aucun lien de Tâme et des sens y surtout par aucune faiblesse de cœur. Je -méprisais profondément l'amour, parce que je n'avais connu sous ce nom que ses grimaces, ses coquetteries, ses légèretés ou ses profanations, à l'exception de celui d'Antonine qui n^était qu'une ravissante pîuérilité de sentiments, une fleur tombée de la, tige avant l'heure du parfum.
VIÏK
D'ailleurs, qui était cette femme? Était-elle un
être cooime moi ou ane de ces apparitions , nn de ces> météores vivants qui traversent le ciel de notre
imagination sans y laisser autre chose qu'un ra? pide éblouissement de Tœil ? Était-elle de ma patrie ou de quelque patrie lointaine , de quelque ile de rOrient ou des tropiques où je ne pourrais paç la suivre après l'avoir adorée quelques jours pour avoir à la pleurer à jamais? Et puis son cœur étaitil libre de répondre au mied? Était- il vraisemblable qu'une si ejiivran te beauté eût traversé le monde et fût arrivée jusqu'à cette maturité touchant presqu'au déclin de la jeunesse » sans avoir embrasé sur son passage un de ceux sur qui ses regards s'étaient posés? Avait- elle un père, une mère, des sœurs, des frères? N'était-elle pas mariée? N'y avait-il pas dans l'univers un tomme séparé momentanément d'elle par des circonstances inexplicables , mais qui vivait de son cœur comme
sans doute elle vivait du sien ?
Je me disais tout cela à moi-même pour éloigner de moi l'obsession involontaire, découragée, et cependant délicieuse. Je dédaignais même de m'informer. Je trouvais indigne de mon stoïcisme
46 RAPUÂBL.
de chercher à pénétrer l^inconnu. Je troavais plus digne et peut- être aussi plus dou^ d'y laisser flotter mon esprit.
Mais la famille du vieux médecin n'avait pas le même orgueil de cœur pour respecter ce secret- La curiosité naturelle à des hôtes dans ces maisons qui vivent des étrangers, interprétait à table toutes les circoi^st^nces , toutes les probabilités, toutes les notions les plus fugitives qu'elle pouvait recueillir sur la jeune étrangère. Sans inter-
roger, et eu évitant même de provoquer la conversation sur elle, j'appris le peu qui trans-;pirait de cette vie cachée. Je rompais en vain l'entretien. Il revenait tous les jours et à tous les repas sur ce sujet : hommes , femmes , enfants, jeunes filTes, baigneuses, domestiques de la maison, guides sur les montagnes, bateliers sur lé lac,, elle avait frappe, touché, attendri tout le monde sans parler à personne. C'était la pensée.
le respecl, l'entretien, l'admiration de chacun. Il y a de ces êtres qui rayonnent, qui éblouissent, qui entraînent tout dans leur sphère d'attractioii autour d'eux sans y penser, sans le vouloir, sans le savoir même. On dirait que certaines natures ont un système/ comme les astres, et font graviter les regards, les âmes et les pensées de leurs satellites dans leur propre mouvement. La beauté physique ou morale est leur puissance, la fascination est leur chaîne, Tamour est leur émanation. On les suit à travers la terre et jusqu'au ciel où ils se perdent jeunes, et quand on ne les voit plus, l'œil reste comme aveugle d'ébjouissement. On ne regarde plus ou Ton ne voit plus rien. Le vulgaire même sent ces êtres supérieurs à je ne sais quels signes. Il les admire sans les comprendre, comme les aveugles de naissance qui sentent les rayons sans voir le soleil.
J'appris ainsi que cette jeuuu feiiinie habitait
Paris; son mari était, un vieillard illustre dans le dernier . siècle par des travaux qui avaient fait date dans les découvertes de Tesprit humain. Il avait adopté cette jeune fille étrangère dont la beauté et le génie l'avaient frappé, afin de lui laisser après lui son nom et ses biens. Elle Taimait comme un père. Elle lui écrivait tous les jours des . lettres qui étaient le . journal de son âme et de ses impressions ; elle était tombée depuis deux ans dans une langueur qui avait alariné son mari. On lui avait ordonné, le changement d'air et les voyages au midi; les infirmités du vieillard l'empêchant de la suivre ,
il l'avait confiée à une famille de ses amis de Lausanne avec laquelle elle avait parcouru la Suisse et Tltalie ; enfin le changement de climat V ayant pas suffi à rétablir ses forces, un médecin de Genève , craignant, une ms^ladie de cœur, l'avait amenée aux eaux d'Aix : il devait venir la reprendre pour la reconduire à Paris au commencement de l'hiver. Voilà tout ce que j'appris alors de cette existence déjà si chère dont je m'obstinais à croire que chaque détail m'était
profondément indifférent. J'éprouvai un peu plus d'attendrissement de cœur pour cette ravissante beauté de femme touchée dans sa fleur par une maladie qui ne consume la vie qu'en aiguisant ses sensations et qu'en activant davantage sa flamme qu'elle menace d'éteindre. Je cherchai des yeux en rencontrant l'étrangère sur l'escalier, quelques lignes imperceptibles de souffrance aux coins de ses lèvres un peu pâlies^ et autour de ses beaux yeux bleus souvent battus par les insom* nies. Je m'y intéressai pour ses charmes , je m'y intéressai davantage pour cette ombre de mort à travers laquelle je croyais la voir comme un fantôme de la nuit plutôt que comme une réalité. Ce fut tout. Nos vies . continuèrent à couler aussi rapprochées par l'espace, mais aussi séparées par l'inconnu qu'au commencement.
Les premières neiges commençant à blanchir les têtes des sapins sur les hauts sommets de la
Savoie, j'avais renoncé à mes courses dans les montagnes. I^ chaleur douce et prolongée de la fin d'octobre s'était concentrée dans le creux de la vallée. L'air était tiède encore sur les bords et sur les eaux du lac. La longue allée de peupliers qui y mène avait , à midi, des lueurs de soleil, des balancements de rameaux et des murmures de cimes qui m'enchantaient. Je passais une partie de mes journées sur l'eau. Les bateliers me connaissaient ,- ils se souviennent, me dit-on, encore des longues navigations que je leur faisais faire dans les golfes les plus écartés et dans les anses les plus sauvages des deux rives de France et de Savoie. La jeune étrangère s'embarquait aussi quelquefois, au milieu du jour, pour des courses moins prolongées. Les bateliers, fiers de la conduire et attentifs aux moindres symptômes de frai* cheur, de nuages ou de vent qui pouvaient apparaître dans le ciel, avaient bien soin de la prévenir : ils préféraient sa santé et sa vie au salaire de leurs journées perdues. Une seule fois ils se trompèrent. Ils lui avaient promis une traversée et un retour faciles pour aller visiter les ruines de
Tâbbaye d'Haute-Combe , située sur le bord opposé. Ils avaient à peine franchi les deux tiers de leur routÏB, qu'une rafale de vent, sortant des gorges étroites de la vallée du Rhône, vint soulever et faire écumer les lames courtes, èomme une brise que les marins appellent carabinée , qui frappe tout à coup et fait souvent chavirer les embarcations , au tournant d'un cap , sur la mer* Le petit bateau , sa voile emportée , et soutenu difficil^nent par le balancier des deux rames étendues du batelier, dansait comme une coquille de noix sur les vagues toujours grossissantes. Le retour était impossible, et il fallait plus d'une demi -heure de fatigue et de danger, avant d'être à l'abri sous l'ombre des hautes falaises d'Hâute- Gombe. Le sort ou la destinée de mon âme qui dirigeait , ce jour-là , ma voile indécise sur- le lac, à la même heure, m'avait fait embarquer moimême sur un bateau plus fort, armé de quatre vigoureux rameurs. * J'allais visiter, dans une île au fond du lac , un parent de mon ami de Chambéry, nommé M. de Ghâtillon. Il avait son château sur un roc, au sommet de cette ile. Nous n'étions
plus qu'à quelques coups de rame du port de GhâtilloQ, quand mes yeux, qui suivaient machinalement à perte de vue le bateau de la jeune ma^ lade, s'aperçurent de sa détresse et de la lutte périlleuse que son embarcation soutenait contre le coup de vent. Nous virâmes de bord, mes rameurs et moi, d'un cœur unanime. Nous nous jetâmes en plein lac et en pleine tempête pour voler au secours du bateau en perdition qui disparaissait souvent sous un horizon roulant d'écumes. Longue et terrible fut l'anxiété de mon âme pendant l'heure que nous employâmes à traverser ainsi presque toute la largeur du lac, et à rejoindre le bateau en péril. Quand, enfin, nous l'atteignîmes , il touchait au bord. Une longue lame le jeta , sous nos yeux , en sûreté sur le sable , au pied des ruines de l'abbaye.
Nous poussâmes un cri de joie. Nous nous précipitâmes à l'envi dans l'eau pour courir plus vite au bateau et pour porter sur le rivage la malade naufragée. Le pauvre batelier consterné nous appelait à son aide avec des gestes d'affliction et des cris de détresse. Il nous montrait de
la main le fond de sa barque que nous ne pouvions pas apercevoir encore. En arrivant nous vimes la jeune dame couchée évanouie au fond de la barque. Les jambes^ le corps, les bras recouverts d'un lit d^eau glacée et de flocons d'écume, le buste seulement hors de Teau, et la tête, comme celle d'une morte, appuyée contre le petit coffre de bois qui sert à renfermer, à la poupe, les filets et les provisions des bateliers. Ses cheveux flottaient autour de son cou et de ses épaules comme les ailes d'un oiseau noir à demi submergé au bord d'un étang. Son visage , dont les couleurs ne s'étaient pas tout à coup effacées, avait le calme du plus tranquille sommeil. C'était cette beauté surnaturelle que le dernier soupir laisse sur le visage des jeunes filles mortes, comme le plus charmant rayon de la vie sur le front d'où elle se retire, ou comme le premier crépuscule de l'immortalité sur les traits qu'elle veut diviniser dans la mémoire des survivants. Jamais je ne l'avais vue et jamais je ne la revis si divinement transfigurée. La mort était-elle le jour de cette céleste figure? ou Dieu voulait-il me
donner 9 dans cette première et solennelle impression , le pressentiment et Tirnage de cette forme immuable sous laquelle j'étais destiné à ensevelir cette beauté dans ma mémoire, à Ty revoir éternellement et à Ty invoquer à jamais?... . Nous nous précipitâmes dans la barque pour soulever la mourante de son lit d'écume et pour Tem^rter au delà des rochers. Je mis la main sur son cœur comme je Taurais mise sur un globe de marbre* J'approchai mon oreille de ses lèvres comme je l'aurais approchée des lèvr^ d'un enfant endormi. Le cœur battait irrégulièrement> mais fortement ; l'haleine était sensible et tiède I je compris que ce n'était qu'un long évanouissement, suite de la terreur et du froid de l'eau. Un des bateliers souleva les pieds i je pris les épaules et la tète qui pesait contre ma poitrine. Nous la portâmes ainsi , sans qu'elle donnât signe de vie, jusqu'à une petite maison de pêcheur, sous le rocher d'Haute-Gombe , cette chaumière servait d'auberge aux bateliers quand ils conduisaient des curieux aux ruines. Elle ne consistait qu'en une salle étroite, obscure,
enfumée , meublée d'une table chargée de pain , de fromage et de bouteilles* Une échelle de bois partant du pied de la cheminée conduisait aur dessus à une petite chambre basse éclairée par une lucarne sans vitre ouvrant ,sur le lac. L'espace était occupé presque tout entier par trois lits qui se fermaient par des portes de bois> comme de profondes armoires. La famille y couchait. La mère et deux jeunes filles de la maison à qui nous remimes la jeune femme évanouie , en nous retirant par décence hors de la porte ^ Téten^ dirent snr un matelas auprès de la cheminée, allumèrent un feu doux de paille et de branches de genêt , la délacèrent , lai ôtèretit ses vêtements pour les faire sécher^ essuyèrent ses membres et ses cheveux ruisselants de Teau du lac; puis elles la portèrent toujours évanouie dans un des lits de la chambre où elles avaient étendu des draps blatics chauffés avec une des pierres tièdes du foyer, selon Tasage des paysans de ces montagnes. Elles essayèrent en vain de lui faire avaler quelques gouttes de vinaigre et de vin pour la rappeler à la vie. Voyant tous leurs soins perdus
et tous leurs efforts inutiles , elles se répandirent en sanglots et en cris qui nous rappelèrent dang la maison. « La demoiselle est morte! la dame est « trépassée! Il n'y a qu'à pleurer et à chercher « le prêtre , » s'écriaient-elles. Les bateliers cons* ternes se joignaient aux femmes et redoublaient l'horreur de ces lamentations. Je m'élançai sur l'échelle , j'entrai dans la chambre , je me penchai sur le lit , le crépuscule l'éclairait encore ; je touchai de la main le front, il était brûlant; je distinguai le mouvement faible mais régulier de la respiration qui soulevait et abaissait alternativement le drap de gros chanvre écru sur la poitrine ; je fis taire les femmes , et donnant un écu à un des plus jeunes bateliers, je le chargeai d'aller chercher un médecin. Il y en avait un , me dit-on , à deux lieues d'Haute -Combe, dans un village sur un des plateaux du mont du Chat. Le batelier partit en courant. Les autres s'attablèrent rassurés par la certitude que la dame n'était pas morte. Les femmes allaient et venaient de la chambre dans la salle et de la cave au poulailler pour préparer le souper. Je restai assis sur un des sacs de
farine de maïs^ à côté du lit, près des pieds, les mains croisées sur mes genoux/ les yeux fixés sur le visage immobile et sur les paupières fermées de l'étrangère. La nuit était venue. Une des jeunes filles avait fermé le volet de la lucarne. Elle avait suspendu une petite lampe à bec de cuivre contre le mur^ la lueur en tombait sur le drap et sur le visage endormi, comme celle du cierge sur un linceul. Hélas! j'ai veillé ainsi depuis sur d'autres visages, mais ils ne se sont plus réveillés!
Jamais peut-être le regard et l'âme d'un jeune homme ne s'abîmèrent pendant tant de longues heures dans une si forte et si étrange contemplation. Suspendu entre la mort el l'amour, j'étais incapable de comprendre si l'angétique figure endormie sous mes yeux était une éternelle douleur ou une étemelle adoration que cette nuit me préparait dans son mystère, ou que le matin allait me rendre avec le réveil et la vie. Les spasmes du
$g HAPHABL.
sommeil, qui n'étaient pas assez forts pour la ranimer , avaient rejeté le drap et découvert une de ses épaules. Ses cheveux s'y roulaient en gros anneaux noirs et épais* Son col affaissé suf l'oreiller, était plié par le poids de sa tête, qui pendait en arrière , un peu inclinée sur la joue droite. Un de ses bras s'était dégagé des couvertures. Il était passé sous son cou. Il laissait apercevoir seulement la nudité d'un coude d'ivoire qui se détachait de la couleur grise de la ch^nise de grosse toile dont les paysannes l'avaient vêtue. A un des doigts de la main noyés dans les cheveux , on voyait brilîefr un petit anneau d'or qui enchâssait une étincelle de rubis où se réverbérait la la&ipe. Les jé^nés filles de la maison s'étaient couchées, sans se déshabiller, sur le plancher. La mère était assotipie sur une chaise de bois , les mains et la tête appuyées sur le dossier. Quand le coq chanta dans la cour, elles sortirent, leurs sabots à la main , et descendirent sans brait l'échelle pour aller au travail. Je testai seul.
Les premières lueurs du crépuscule du matin commençaient à filtrer presque insensibles à tra-
HÂPHABL M
vers les fentes du volet fermé de la lucarne. Je Tonvris^ espérant que Pair frais matinal e) bal* samique du lac et des montagnes, et peut-être aussi le premier rayon du soleil, auraient Tinfluence du réveil général de la nature sur cette vie que j'aurais voulu déjà réveiller au prix de mon propre souffle vital. Un air frais et presque glacial se répandit dans la chambre et souffla ta lampe à demi consumée. Mais la couche resta sans mouvement. J'entendis les pauvres femmes qui priaient ensemble en bas, avant de comment cer leur journée. L'idée de prier aussi me vint au cœur comme elle vient à toute Âme qui se setit à bout de ses forces et qui a besoin qu'une force mystérieuse et surhumaine se surajoute à l'impuissante tension de ses désirs. Je me mis à genoux sur le plancher , les mains jointes sur le bord du lit, les r^ards fixés sur le visage de la jeune femme. Je priai longtemps , ardemment , jus^ qu'aux larmes. Elles finirent par inonder mes yeux et par me cacher la figure de celle dont je demandais si passionnément le réveil. J'aurais passé des heures ainsi sans m'apercevoir de la durée du
temps et sans sentir la douleur de mes genoux sur la pierre , tant mon âme était absorbée dans une seule sensation et dans une seule volonté. Tout à coup, en passant machinalement la main sur mes yeux pour les essuyer, je sentis une main qui touchait la mienne et qui retombait doucement sur ma tête, comme pour écarter mes cheveux, dévoiler mon visage et me bénir. Je poussai un cri, je regardai; je vis les yeux de la malade se rouvrir, sa bouche respirant et sou* riante , son bras tendu vers moi pour saisir ma main, et j'entendis ces mots : « mon Dieu ! je vous remercie. J'ai donc un frère. »
xin.
Le frais du matin Tavait réveillée pendant que je priais, le visage noyé dans mes cheveux et dans mes larmes, au bord de son lit. Elle avait eu le temps de voir l'ardeur de ma compassion à l'ardeur de ma prière. Elle avait eu assez de réflexion pour me reconnaître au jour qui entrait
maintenant à pleins rayons dans la chambre. Évanouie ' dans IMsolement et dans Tindifférence , elle s éveillait dans la pitié, dans Tintérét et peut-être dans Tamour d*un pieux inconnu. Privée de tonte parenté d'âme dans la fleur négligée dé sa vie, elle avait trouvé tout à coup à côté d'elle la figure, l'attitude, les soins, la prière, les larmes d'un jeune frère, et ce nom avait échappé à son cœur et à ses lèvres en retrouvant le sentiment de ce bonheur avec la sensation de la vie !
« Un frère? oh! non. Madame, lui répondis-je en prenant la main qu'elle tendait vers moi et en l'écartant respectueusement de mon front comme si je n'eusse pas été digne d'être touché par elle ; (< un frère? oh! non, mais un esclave, mais une « ombre vivante de vos pas , qui ne demande pour <c bénédiction au ciel et pour félicité à la terre « que le droit de sq souvenir de cette nuit, et de c< conserver à jamais l'image de cette apparition « surhumaine qui lui fait désirer de la suivre jus- « que dans la mort, ou qui pourrait seule lui « faire supporter cette vie! » A mesure que ces paroles embarrassées et hésitantes s'échappaient
RÂ PHAEL.
de mes lèvres^ à demi* voix , les teintes roses de la vie remontaient sur ses joues, un sourire triste se répandait autour de sa bouche comme une incrédulité obstinée au bonheur , ses yeux soulevés vers le ciel du lit semblaient écouter par le regard des mots qui ne répondaient qu*à ses pensées. Jamais le passage de la mort à la vie et d'un songe à une réalité ne ftit si rapide et si visible sur un visage. Étonnement , langueur, ivresse, repos, mélancolie et joie, timidité et abandon, grâce et retenue, tout se peignit à la fois sur ses traits rafraîchis par le réveil , colorés par la jeunesse. Son rayonnement éclairait ralcôve sombre autant que la lueur du m^tin. Il y eut plus de paroles, plus de révélations, plus de confidences, plus d'infini dans ce visage et dans ce si* lence , que dans des millions de mots. Le visage hp main est la langue des yeux; la physionomie, dans la jeunesse , efet un clavier que la passion par* court d'un regard. Elle transmet de Tàme à Tâme des mystères d'intimité muette qui n'ont leur traduction dans aucun langage d'ici -bas. Ma physionomie aussi révélait sans doute un ami au
regard qui se reposait avec tant d'avidité sur mes traits. Mes habits encore humides , les touffes brunes de mes longs cheveux mille fois labourées pendant la nuit par mes mains , mon cou dont la cravate était lâche et dénouée, mes yeux cernés par la veille, mon teint pâli par Tinsomnie et par rémotion, Tenthousiasme presque religieux qui m'inclinait devant cette sainteté de la beauté souffrante, l'inquiétude, l'émotion, la joie, ta sur-
prise, le demi- jour de cette chambre nue, au milieu de laquelle je restais debout sans oser faire un pas, comme si j'eusse craint de faire évanouir Tenf^antement d'un si divin songe , les premiers rayons de soleil enfin qui passaient par la lucarne et qui venaient éblouir mes yeux et foire briller mes gouttes de larmes mal essuyées , tout devait donner à ma figure une puissance d'expression et une transparence de tendresse que sans doute elle ne retrouverait pas une seconde fois dans le cours d'une longue vie.
Ne pouvant plus supporter le contre -coup de ces émotions et la vibration intérieure de ce silence, j'appelai les femmes. Elles montèrent.
Elles se répandireBt en cris de surprise en voyant cette résurrection qui leur paraissait un miracle. Au même instant^ le médecin que j'avais envoyé chercher, la veille, entra. Il recommanda le repos et quelques infosions de plantes de ces montagnes, qui calment les mouvements du cœur. Il rassura tout le monde en nous disant que cette maladie de la jeunesse des femmes s'apaisait souvent avec les années; qu'elle n'était qu'un eKcès de sensibilité qui faisait ressembler la surabondance de vie à la mort, mais qui n'était jamais la mort, à moins que les peines intérieures ne vinssent l'aggraver de causes morales et la changer en mélancolie habituelle et en incurable difficulté de vivre. Pendant que les femmes cherchaient dans les prés les simples- indiqués par le médecin et que les blanchisseuses repassaient ses vêtements mouillés, sous le fer chaud, dans la salle basse, je sortis de la maison et j'allai parcourir seul les ruines de l'antique abbaye.
KAPHAEL. 65
Mais mon cœur était trop plein de mes propres impressions pour s'intéresser à ces solitaires. L'ascétisme et l'enthousiasme des premiers monastères étaient devenus une profession. Plus tard des vies sans liens avec leurs frères et sans utilité pour le monde s'étaient évaporées dans ces cloîtres, ne laissant ni traces qi regrets sur les tombeaux. J'admirai seulement combien la nature est prompte à s'emparer des places vides et des demeures abandonnées par l'homme , combien son architecture vivante d'arbustes qui s'enracinent dans le ciment , de ronces , de lierres flottants , de giroflées suspendues, de plantes grimpantes jetant leur épais manteau sur les brèches des murs , est supérieure à la froide symétrie, des pierres ,et à la décoration morte des monuments du ciseau des hommes! 11 y avait plus de soleil, plus de parfums, plus de. murmures, plijs de saintes psalmodies <ies vents, (les eaux, des oiseaux, des
échos sonores du lac et des forêts sous les piliers croulants, dans les nefs démantelées et sous les voûtes déchirées et pendantes de la vieille église vide de l'abbaye, qu'il n'y avait autrefois de lueurs de cierges, de vapeur d'encen^ et de chants monotones dans lés cérémonies et dans les processions qui les remplissaient jour et nuit. La nature est le grand prêtre, le grand décorateur, le grand poëte sacré et le grand musicien de Dieu. Le nid d'hirondelles où les petits appellent et saluent le père et la mère, sous la corniche ébréchée d'un vieux temple'; les soupirs du vent de la mer qui semblent apporter, sous les cloîtres dépeuplés de la montagne, les palpitations de la voile, les gémissements de la vague et les dernières notes des chants des pêcheurs ; les émanations embaumées qui traversent par moment la nef; les fleurs qui s'effeuillent et dont les étamines pleuvent sur tes tombes, le balancement deà draperies vertes qui tapissent les murs , l'écho sonore et répercuté des pas du visiteur sur les souterrains où dormaient les morts; tout cela, est aussi pieux, aussi recueilli, aubsi intini d'impressions que l'était jadis le
monastère dans toute sa splendeur sacrée. Seulement, il y a des hommes de moins avec leurs misérables passions rapetissées par l'étroite enceinte où ils les avaient confinées et non ensevelies ; mais il y a Dieu de plus , jamais aussi visible et aussi sensible que dans la nature, Dieu dont la splendeur sans ombre semble rentrer dans ces tombeaux de Tesprit, avec les rayons de soleil et avec la vue du firmament que les voûtes n'interceptent plus.
Je n'étais pas, en ce moment, assez maître de mes pensées pour me rendre compte à moi -même de ces vagues réflexions. J'étais comme un houime qu'on vient de décharger d'un immense fardeau, et qui respire à pleine haleine en étendjant ses muscles contractés et en marchant çà et là dans sa force, comme s'il allait dévorer l'espace et aspirer tout l'air du ciel dans ses poumons. Ce fardeau dont je venais d'être soulagé, c'était mon propre cœur. En le donnant, il me semblait,
pour la première fois, avoir conquis la plénitude de la vie. L'homme esb tellement créé pour Tamour qu'il ne se sent homme que du jour où il a la conscience d'aimer pleinement. Jusque-là, il cherche., il s'inquiète, il s'agite, il erre dans ses pensées. De ce moment, il s'arrête, il se repose., il est au fond de sa destinée.
Je m'assis sur le mur tapissé de lierre d'une immense et haute (errasse démantelée qui dominait alors le lac, les jambes pendantes sur l'abîme, les yeux errants sur l'inamensité lumineuse des eaux qui se fondaient avec la lumineuse immensité du ciel. Je n'aurais pu dire, tant les deux a^urs étaient confondus à la ligne de l'horizon, où commençait le ciel, où finissait le lac. Il me semblait nager moi-même dans le pur éther et m'abimer dans l'universel océan. Mais la joie intérieure dans laquelle je nageais était mille fois plus infinie, plus lumineuse et plus incommensurable que l'atmosphère avec laquelle je me confondais ainsi. Cette joie ou plutôt cette sérénité intérieure, il m'aurait été impossible de me la définir à moimême. C'était comme un $erret sans Tond (jui s«
serait révélé en moi par des sensations et non par des mots ; quelque chose de pareil sans doute à ce sentiment de Tœil qui entre dans la lumière après les ténèbres, ou d'une âme mystique qui croit posséder Dieu. Une lumière, un éblouissement, une ivresse sans vertige, une paix sans accablement et sans immobilité. Saurais vécu dans cet état autant de milliers d'années que le lac déroulait de lames sur le sable de sa plage, sans m'apercevoir que j'aurais vécu plus de secondes que n'en occupait chacune de mes respirations. Ge doit être^. la cessation du sentiment de la durée du temps pour les immortels dans le ciel : une pensée immuable dans l'éternité d'un moment!...
Cette sensation n'avait rien de précis, d'articulé, ni de défini. en moi- Elle était trop complète pour être mesurée , trop une pour être divisible par la pensée et analysable même par la réflexion. Ce n'était ni la beauté de la créature
surnaturelle que j'adorais , car l'ombre de la mort était encore répandue entre cette beauté et mes yeux; ni l'orgueil d'être aimé d'elle, car j'ignorais si j'étais autre chose pour elle qu'un songe du matin dans ses yeux; ni l'espoir de la possession de ses charmes, car mon respect était mille fois trop au-dessus de ces viles satisfactions des sens, pour y abaisser même ma pensée; ni la vanité satisfaite d'une conquête de fenime à étaler, car cette vanité froide n'a jamais approché de mon âme, et je n'avais personne , dans ce désert, devant qui profaner mon amour en le dévoilant pour m'en vanter ; ni l'espoir d'enchaîner cette destinée à la mienne^ car je savais qu'elle appartenait à un autre; ni la certitude de la voir et la félicité de m'attacher à ses pas, car je n'étais pas plus libre qu'elle, et, dans quelques jours, la destinée allait nous séparer; ni enfin la certitude d'être aimé, car j'ignorais tout de son cœur, excepté le geste et le mot de reconnaissance qu'elle m'avait adressés !
C'était autre, chose; c'était ce sentiment désintëressé, pur, calme, immatériel; le repos d'avoir
trouvé enfin l'objet toujours cherché, jamais rencontré de cette adoration souffrante faute d'idole, de ce culte vague et inquiet faute de divinité à qui le rendre, qui toormente Tàme pour la suprême beauté, jusqu'à ce que nous ayons entrevu l'objet de ce culte , et que notre ème s'y soit attachée comme la paille à T aimant, ou qu'elle s'y soit confondue et anéantie comme le souffle de la respiration dans lés vagues de l'air respirable.
Et , chose étrange ! je n'étais pas pressé de la revoir, d'entendre sa voix, de me rapprocher d'elle, de m'witretenir en liberté avec elle, qui était déjà toute ma pensée et toute ma vie. Je l'avais vue, je l'emportais en inoi; rien désormais ne pouvait enlever de mon âme cette possession : de près , de loin , absente , présente , je la contenais en moi-même: tout le reste m'était indifférent. L'amour complet est patient parce qu'il est absolu et qu'il se sent éternel. Pour me Tarracher, il aurait fallu m'ârracher mort cœur. Je \r sentais désormais cette image aussi à moi que la lumière est à l'œil une fois qu'il l'a regardée, que
Tair est à la poitrine une fois qu'elle Ta respiré, que la pensée est à l'âme une fois qu'elle l'a conçue. Je défiais Dieu lui-même de me ravir désormais cette apparition de mes désirs. Je l'avais vue, c'était assez; pour la contemplation^ voir c'est jouir! Peu m'importait presque * qu'elle m'aimât ou qu'elle passât devant mes yeux sans m'apercevoir. Sa splendeur m'avait touché; je restais enveloppé de ses rayons. Elle ne pouvait plus lés retirer /de moi, pas plus que le soleil ne peut reprendre ceux dont il a une fois inondé la nature. Je sentais qu'il n'y aurait plus ni nuit ni froideur dans mon cœur, dusse -je vivre un millier d'ai^nées, car elle y luirait toujours comme elle y luisait dans ce moment.
Cette conviction donnait à mon amour la sécurité de l'immuable, le calme de la certitude, la plénitude de l'infini, l'ivresse débordante d'une joie qui ne s'apaiserait plus jamais. Je laissais
passer les heures sans les compter , certain que j'avais devant moi les heures sans fin. Chacune me rendrait éternellement cette présence intérieure. Je pouvais me séparer un siècle de cet être sans, que ce siècle pût diminuer d'un jour l'éternité dç mon amo\ir! J'allais, je venais , je m'asseyais, je me relevais, je courais, je ralentissais mes pas , je marchais sans palper la terre sous mes pieds , commç ces fantômes que l'impalpabilité de iQur nature aérienne soulève , et qui glissent sur le sol sans y former de pas. J'ouvrais les bras à l'air, .au lac, à la lumière, comme si j'eusse voulu étréindre la nature et la remercier de s'être incarnée et animée pour moi dans un être qui rassemblait , à mes yeux , tous ses mystères , toute sa splendeur , toute sa vie , tout son enivrement ! Je tombais à genoux sur les pierres ou sur les ronces des ruines sans les sentir; au bord des précipices sans les voir ! Je criais des mots inarticulés qui se perdaient dans le bruit des flots retentissants du lac; je plongeais dans l'azur du ciel des regards assez prolongés et assez perçants pour y découvrir Dieu lui-même, et pour
Fassocier par Thymne de ma reconnaissance à Textase de ma féiicitél Je n'étais plus un homme, j'étais un hymne vivant, criant, chantant, priant, invoquant, remerciant, adorant, débordant en effusions sans paroles; un cœur ivre, une âme folle, agitant, promenant au bord des abîmes un corps qui n'éprouvait plus sa matérialité, qui ne croyait plus ni au temps , ni à Tespace, ni à la mort. Tant la vie de Tamour qui venait de jaillir en moi me donnait le sentiment, ta jouissance anticipée et la plénitude de Timmortalité !
Je me m'aperçus de la foite des heures qu'au soleil de midi qui atteignait déjà la eime des pans de muraille de Fabioaye. Je redescMdis en bondissast , à travers les 1)ois , de rocher en rocher, de tronc d'arbre en tronc d'arbre. Mon cœuf battait à fendre ma poitrine. Eli approcbatft d^ la petite âmberge, je vis, dans un pi^é en pente derrière la maison, la jeune malade assise an
pied d'un mur au midi^ les habitants de ce désert avaient adossé contre ce mur quelques roches. Sa robe blanche brillait au soleil sur le vert du pré. L'ombre d'une meule de foin garantissait sa figure. Elle lisait un petit livre ouvert sur ses genoux. Elle se distrayait par moment de sa lecture pour jouer avec les petits enfants de la montagne qui venaient lui présenter des fleurs et des châtaignes. En m'apercevant , elle voulut se lever comme pour venir à moi. Ce geste me suffit pour ^'encourager à m'approcher. Elle me reçut en rougissant et avec un tremUement de lèvres qui n'échappa pas à mon regard et qui redoubla ma propre timidité. L'étrangeté de notre situation nous embarrassait telleodent l'un el l'autre q^e i^o^ restants longtemps san^ trouver rien à nous dire* A la fin , Me me fit un geste mal assuré et à peine iiileliigible pour m'engager à m'asseoir sur les bords de la meule de foin ) non loin d'elle. Je crus voir qu'elle m'attendait et qu'elle m'avait gardé ma place. Je m'assis respectueusement un peu loin. Le silence entre nous durait toujours. Il était vivsible que nous cherchions
tous les deux, sans pouvoir les trouver, de ces paroles banales qu'on échange, comme une fausse monnaie de conversation, qui servent à cacher les pensées au lieu de les révéler : craignant également de dire trop ou trop peu, nous retenions notre ème sur nos lèvres. Nous continuâmes à rester muets, et ce silence augmentait notre rougeur. A la fin, nos regards baissés s'étant relevés au même moment et rencontrés dans le foyer l'un de l'autre, je vis tant d'abtmes de sensibilité dans le sien, elle vit sans doute tant d'élan contenu, tant d'innocence et tant de profondeur dans le iniien , que nous ne pûmes plus les détacher, moi de son visage, lelle de ma figure, et que dés larmes y montant a la fois de nos deux cœurs, nous portâmes instinctivement nos mains sur nos yeux comme pour y voiler nos pensées. " Je ne sais combien de minutes nous demeurâmes ainsi. Enfin, d'une voix tremblante, mais avec un peu de contrainte et d'impatience dans l'accent : « Vous m'avez adonné de vos larmes; je
K vous ai appelé mon frère, vous m'avez adôp-
< « tée pour sœur, dit-elle, et nous n'osons pas nous
(( parler? Une larme! reprit- elle, une lai me désin- (< téressée d'un cœur inconnu, ^ c'est plus que ma (( vie ne vaut! et plus qu'elle ne m'a jamais en- (( core donné! » Puis avec une légère inflexion de reproche: « Vous suis -je donc redevenue étran- « gère depuis que je n'ai plus besoin de vos soins? « Oh! quant à moi, « poursuivit -elle d'un ton de résolution et de sécurité , « je ne sais rien de vous « que votre nom et votre visage, mais je sais votre (( âme. Un siècle ne m'en apprendrait pas plus ! »
— « Et moi, Madame, lui dis -je en balbi^tiant, « je voudrais ne savoir jamais rien de tout ce qui w fait de vous un être vivant de notre vie , attaché
(f par les mêmes liens que nous à ce triste monde ; « je n'ai besoin de savoir qu'une chose, c'est que (( vous l'avez traversé, que vous m'avez permis de « vous regarder de loin et de me souvenir toujours! (^ — Oh! ne vous trompez pas ainsi, reprit- elle; « ne voyez pas en moi une illuèion divinisée de « votre cœur; je souffrirais trop, ïe jour où cette « chimère viendrait à s évanouir! Ne voyez en moi « que ce que je suis, une pauvre femme qui se « meurt dans le découragement et dans la solitude
« de son agotoie, et qui n'emportera de la terre « rien de plus divin qu*uri peu de pitié! Vous le (( verrez quand je vous dirai qui je suis , ajouta - « t-elle ; mais auparavant dites-moi une seule chose « qui m]inquiète depuis le jour Où je vous ai aperçu i( dans le jardin. Pourquoi , si jeune et si doux de « physionomie 9 êtes- vous si seul et si triste? Pour- « quoi vous éloignez-vous toujours de la présence «et de l'entretien des hôtes de la maison, pour « vous égarer dans les sites infréquentés des monte tagnes ou du lac, ou pour vous renfermer dans « votre chambre/ votre lumière y brille, dit-on, « bien tard dans la nuit? Avez-vous un secret dans rt le coeur que vous ne confiez qu'à la solitude? » Elle attendait avec une visible anxiété, et les paupières baissées, pour voiler l'impression que ma réponse allait faire dans son esprit. — « Ce secret, « lui dis -je, c'est de n'en point avoir; c'est de '< sentir l& poids d'un cœur qu'aucun enthousiasme « né soulevait jusqu'à cette heure dans ma poitrine, « et, qu'après avoir essaya de donner plusieurs « fois des sentiments incomplets, j'ai toujours été i< obligé de reprendre avec des amertumes, des
« circonstances ou des dégoâts qui m'ont, si jeune
u et si sensible , découragé pour jamais d'aimer! »
Alors je lui racontai^ comme je l'aurais fait à
Dieu lui -même 9 et sans en rien déguiser^ tout ce
qui pouvait l'intéresser dans ma vie : ma naissance dans une condition modeste et pauvre ; mon père militaire de trempe antique; ma mère, femme d'exquise sensibilité cultivée dans sa jeunesse par l'élégance des lettres; mes jeunes sœurs, filles d'une, pieuse et angéliquQ simplicité; mon éducation par la nature au milieu des enfants des montagnes de mon pays; mes études faciles et passionnées; mon désœuvrement forcé; mes voyages; mon premier frisson sérieux de cœur auprès de la jeune fille du pécheur de Naples; mes mauvaises amitiés à mon retour à Paris; les légèretés, les désordres, les hontes de moi-^môme dans lesquelles ces liaisons m'avaient entraîné; mon ardeur pour l'état militaire trompée par la paix, au moment où j'entrais dans l'armée; ma sortie du régiment; mes courses sans but; mon retour sans espoir dans la maison paternelle; les mélancolies dont j'étais dévoré; le désir de mourir;. le désenchantement de tout; enfin
la langueur physique, résultat de la lassitude de rame y et qui, sous les cheveux, sous les traits et sous la fraîcheur apparente de vingt-quatre ans,
cachait la précoce sénilité de l'àme , et le détachement de la terre d'un homme mûr et fatigué de jours. ' •
En insistant sur ces sécheresses, sur ces dégoûts et sur ces découragements de ma vie^ je jouissais intérieurement, car je ne les sentais déjà plus. Un seul regard m'avait renouvelé tout entier. Je parlais de moi comme d'un être mort; un homme nouveau était né eh moi.
Quand j'eus fini , je levai le3 yeux sur elle comme sur mon juge. Elle était toute tremblante et toute pâle d'émotion : «Dieu! s'écria-t-elle, que vous « m'avez fait trembler ! •— Et pourquoi? lui dis-je. « -T7 C'est, ditr-elle, que si vous n'aviez pas été
« malheureux et isolé ici -bas, il y aurait eu entre
« nous deux une harmonie de moiiis. Vous n'auriez «pas senti le besoin de plaindre quelqu'un; et « j'aurais moi-même quitté la vie sans avoir ence trevu l'ombre de mon âme ailleurs que dans la « glace où raa froide image m'était retracée !
« L- histoire de votre vie, poursuivit- elle , en <r changeant le sexe et les circonstances , est Fhis- « toire de ma propre vie. Seulement la vôtre « commence et la mienne. •• »
Je l'empêchai d'achever. « — Non, non, m'é- « criai-je sourdement en collant mes lèvres sur « ses pieds et en les entourant convulsivement de tt mes bras, comme pour la retenir sur la terre; « non , non , elle ne finit pas , ou si elle finit , je (c le sens , elle finira pour deux ! ...» Je tremblai du geste que j'avais fait et du cri qui m'était involontairement échappé, et je n'osais plus rele- « ver mon visage de la terre d'où elle avait retiré ses pieds. — « Relevez-vous , me dit-elle avec une a voix grave mais sans colère , n'adorez pas une « poussière mille fois plus poussière que celle où ce vous souillez vos beaux cheveux et qui s'envo- <c lera plus vite et plus impalpable au premier « souffle d'automne ! Ne vous trompez pas sur la' « pauvre créature qui est devant vos yeux. Elle ce n'est que l'ombre de la jeunesse, l'ombre de la c< beauté , l'ombre de l'amour que vous devez un ce jour peut-être sentir et inspirer quand cette
« ombre sera évanoaie depuis longtemps. Gardez a votre cœur pour c^les qm doivent vivre , et ne « donnez à la mort que ce qu'on donne aux « mourants, une main douce pour les soutenir au « dernier pas de la vie et une k^rme pour les « pleurer!... »
L'accent grave , réfléchi et résigné avec lequel elle prononça ces paroles me fit trembler jusqu'au fond du cœur. Oepeadant en levant les yeux sur elle, en vtdyant les teintes colorées du soleil couchatit illuminer ce visage où la jeunesse des traits et la sérénité de l'expression resplendissaient d'heure en heure davantage ^ comme si un soleil nouveau s'était levé dans ce cœur, je né pus croire à la mort cachée dams ces symptômes éclatants de vie. D'ailleurs , que m'importait déjà ? si cette angélique apparition ^it la mort ^ eh bien , c'était la mort que j'adorais! Peut-être l'amour immense et complet dont j'étais altéré n'était- il que là? peut-être Dieu ne m'en montrait-il une luenr prête à s'éteindre sur la terre que pour me le l'aire poursuivre , à la trace de ce rayon , jusqu'à la tombe et jusqu'au ciel ?
ce Ne rêvez pas ainsi , me dit-elle , mais écoutezc< moi ! » Elle dit cela non avec raccent d'une amante qui joue. le séri^ix dans la voix, mais du ton d'une mère jeune encore ou d'une soeur plus âgée et plus mûre qui parlent raison à un frère ou à un fils : « Je ne veux pas que vous vous c( attachiez à une vaine apparence , à une illusion ^ « à un songe; je veux que vous sachiez à qui vous « engagez si ténvéraicement une âme que je ne « pourrais retenir qu'en la trompant. Le mensonge « m'a toujours été si odieux et si impossible que je « ne voudrais pas même de la suprême félicité du « ciel s'il fallait tromper le ciel pour y entrer ! Le « bonheur dérobé y pour moi ce ne serait pas le « bonheur^ ce serait le remords. »
Elle avait y en parlant ainsi , une telle candeur gp^ve sur les lèvres, une telle sincérité de son dans l'accent y une tqlle limpidité dans les yeux, que je crus voir l'immortelle vérité assise/ sous cette forme pure, en face du soleil , ouvrant sa voix à l'oreille, son regard aux yeux, son âme au cœur. Je m'étendis à demi sur les bords de la meule de foin, à ses pieds, accoudé sur la
terre 9 ma tête appuyée sur la paume de ma main droite, les yeux sur ses lèvres dont je ne voulais perdre ni une inflexion , ni un mouvement, ni un soupir.
ce Je suis née, dit-elle, près du pays de Virginie, « car rimagination du poëte a fait une patrie à « son rêve , dans une des îles du tropique. Vous « devez le voir à la couleur de mes cheveux , à mon « teint plus pâle que celui des femmes d'Europe , « vous devez l'entendre à mon accent que je n'ai <( jamais pu effacer de mes lèvres. J'aime au fond « à conserver cet accent , parce que c'est le seul « souvenir que j'aie emporté du ciel de mon ence faiice. Il .me rappelle ce je ne sais quoi de plaintif « qui chante dans les brises de mer , aux heures « chaudes , sous les cocotiers. Vous devez le voir <c surtout à cette indolence incorrigible de mes (c attitudes et de ma démarche qui n'a rien de la « vivacité des Françaises , et qui révèle dans l'âme '
a des créoles un abandon et un naturel un peu a sauvage incapable de rien feindre ou rien cacher. « Le nom de ma famille est d'^^, Julie est le (c mien. Ma mère périt dans le naufrage d'une chac( loupe en voulant fuir de Saint-Domingue , à (( Tépoque du massacre des blancs. J'avais été jetée (c par la lame sur le rivage. J'y fus retrouvée, et a allaitée par une négresse qui me rendit à mon c( père quelques années après. Dépouillé , proscrit , « malade, mon père ramena en France, à l'âge de « six ans, avec une sœur plus âgée que moi. Il <( mourut peu de temps après son retour, chez de « pauvres parents en Bretagne où nous avions été ce recueillis. J'y reçus une éducation adoptive a jusqu'à la mort de cette seconde mère que l'exil iK m'avait donnée. A douze ans , le gouvernece ment se chargea de pourvoir à mon sort , en (C qualité d'orpheline d'un créole qui avait rendu (( des services à la patrie. Je fus élevée dans toute <c la splendeur du luxe et dans toutes les amitiés «d'élite de ces maisons somptueuses où l'État « recueille les filles des citoyens morts pour le «pays. J'y grandis en âge, en talents précoces,
« et aussi, disait-on, en ce qu'on appelait alors « beauté. Grâce sérieuse et triste qui n'était que la « fleur d'une plante des tropiques s'épanouissant « pour quelques jours sous un ciel étranger. Ce- « pendant cette beauté et ces talents inutiles ne réjouissaient aucun œil et aucune affection en dehors de l'enceinte où j'étais . enfermée. Mes compagnes avec lesquelles j'avais noué ces amitiés d'enfance qui deviennent comme des parentés de cœur, s'en allaient une à une pour rentrer chez leurs mères ou pour suivre leurs maris.
Aucune mère ne me rappelait. Aucune parente ne venait me visiter. Aucun jeune homme n'entendait parler cie moi dans le monde et ne me demandait en mariage. J'étais triste de ces départs successifs de toutes mes amies ; triste de cet abandon du monde entier et de ce veuvage éternel du cœur avant d'avoir aimé. Je pleurais souvent en secret. Je reprochais iptérieurement à la- négresse de ne pas m'avoir laissé ensevelir dans les flots de ma première patrie, moins cruels que ceux du monde où j'étais jetée.
« Un homme célèbre et âgé venait de temps en
« temps. , au nom de Tempereur , visiter la maison « d'éducation nationale et s'informer des progrès (c que les élèves faisaient dans les sciences et dans « les arts enseignés par les premiers maîtres de la « capitale; on me produisait sans cesse à lui <c comme le modèle le plus accompli de l'éducation c( donnée à ces orphelines. Il me traitait, depuis « mon enfance, avec une prédilection toute par- « tieulière. — Que je regrette , disait-il quelquefois ce assez haut pour que je l'entendisse , de n'avoir « pas un fils ! »
ce Un jour , on me fit demander au salon de la ce supérieure. J'y trouvai l'illustre vieillard qui m'y ce attendait. Il paraissait aussi intimidé que je l'étais ce moi-même. — ^Mademoiselle, me dit- il enfin ^ les ce années coulent pour tout le monde; longues pour (( vous , courtes pour moi ! Vous avez aujourd'hui ce dix- sept ans. Dans quelques mois voqs toucherez ce ^ r^ge où cette maison doit vous rendre au a monde. Mais le monde, U n'y en. a pas pour vous ce recevoir. Vous étés sans patrie, sans maison pacc temelle, sans biens et sans parents en France. La ce terre où vous êtes née est possédée par les noirs.
« Ce dénûment de toute existence indépendante et (r de toute protection me troublé depuis plusieurs (( années sur vous. La vie gagnée par le travail « d'une jeune fille est pleine d'embôches et d*amer- « tume. Les asiles acceptés chez des amies sont f( précaires et humiliants pour la dignité de l'àme. « L'extrême beauté dont la nature vous a douée est a tih éclat qui trahit l'obscurité du sort et qui « attire le vice comme l'éclat de l'or attire le lar- « cin. Où comptez -vous 'vous abriter contre ces ce tristesses ou contre ces dangers de la vie? — Je (c n'en sais rièn^ lui dis -je, et je ne vois depuis (c quelque temps que Dieu ou la mort qui puissent « me sauver de ma destinée. — Oh! reprit -il avec (( un sourire triste et indécis, ïl y aurait un autre a salut auquel j'ai pensé, mais que j'ose à peine « vous proposer. — ' Dites, Monsieur > lui répondisu je ; vous avez eu depuis si longtemps pour moi <c le regard et Taccent d'un père , que je croirai «obéir au niien eh vous obéissant. — Un père? « reprit -il ; oh! heureux mille fois celui qui au- « rait^ une fille telle que vous ! Pardonnez-moi si^ (c j'ai osé quelquefois concevoir un pareil rêve.
« Écoutez* moi, me dit-il alora dune voix plus (c grave et plus tendre, et répondez-moi dans toute « la liberté et dans toute la réflexion de votre « cœur.
« Je touche à mes dernières' années; la tombe ne (c peut pas tarder beaucoup à s'ouvrir pour moi ; « je n'ai point de parents à qui laisser mon seul « héritage , la modeste illustration de mon nom et « le peu de fortune que mes travaux m'ont ac- (( quise. J'ai vécu seul jusqu'ici ^ uniquement ab- « sorbe par ces études qui ont usé et illustré mon « existence. J'arrive à la fin de la vie et je m'aper- « çois douloureusement que je n'ai pas commencé w à vivre, puisque je n'ai pas pensé à aimer. Il est (( trop tard pour revenir sur mes pas et reprendre « la route du bonheur , au lieu de la route de la « gloire que j'ai malheureusement clioisie; et ce- , « pendant je ne voudrais pas mourir sans avoir « laissé dans une mémoire après moi cette prolon- « gation de notre existence dans l'existence d'un « autre, qu'on appelle uù sentiment , seule immor- « tâlité à laquelle je crois I Ce sentiment ne peut «être qu'un peu de reconnaissance. Je sens que
« c'est de vous que je voudrais robtenir.^Mais pour « cela , ajout a-t-il plus Iknidement ^ il faudrait, que « vous eussio2 le courage d'accepter aux yeux du « monde ^ et pour le monde seulement , le nom, la ce main 9 l'attach^nent d'un vieillard qui ne serait w qu'un père, sous le titre d^époux, et qui ne a demanderait à ce titre que te droit de vous rece- (Y voir dans sa maison et de vous chérir comme son « enfant! »
« Il se tut et se. retira en refiisant de recevmr, « ce jour-là , une réponse : cette réponse était déjà « sur mes lèvres» C'était le seul homme qui eût « montré pour moi> parmi les visiteurs de la mai - « son , un autre sentiment que cette admiration « banale et presque insolente qui se trahit par des « regards et par des exclamations et qui est autant (c une offense qu'un hommage à l'innocence et à la QT timidité. Je ne connaissais pas l'amour; je ne <c sentais, en moi que le vide de tout attachement « de famille, il me seniblait doux de le retrouve ver auprès d'un père dont le coeur m'avait si a généreusement adoptée. Je trouvais un asile honoa rable et sûr contre l'incertitude de l'existence où
« j'allais être jetée dans quelques mois : un nom (c qui répandrait un prestige sur la femme dont il « devenait le diadème ; des cheveux bisinchis^ mais « blanchis sous la renommée qui rajeunit tous « les jours ses fayoris; des années qui auraient a presque égalé cinq fois le nombre des miennes ; « mais des traits purs et majestueux qui inspiraient « le respect du temps sans les dégoûts de la vieil- « lesse^ un visage enfin où le génie et la bontés a ces deux beautés de l'âge, attiraient même l'œil « et l'affection des enfants
« Le jour où je devais Sortir pour toujours de « l'établissement dès orphelines , j entrai , non « comme sa femme, mais comme sa fiUe, dans la (c maison de mou mari. Le monde l'appelait ainsi ; « pour lui, il ne voulut jamais que je l'appelasse a d'un autre nom que celui de père. Il en eut pour a moi tout le respect, toute la piété, tous les (< soins. Il fit de moi le centre rayonnant et adulé a d'une société nombreuse et choisie, composée de « l'élite de ces vieillards célèbres dans les lettres, «dans la philosophie et dans la politique, qui
« avaient été l'éclat du dernier siècle et qui avaient (c, échappé à la hache de la révolution et à la ser- « vitude volontaire de l'empire. Il me choisit des (( amies et deâ guides parmi les femmes célèbres «dé cette époque par leur mérite et par leurs « talents. Il m'encouragea lui-même à ces attachece ments de cœur ou d'esprit propres à distraire et ce à diversifier ma vie monotone dans la maison ce d'un vieillard* Bien loin de se montrer sévère «c ou jaloux de mes relations , il recherchait avec ce une attention complaisante tous les hommes ce remarquables dont 1^ société pouvait avoir de ce l'attrait pour moi. Il aurait été heureux si j'avais ce préféré quelqu'un dans la foule ,^ et sa préféee rencQ eût suivi la mienne. J'étais l'idole et le ' /cc culte de cette maison. Cette idolâtrie générale ce dont j'étais l'objet fut peut-être ce qui; me sauva ce de tout sentiment de prédilection. J'étais trop « heureuse et trop encensée pour avoir le temps ce, de sentir mon coe^ur; et puis il y avait une paterce nité si tendre dans les rapports de mon mari ce avec moi 9 bien que sa tendresse se bornât à me ce presser quelquefois contre son cœur et à me
c< baiser sur Je front, en écartant de la main mes K cheveux. J'aurais craint de déranger quelque ce chose à mon bonheur en y touchant, même pour « le compléter. Et cependant mon mari me repro- « chai t. quelquefois mon indifférence en badinant « avec moi ; il me disait que plus je serais heu- (c reuse, plus il serait heureux lui-même de ma « félicité.
« Une seule fois je crus aimer et être aimée. Un « homme d'un nom illustre par le génie , puissant (c par une haute faveur auprès du chef du gouver- « nement, séduisant par la gloire qui l'entourait a et par la figure, bien qu'il eût déjà passé l'âge « de la maturité , parut s'attacher à moi avec un « éclat qui me trompa moi-même. J'étais enivrée, « non d'orgueil , mais de reconnaissance et d'éton- (( nement. Je l'aimai quelqtie temps , ou plutôt « j'aimai l'illusion que je me faisais à moi-même « sous son nom. J'allais céder à un sentiment que « je croyais une tendresse passionnée de Tâme et (( qui n'était chez lui qu'un délire des sens. Son « ainour me devint odieux quand j'en reconnus « la nature ; je rougis de mon erreur , je repris
« mon âme et je me renfermai plus que jamais a dans la monotonie de mon froid bonheur.
« Le matin» des études fortes et des lectures « attachantes dans, la bibliothèque de mon mari : « j'aimais à liû servir de disciple; le jour , des pro- « menades solitaires dans les gra&ds boi« de Saintce Cloud ou de Meudon avec lui; le soir, un petit « nombre d'amis, la plupart graves et âgés, 4iscouc( rant de ' tout dans la liberté de la confidence. « Tous ce& cœurs froids mais indulgents semblaient « entraînés vers ma jeunesse par cette pente d'en « haut qui fait redescendre le sentiment du cœur a des vieillards comme l'eau des sommets couverts « de frimas. Voilà toute ma vie. Jeunesse noyée « sous cette neige xie cheveux blancs ; atmosphère (c tiède de ces haleines de vieillards qui me conser- « vait mais qui finit par m'allanguir ! Il y avait trop ce d'années entre ces âmes et la mienne. Ot ! que ce n'aurais-je pas donné pour avoir un aoû ou une ce amie de mon âge, pour réchauffer un peu à' ce ce contact mes pensées qui se congelaient en moi ce comme la rosée du matin sur une plante trop ce près des glaciers de ces montagnes !
« Mon mari me regardait souvent avec tristesse, c( il semblait s'alarmer de la langueur de ma voix ce et de la pâleur de mes traits. Il aurait voulu à « tout prix donner de Tair à mon âme et du mouce veenent à mon c<Bur. II neoessait de me convier ce à toutes les diversions agréables propres à m'ar- « racber à ma mélancolie, fl me confiait aux (c feflMnes de sa société , il me forçait tendrement à « me montrer dans les fétes^ dans les bals et dans a les spectacles. Le resplendissement 4^ ma jeuce nesse et de «a figure pouvait in'y donner à moice même la joîe et Torgueil de Tenivrement que je c< répandais autour de moi. Le lendemain il entrait « dans ma obambre, à m<m réveil. Il me disait ce raconter l'impression que j'avais {produite , les ce regards que j'avais attirés , les cœurs même que ce j'avais para émouvoir. — « Et vous, me disait-il ce avec un ton de douce interrogation, vous ne (c -sentez donc rien de tout ce que vous inspirez « a«ltour de vous? Votre cœur de vingt ans est ce donc né vieux comme le mien? Oh! que je vouée drais vous voir préférer dans tous ces adorateurs ce un être d'une nature supérieure , qui complète-
a rait un jour par un pur amour votre bonheur, et « qui , après moi , continuerait ma tendresse en la « rajeunissant auprès de vous! — Votre amitié me (c suffit, lui répondais- je ; je ne souffre pas; je ne « rêve rien , je suis heureuse. — Oui, reprenait-il , ce mais vous vieillissez à vingt ans ! Oh ! songez que c( c'est à vous de fermer mes yeux! Rajeunissez! « aimez! vivez à tout prix^ pour que je n'aie pas « -à vous survivre ! »
« Il faisait appeler médecin sur médecin ; tous , <c après m'avoir fatiguée de questions , s'accorde dèrent à dire que j'étais menacée de spasmes au « cœur. Les premiers développements de cette « affection s'étaient révélés. Il me fallait, disaientcc ils , une forte secousse à ma vie , un long dépla- « cernent de mes habitudes sédentaires, un chan- <c gement complet d'air et de ciel pour rendre à ce ma nature orientale, mais refroidie sous ces <c brumes de Paris , l'expansion et l'énergie dont « elle avait besoin pour revivre. Mon mari n'hésita « pas à sacrifier à l'espoir de me conserver la joie « de m'avoir sans cesse à côté de lui. Ne pouvant, (( à cause de son âge et de ses fonctions, m'ac-
« compagner, il me confia à une famille étrangère (c qui conduisait deux filles à peu près de mon âge « en Italie et en Suisse. J'ai voyagé deux ans avec (c cette famille; j'ai vu ces montagnes et ces mers
ç( qui m'ont rappelé celles de mon enfance; j'ai
a respiré ces airs tièdes et énergiques des vagues
(f et dés glaciers: rien n'a pu me rendre cette jeu-
« nesse flétrie dans mon cœur, bien que sur ma
(C figure elle trompe encore quelquefois mes propres
« yeux. Les médecins de Genève m'ont envoyée
a ici pour dernière tentative de leur art. Ils m*ont
« ordonné d'y prolonger mon séjour tant qu'il y
« aurait un rayon de soleil dans ce ciel d'automne,
« après quoi j'irai rejoindre mon mari. Hélas ! j'au-
« rais tant aimé à lui montrer sa fille guérie,
« rajeunie, rayonnante d'avenir, à mon retour!
« Mais , je le sens, je ne reviendrai que pour attris-
« ter ses derniers jour§ et peut-être pour m' éteindre
« dans ses bras! C'est égal, reprit -elle avec une
« résignation qui avait presque l'accent de la joie,
tf je ne quitterai plus désormais la terre sans avoir
« entrevu ce frère tant attendu! ce frère de l'âme
« qu'un instinct maladif m'avait fait rêver en vain
« jusqu'à ce jour, et dont rinaage anticipée par c( mon idéal m'avait désenchantée d'avance de « tous les êtres réels ! Oui, dit -elle en finissant et « en se voilant les yeux de ses longs doigts roses a à travers lesquels je vis filtrer une ou deux « larmes I oui, le rêve de toutes mes nuits s'est <c incamé sous vos traits , ce matin à mou réveil ! . . . tt Oh ! s'il n'était pas trop tard pour vivre encore ! « 4h ! je voudrais vivre maintenant des siècles « pour prolonger le sentiment de ce regard qui « pleurait sur moi, de ces mains jointes qui « priaient pour moi , de cette âme qui avait pitié « de .moi , et de cette voix , ajouta-t-elle en dévoii( lant tout à coup ses yeux levés vers le ciel , de « cette voix qui m'a appelée sa sœur!... Et qui ne « me retirera plus ce doux nom, poursuivit- elle '< avec un accent et un regard de tendre interroga- (( tion, ni pendant ma vie, ni après ma mort?... »
Ma tète tomba, anéantie de félicité, sur ses
pieds; ma bouche s'y colla sans pouvoir trouver une parole. J'entendis le ^pas des bateliers qui venaient nous avertir que le lac était calme et qu'il restait juste assez, de jour pour repasser à la rive de Savoie. Nous nous levâmes pour les suivre. Elle et moi nous marchions d'un pas chancelant comme dans l'ivresse! Oh! qui pourrait décrire ce que j'éprouvais en sentant le poids de son corps souple^ mais affaissé par la souffrance, peser délicieusement sur moi comme si elle se fût involontairement complu à sentir et à me faire sentir à moimême que j'étais désormais la seule force de sa langueur, la seule confiance de sa faiblesse , le seul point d'appui de son détachement de la terre! J'entends encore, après vingt ans écoulés, depuis cette heure, le bruit des feuilles sèches qui criaient en se froissant sous nos pas; je vois encore nos deux longues ombres confondues en une, que le soleil couchant jetait à gauche, sur l'herbe du verger, comme un linceul mobile oui suivait la jeunesse et l'amour pour les ensevelir avant le temps ! Je sfens encore la douce tiédeur de. son épaule contre mon cœur et le battement d'une des
tresses de ses cheveux que le vent du lac jetait contre ma figure et que mes lèvres s'efforçaient de retenir pour avoir le temps de les baiser! temps ! que d'éternités des joies de l'âme tu ensevelis dans une pareille, minute ! ou plutôt, que tu es impuissant pour ensevelir, impuissant pour faire oublier !
La soirée était aussi calme et aussi tiède que la veille. avait été orageuse et glaciale sur l'eau. Les jmôntagnes nageaient dans une légère teinte violette qui les grandissait et les éloignait en les effaçant : on ne pouvait dire si c'étaient des montagnes ou si c'étaient de grandes ombres mobile^ et vitrées à travers lesquelles on aurait vu transpercer le ciel chaud de l'Italie. L'azur céleste était tacheté de petites nuées pourpres , semblables aux plumes ensanglantées qui se détâchent de l'aile d'un cygne déchiré par des aigles. Le vent était tombé avec le jour.
Les vagues allongées et nacrées ne jetaient plus qu'une légère petite frange d'écume au pied des rochers, d'où pendaient les feuilles trempées des figuiers. Les petites fumées des chaumières hautes, dispersées sur les flancs du mont du Chat , montaient çà et là et rampaient contre la montagne pour s'élever, tandis que les cascades descendaient dans les ravins comme des fumées /d'eau. Les vagues du lac étaient si transparentes qu'en se penchant hors de la barque on y voyait l'ombre des rames et nos visages qui nous regardaient; ôi tièdes, qu'en y trempant le bout des doigts pour y entendre le murmure du sillage de nos mains, ^ on n'y sentait que. les caresses sous les légers frissons voluptueux de l'eau. Un petit ridaau, comme dans les gondoles de Venise, nous séparait des bateliers. Elle était couchée sur un des bancs du bateau qui lui servait de lit, le coude sur le coussin , le corps enveloppé de châles contre l'humidité dii soir , mon manteau replié en plusieurs doubles autour de ses pieds , le visage tantôt dans l'ombre, tantôt éclairé et ébloui par les derniers reflets roses du soleil suspendu au sommet des
sapins noirs de la grande Chartreuse. J'étais couché sur un monceau de filets étendus au fond de la barque , le cœur plein , la bouche muette , les yeux sur ses yeux. Qu'avions -nous besoin de parler quand le soleil , la nuit, les montagnes , l'air, les eaux, les rames, le balancement voluptueux de la barque , l'écume légère du sillage q\ii nous suivait en murmurant , nos regards , nos silences , nos respirations, nos âmes à l'unisson suspendues, parlaient si divinement pour nous? Nous paraissions craindre plutôt instinctivement que le moindre bruit de voix ou de paroles ne vînt discorder avec l'enchantement d'un pareil silence. Nous croyions glisser de l'azur du lac à l'azur de l'horizon élevé du ciel , sans voir les bords que nous venions de quitter, ni les bords où nous allions toucher devant nous.
J'entendis une de ses respirations plus forte et plus prolongée que les autres s'écouler lentement de ses lèvres, comme si sa poitrine oppressée par un poids invisible edi rendu dans une seule haleine toute l'aspiration d'une longue vie. Je fus troublé. «Vous souffrez? lui dis- je avec tristesse. —
«Non, ditrelle, ce n'était pas une souffrance, (( mais une pensée. — A quoi pensez -vous si force tement? repris-je. — Je pensais, me répondif- « elle, que si Dieu frappait, en cet instant, d'im- (( mobilité toute la nature; si ce soleil restait ff suspendu ainsi , le disque à moitié plongé der- « rière ces sapins qui ressemblent à des cils de la « paupière du ciel; si cette lumière et cette ombre « restaient ain« confondues et indécises dans Tat^ «mosphère, ce lac dans sa même limpidité, cet « air dans la même tiédeur, ces deux bords éter- (c nellement à |a même distance de ce bateau', ce « même rayon de lumière éthérée sur votre front , « ce même regard de votre pitié datis mes yeux ,' « cette même possession de joie dans mon cœur, « je comprendrais enfin ce que je n'avais pas com- « pris encore depuis que je pense ou que je rêve. « — Et quoi donc? lui demandai -je avec anxiété. « -^ L'éternité dans une minute et l'infini dans une «sensation! » s'écria- 1- elle en se renversant à demi sur le bord du bateau , comme pour regarder l'eau et pour m'épargner l'embarras d'une réponse. J'eus la gaucherie de répondre par une de ces bana-
lités de vulgaire galanterie qui se rencontra maladroitement sur mes lèvres , à la place des chastes et ineffables' adorations dont mon cœur était inondé. Le sens était qu'un pareil bonheur ne me suffirait pas s'il n'était pas la promesse et TavantgoAt d'une autre félicité. Elle me comprit trop; elle rougit pour moi plus que pour elle-même. Elle se retourna, le visage empreint de l'émotion d'une sainteté profanée, et, d'un accent aussi tendre mais plus pénétré et plus solennel que je n'en avais encore entendu sur ses lèvres : « Vous m'avez fait bien « mal, me dit-elle à voix basse; approche? -vous « plus près et écoutez-moi. Je ne sais pas si ce que "« je sens pour vous et ce que vous paraissez sentir ce pour moi est ce qu'on appelle amour, dans la <c langue pauvre et confuse du monde où les mêmes • « mots servent à exprimer des choses qui ne se « ressemblent que dans le son qu'elles rendent sur c< les lèvres de l'homme; je ne veux pas le savoir; « et vous! oh! je vous en conjure, ne le sachez ja- « mais ! mais, je sais que c'est le plus suprême et « le plus complet bonheur que l'âme d'un être vice vaut puisse aspirer de l'ème , des yeux, de la voix
c( d'un autre être qui lui ressemble , qui lui luan- « quaitet qui se complète en le rencontrant! A côté SA de ce bonheur sans mesure , de cette aspiration (c mutuelle des pensées par les pensées, des senti- « ments par les sentiments , de l'âme par Tâme qui « les confond en une seule et indivisible existence c( et qui les rend aussi inséparables que le rayon de a ce soleil qui se couche et le rayon de cette lune ce qui se lève quand ils se rencontrent daps le même « ciel pour remonter confondus dans ce même éther, « y a-t-il un autre bonheur, grossière image de (c celui-là, aussi loin de Tunion immatérielle et « éternelle de nos âmes que la poussière est loin ce de ces étoiles et que la minute est loin de Tétercc nité? Je n'en sais rien , je n'en veux rien savoir, « hélas! et je n'en puis jamais rien savoir, ajou-» « ta-t-elle avec un accent de dMaigneuse tristesse « dont je ne compris pas d'abord le sens énigma- (c tique à mon esprit. — Mais, reprit- elle avec un « abandon d'attitude, d'accent et de confiance qui « semblait la donner tout entière à moi : qu'importe tent les mots? Je vous aime! La nature entière le a dirait pour moi si je ne le disais pas; ou plutôt,
« laisser - moi le dire tout haut la première , lé dire « pour deux : nous nous aimons !
-i--«Oh! dites -le! dites -le encore! redites -le (c mille fois ! » m'écriai-je en me levant commie un insensé et en parcourant à grands pas la barque qui résonnait et qui chancelait sous, mes pieds. Disons-le ensemble, disons -le à Dieu et aux hommes, disons -le au ciel et à la terre; disons -le aux élé-»ments muets et sourds! disons -le éternellement, et que toute la nature le redise éternellement avec nous! Je vins tomber à genoux sur les membrures du bateau , devant elle, les mains jointes et le visage recouvert par mes cheveux. — «Calmez- <c vous, me dii^elle en posant son doigt sur ma a bouche, et laissez-moi vous parler, sans m'inter- (c rompre, jusqu'au bout. » Je me rassis et je me tus.r— -
« Je vous l'ai dit, reprit -elle, ou plutôt je ne « vous l'ai pas dit, je vous l'ai crié du cri de mon « âme en vous reconnaissant: je vous aimé! je vous (c aime de toute l'attente, de tous les rêves, de (( toutes les impatiences d'une vie stérile de vingt- « huit ans , qui s'est pa^ssée à regarder sans voir et
RAPHABL. 407
« â chercher sans rencontrer ce que sa nature* lui « avait révélé par un pressentiment dont vous étiez « le mystère! Mais, hélas! je vous ai connu et aimé « trop tard , si vous comprenez Tamour comme aie reste des hommes le comprend , et comme « vous paraissiez le comprendre vous-même tout à ce TheurQ , dans ce mot profane et léger que vous « m'avez (fit. Écoutez -moi encore, poursuivit -elle^ « et comprenez- moi bien : je suis à vous, je me « donne à vous, je vous appartiens comme je m'ap- («: partions à moi-même; et je puis le dire sans rien (c enlever à ce père adoptif qui n'a jamais voulu a voir en moi que sa fille. Rien ne m'empêche « d'être à vous tout entière, et je ne reliens rien « de moi que ce que vous m'ordonnez vous-même « d'en garder. Ne vous étonnez pas de ce langage c( qui n'est pas celui des femmes d'Europe , elles <c aiment faiblement , elles se sebtent aimées de « même , elles craindraient de perdre les désirs c( qu'elles inspirent en avouant un secret qu'elles « veulent faire arracher. Je ne leur ressemble ni a par la patrie, ni par le cœur, ni par l'éducation. « Élevée par un mari philosophe , au sein d'une so-
« ciété d'esprits libres, dégagés des croyances et « des pratiques de la religion qu'ils ont sapée, je « n'ai aucune des superstitions, des faiblesses d'esc< prit , des scrupules qui courbent le front des « femmes ordinaires devant un autre juge que leur ce conscience. Leur dieu d'enfance n'est pas le mien. « Je ne crois qu'au Dieu invisible qui a écrit son ce symbole dans la nature, sa loi dans nos in* « stincts , sa morale dans notre raison. La raison , « le sentiment et la conscience sont mes seules ré- « vélations. Aucun de ces trois oracles de ma vie « ne me défendrait d'être à vous; mon âma tout « entière me précipiterait dans vos bras , si vous a ne pouviez être heureux qu'à ce prix! Mais atta^ « cherions^nous votre bonheur et le mien à cette a fugitive ivresse dont la privation volontaire donne <« mille fois plus de jouissance à l'àme que sa satistf faction n'en donne aux sens? Né croirons-nous « pas plus à l'immatérialité et à l'éternité de notre « amour quand il restera élevé à la hauteur d'une « pensée pure , dans les régions inaccessibles au « changement et à la mort, que s'il descendait à « l'abjecte nature des sensations vulgaires en se dé-
« gradant et en se profanant dans d'indignes volup- « tés? — D'ailleurs, poursuivit- elle après un court « silence et en rougissant comme une joue approc< chée du feu , si vous exigiez jamais de moi , dans t^ \m moment d'incrédulité et de délire • cette « preuve de mon abnégation , sachez que ce sa- « crifice fie serait pas seulement celui de ma di- « gnité , mais aussi celui de mon existence ; que c( mon âme peut, dit-on , s'exhaler dans un seul c< soupir ; qu'en m'enlevant l'innocence de mon w amour vous m'auriez en même temps enlevé c< la vie, et qu'ea croyant tenir votre bonheur « dans vos bras vous n'auriez possédé qu'une « ombre et vous ne relèveriez peut-être que la «mort!.... »
Nous demeurâmes longtemps sans voix l'un et l'autre. A la fin, avec un soupir arraché du fond de ma poitrine : «Je vous ai comprise, lui « dis- je, et le serment de l'éternelle innocence (( de mon amour a été juré dans mon cœur « avant que vous eussiez achevé de me le v( demander. »
Cette résignation sembla la combler de bonheur et redoubler le charmant abandon de sa tendresse. La nuit était tombée sur le lac; les étoiles du firmament s'y regardaient; les grands silences de la nature endormaient la terre. Les vents, les arbres, les flots laissaient entendre en nous les. fugitives impressions du sentiment ou de la pensée qui parlent à voix* basse dans les cœurs heureux. Les bateliers chantaient par moment ces psalmodies traî* nantes et monotones qui ressemblent aux ondulations notées des vagues sur les^ grèves. Cela me fit penser à sa voix, qfui résonnait sans cesse dans mon oreille. — « Ah! si vous marquiez pour moi « cette nuit délicieuse par quelques accents jetés « à ces vagues et à ces ombres pour qu'elles res- « tassent à jamais pleines de vous? lui dis -je. « — Je fis signe aux bateliers de se taire et d'assoupir le bruit de leurs rames, dont les gouttes retombaient seulement comme un accompagnement mu-
sical en petites notes argentines sur les eaux. Elle chanta cette ballade écossaise à la fois maritime et pastorale, dans laquelle une jeune fille que le pauvre matelot 9 son amant , a quittée pour aller chercher fortune aux Indes ^ raconte que ses parents se sont lassés d'attendre le retour du jeune homme 9 et lui ont fait épouser un vieillard , auprès duquel elle serait heureuse, si elle ne rêvait pas à celui qu'elle a aimé le premier. Cette ballade commence ainsi :
Quand les moutons sont dans la bergerie , Que le sommeil aux humains est si doux , Je songe , hélàô ! aux chagrins de ma vie , Et près de moi dort mon bon vieil ^ux.
Après chaque couplet , il y a uîie longue rêverie chantée en notes vagues et sans paroles, qui berce Tàme sur des flots de tristesse infinie , et qui fait monter dans les yeux les larmes de la voix ; puis le récit recommence au couplet suivant avec l'accent sourd et lointain d'un souvenir qui regrette , qui souffre et qui se résigne. Si les strophes grecques de Sapho sont le feu même de l'a-
mour , ces notes écossaises sont les larmes mêmes de la vie et le sang du cœur blessé à mort gar la destinée. Je ne sais pas qui a écrit cette musique; mais qui qtiè ce soit, qu'il soit béni pour avoir trouvé sous quelques notes cet infini de la tristesse humaine dans le gémissement mélodieux d'une voix ! Depuis ce jour, il ne m'a plus été possible d'entendre les premières naesures de cet air sans m'ënfuir comme un homiôe poursuivi par une ombre; et quand je sens le besoin d'ouvrir mon cœur par une larme, je m'en chante intérieurementm 6i-même le refrain plaintif, et je me sens prêt à pleurer, moi qui ne pleure jamais !
Nous arrivâmes au petit môle du perîms qui s'avance dans le lac, et où l'on amarre les bateaux ; c'est le port d'Aix : il est situé à une demilieue de la ville. Il était plus de minuit. Il n'y avait plus sur le môle ni voitures ni ânes pour ramener les étrangers à la ville. La route était trop longue
pour permettre a une pauvre femine souffrante de
faire te trajet à pied Après avoir vainement
frappé aux portes de deux ou trois chaumières voisiner du lac , les bateliers proposèrent de porter la dame jusqu'à Aix, Ils enlevèrent gaîment leurè avirons des anneaux qui les attachaient au bordage ; ils les lièrent ensemble avec les cordes de leurs filets; ils posèrent un des coussins du bateau sur ces cordes; ils formèrent ainsi un brancard souple et flottant sur lequel ils firent coucher l'étrangère. Puis, quatre d'entre eux élevant chacun sur son épaule une des extrémités des avirons, ils se mirent en route sans imprimer au palanquin d'autre balancement que celui de leurs pas. J'avais voulu leur disputer la joie de porter une part de ce doux fardeau , mais ils m'avaient repoussé avec un ja* loux empressement. Je marchais à côté du bran-* card, ma main droite dans les mains de la malade pour qu'elle pût s'appuyer et se retenir à moi dans
les balancements de la marche* Je l'empêchais de glisser de l'étroit coussin sur lequel elle était étendue. Nous marchâmes ainsi en silence et lentement, à la clarté de la pleine lune, sous la longue
Hi RAPHAËL.
avenue des peupliers. Oh ! qu'elle^ me parut courte cette avenue ! et que j'aurais voulu qu'elle me conduisît ainsi jusqu'au dernier pas de nos deux vies! B\le ne me parlait pas, je ne lui disais rien; mais je sentais tout le poids de son corps suspendu avec confiance à mon bras; mais je sentais ses deux mains froides entourer la mienne ^ et de tèihps en temps une involontaire étreinte j une ha-* leine plus chaude sur mes doigts^ me faisaient comprendre qu'elle avait approché ses lèvres de mes mains pour les réchauffer. Non^ jamais de pareils silences ne continrent de si muets épanchements. Nous avions été heureux du bonheur d'un siècle en une heure. Quand nous arrivâmes à la maison du vieux médecin et que nous déposâmes la malade sur le seuil dé sa chambre^ un monde entier s'était écroulé entre nous. Je sentis ma main toute trempée de ses larmes ; je l'essuyai sur mes lèvres et dans nàes cheveux , et j'allai me j6t^r tout habillé sur mon lit.
RÀPÇAEL; 415
J'eus beau me tourner et me retourner sur mon oreiller^ je ne pus pas dormir. Les mille circonstances de ces deux journées se reproduisaient dans mon esprit avec une telle force et de tels con* tre-coups d'impression , que je ne pouvais croire qu'elles fussent finies; je revoyais et j'entendais tout ce que j'avais vu et entendu la veille* La fièvre de mon âme s^était communiquée à mes sens. Je me levais me recouchai vingt fois sans pouvoir trouver le calme. A la fin, j'y renonçai. Je cherchai par l'agitation de mes pas à tromper l'agitation de mes pensées. J'ouvris la fenêtre , je feuilletai des livres sans les comprendre , je marchai rapidement dans ma chambre, je déplaçai et replaçai ma table et ma chaise pour trouver une bonne place et pour achever la nuit assis ou debout. Tout ce bruit se
fit entendre au salon voisin. Mes pas troublèrent la pauvre malade, qui san^ doute ne dormait pas plus que moi. J'entendis des pas légers craquer sur le parquet et s'approcher de la porte de chêne fermée
à deux verrous y qui séparait son salon de ma chambre ; je coUai mon oreille contre les panneaux; j'entendis une respiration retenue et le froissement d'une robe de soie contre la muraille. La lueur d'une lampe filtrait à travers les fentes de la porte et au-dessous des battants sur mon plancher. C'était elle; elle était là; l'oreille collée aussi y à quelques lignes de mon front : elle pouvait entendre battre mon cœur. — « Êtes - vous ma- « lade? me dit tout bas une voix que j'aurais re- « connue à un seul soupir^ — Non, répondis-je, u mais je suis trop heureux ! l'excès du bonheur « est aussi fiévreux que l'excès de l'angoisse; i< Cette fièvre est celle dô la vie; je ne la crains « pas , je né la fuis pas , et je veille pour en jouir. « — Enfant, me dit^Ue, allez vous endormir pen- (( dant que je veille , c'est à moi maintenant de i< veiller sur vous! i — Mais, vous-même, lui criai- « je tout bas, pourquoi ne dormez -vous pas? — « Moi , reprit - elle , je ne veux plus dormir , pour (c ne plus perdre une minute du sentiment de la fé< « licite dont je suis inondée. J'ai peu de temps à (( savourer ma joie , je ne veux pas en perdre une
« goutte par Toubli dans le sommeil. Je suis venue « m'asseoir là pour vous entendre peut-être et pour a me sentir du moins près de vous. -^^ Oh 1 mur- « murai -je entre mes lèvres, pourquoi si loin en* « core? pourquoi ce mur entre nous? — • Est-ce (c donc cette porte qui est entre nous, et non notre «volonté et notre serment? me dit-elle. Tenez ! si « votre pas n'est retenu que par cet empêchement « matériel 9 vous pouvez le franchir! » Et j'entendis sa main qui tirait le verrou de son côté. (( Oui j vous le pouvez maintenant j continua-t-elle^ « s'il n'y a pas en vous quelque chose de plus fort « que votre amour même , qui domine , qui sub- « jugue votre emportement ; oui , vous pouvez le (( franchir, continua- 1- elle avec un accent à la fois c( plus passionné et plus solennel , je ne veux rien «devoir qu'à vous-même; vous trouverez un a amour égal à votre amour ; mais, je vous l'ai dit, « dans cet amour vous trouverez aussi ma mort ! » L'excès de mon émotion, l'impétueux élan de mon cœur vers cette voix, la violence morale qui me repoussait, me firent tomber anéanti, dans l'attitude d'un homme blessé à mort, sur le seuil de
cette porte fermée. Je Tentendis y elle j s'asseoir de l'autre côté, sur le coussin d'un canapé qu'elle jeta sur le parquet du salon. Nous continuâmes, une partie de la nuit, à causer à voix basse, à travers les intervalles laissés par cette menuiserie grossière entre le plancher et les montants : de la porte. Paroles intimes^ inusitées dans la langue ordinaire des hommes , flottantes comme les rêves de la nuit entre le ciel et la terre , souvent inter^ rompues de longs silences ^ pendant lesquels les cœurs se parlent d'autant plus que les mots manquent davantage aux lèvres pour exprijner d'inexprimables entretiens. A la fin, les silences devinrent plus longs, les voix plus éteintes, et je m'endormis de lassitude, la joue contre le mur et les maitis jointes sur mes genoux.
Quand je m'éveillai , le soleil déjà très-haut dans
le ciel inondait ma chambre de réverbérations lu-
mineuses. Les rouges-gorges d'automne piétinaient
et becquetaient en gazouillant les vignes et les groseillers sous ma fenêtre.; toute la nature semblait s'être éveillée 9 parée, illuminée et animée avant moi pour fêter le jour de notre naissance à une nouvelle vie. Tous les bruits de la maison me sem* blaient joyeux comme moi. Je n'entendais que les pas légers .de la fenmie de chambre qui allait et venait dans le corridor pour porter le déjeuner, à sa maîtresse , les voix enfantines des petites filles de la montagne qui apportaient les fleurs des bords du glacier, les trépignements et les sonnettes des mulets qui Tattendaient dans la cour pour la conduire au lac ou aux jsapins. Je changeai mes vêtements souillés de poussière et d'écume, je lavai mes yeux battus ^t rouges d'insomnie, je peignai mes cheveux en désordre^ je i^is mes guêtres de cuir du chasseur de chamois des Alpes, je pris mon fusil, je descendis à la table coipmune où le vieux médecin déjeunait avec sa famille et ses hôtes.
On s'entretint à table de la tempête. sur le (ac, du danger qu'avait couru la jeune étrangère, de son évanouissement à Haute -Combe, de son ab-
sence de deux jours, du bonheur que j'avais eu de la rencontrer et de la ramener la veille. Je priai lé médecin d'aller lui demander pour moi la permis^ sion de m'informer des nouvelles de sa santé et de raccompagner dans ses courses. Il redescendit avec elle plus belle , plus touchante et plus rajeunie par le bonheur qu*on ne l'avait encore vue. Elle éblouissait tout le monde. Elle ne regardait q\x^ moi. Moi seul je comprenais ces regards et ces mots à double interprétation. Ses guides l'enltf* vèrent avec des cris de joie sur le fauteuil à marchepied flottatit qui sert de selle aux femn^s de Savoie. Je suivis à pied le mulet aux clochettes tintantes qui la portait ce jour- là aux chalets les plus élevés du plateau de la montagne.
Nous y passâmes la journée tout entière presque sans nous parler^ tant nous nous entendions déjà complètement sans paroles. Tantôt occupés à con* templer la lumineuse vallée de Chambéry qui semblait se creuser et s'élargir à mesure que nous nous élevions davantage; tantôt à nous arrêter sur le bord des cascades, dont la fumée colorée par le soleil nous enveloppait d'arcs -*en- ciel
RAPHAËL. m
ondoyants y qui nous semblaient l'encadrement surnaturel et Tauréole mystérieuse de notre amour; tantôt à cueillir les dernières fleurs de la terre siur les prés en pente des chalets ^ à les échanger entre nous comme des lettres à jamais intelligibles pour nous seuls de cet alphabet embaumé de la nature; tantôt à ramasser les châ«taignes oubliées au pied des châtaigniers , à les écorcer pour les. faire cuire le soir, au feu de sa chambre ; tantôt à nous asseoir sous les dernier» chalets des montagnes déjà abandonnés par leurs habitants : nous nous disions combien seraient heureux deux êtres «comme nous relégués par leur fortune dans une de ces masures désertes formées de quelques troncs d'arbres et de quelques plan* ches, à la proximité des étoiles , au murmure des vents dans les sapins, au frisson des glaciers et des neiges, mais séparés des hommes par la solitude et ne remplissant que d'eux-mêmes une vie pleine et débordante d'un seul sentiment!
Le soir nous redescendimes à pas lents. Nous nous regardions tristement comme si nous eussions laissé nos domaines et notre bonheur pour jamais derrière nous. Elle remonta dans son appartement. Je restai pour souper avQc la famille et les hôtes. Après le souper, je frappai , comme nous en étions convenus, à la porte de sa chambre. Elle me reçut comme un ami d'enfance retrouvé après une longue absence. J'y passai désormais ainsi tous les jours et toutes les soirées. Je la trouvais ordinairement à demi couchée sur un canapé recouvert de toile blanche , dans un angle entre la fenêtre et la che-* minée : une petite table de bois brun sur laquelle brûlait une lampe de cuivre portait des livres, des lettres reçues ou commencées dans la journée, une petite boite à thé en acajou qu'elle me donna en partant et qui ne quitta plus ma cheminée depuis ce temps -là, et deux tasses de porcelaine bleue et rose de la Chine dans lesquelles nous prenions le
RAPHAËL. m
thé, à minuit. Le bon vieux médecin montait ordinairement avec moi pour causer avec sa jeune malade; mais après quelque demi -heure d&con«« versatioA , cet excellent homme s'apercevant bien que ma présence contribuait plus que ses conseils et ses bains au rétablissement visible d'unje sàaté si chère à tous , nousi laissait seuls avec nos livres et nos entretiens. A minuit, je baisais sa main qu'elle me tendait à travers la table> et je me retirais dans ma chambre. Je ne me couchais que quand je n'entendais plus aucun bruit dans la sienne.
Nous menâmes encore cinq longues et courtes semaines cette intime et délicieuse vie à deux; longues, si je me reporte aux innombrables palpitations de félicité qu'elles comptaient dans nos cœurs; courtes, si je pense à la rapide imperceptibilité des heures qui les remplissaient ! Il semblait que, par un miracle de la Providence qui ne se reproduit pas une année sur dix , la saison com-
plice de notre bonheur était d'accord avec nous pour le prolonger. Le mois d'octobre tout entier et une longue moitié du mois de novembre ressemblaient à un printemps ressuscité de l'hiver et qui n'avait oublié que ses feuilles dans le tombeau* Les brises étaient tièdes, les eaux bleues, les sapins verts , les nuées roses , les soleils éclatants. Les jours seulement étaient courts;* mais les longues soirées auprès des cendres chaudes de sa cheminée nous rapprochaient davantage. Elles nous rendaient plus excli;isivement présents encore l'un à l'autre, elles empêchaient nos regards et nos âmes de s'évaporer dans la splendeur de la nature extérieure. Nous les préférions aux longs jours d'été. Notre splendeur était en nous. Nous la sentions mieux en nous confinant dans notre demeure pendant les longues ténèbres des soirs et des nuits de novembre, au tintement de quelques premières rafales de givre ou de neige sur ses vitres et aux gémissements du vent d'automne ; ce vent pluvieux semblait nous refouler en nous-mêmes et nous crier : « Hâtez -vous de vous dire tout ce qui « n'a jamais été dit dans vos cœurs et tout ce qui
(( doit être dit avant que T homme et la femme ff meurent y car je suis la voix des mauvais jours « qui approchent et qui vont vous séparer. »
XXVIU.
Nous visitâmes ainsi successivement ensemble toutes les anses , toutes les vagues, tous les sables du lac; toutes les cimes, toutes les croupes, toutes les gorges, toutes les vallées secrètes , toutes les grottes, toutes les cascades encaissées dans les fissures des rochers de la Savoie. Nous vîmes plus de sites sublimes ou gracieux, plus de solitudes mystérieuses, plus de déserta enchantés, plus de maisonnettes suspendues entre les abîmes et les nuages , aux corniches saillantes des montagnes , plus de vergers , plus d'eaux laiteuses éciimani sur les prés en pente, plus de forêts de sapins et de châtaigniers ouvrant leurs sombres colonnades aux regards et répercutant le bruit de nos voix sous leurs dômes, qu'il n'en faudrait pour cacher un monde d'amants ! Nous laissions à chacun de
ces sites un de nos soupirs > un de nos enthousiasmes, une de nos bénédictions. Nous les priions tout bas ou tout haut de conserver le souvenir de rheure que nous avions passée ensemble, des pensées qu'ils nous, avaient données, de Tair qu'ils tious avaient fait respirer, de la goutte d'eau que nous avions bue dans le creux de nos mains, de la feuille ou de la fleuf que nous y avions cueillie, de la trace que nos pas y avaient imprimée sur l'herbe humide ; de nous rendre tout cela un jour avec la parcelle d'existence que nous y laissions en passant et en respirant, pour ne rien perdre de la félicité qui débordait de nos cœurs, et pouiretrouver toutes ces minutes , toutes ces extases , toutes ces émanations de nous-mêmes dans ce dépôt fidèle de l'éternité où tout se retrouve, même le souffle qu'on vient de respirer et la minute qu'on croit avoir perdue.
Jamais peut-être depuis la création dé ces lacs, de ces torrents et de ces granits , des hymnes aussi tendres et aussi enflammés ne s'étaient élevés de ces montagnes vers Dieu ! Il y avait dans nos âmes assez de vie et assez d'amour pour animer
toute cette nature, eaux, ciel, terre, rochers, arbres, cèdre et hysope, et pour leur faire rendre des soupirs, des élans, des étreintes, des voix, des cris , des parfums , des flammes capables de remplir le sanctuaire entier d'une nature plus vaste et plufe mqette encore- que celle où nous nous égarions. Un globe n'eût- il été créé que pour nous seuls, nous seuls aurions suffi à le peu*^ pler, à le vivifier, à lui donner la voix, la parole, la bénédiction et Tamour pendant une éternité! Et qu'on dise que l'âme humaine n'est pas infinie! Et qui donc a senti les bornes de sa vie , de sa puissance d^exister et d'aimer, auprès d'une femme adorée, en face de la nature et du temps, et sous l'œil de Dieu? amour! que les lâches te craignent et que les méchants te proscrivent! Tu es le grand prêtre de ce monde , le révélateur de l'immortalité, le feu de l'autel! et sans ta lueur,
l'homme ne soupçonnerait pas l'infini !
Ces six semaines furent pour moi un baptême
de feu, il transfigura mon âme, il la purifia de
toutes les souillures dont elle s'était tachée jusquelà. L'amour fut le flambeau qui en m'embrasant
m'éclaira à la fois la nature, ce monde, moi*méme et le ciel, le compris le néant de ce monde en voyant combien il disparaissait devapt une seule étincelle de la véritable vie! Je rougis de moimême en me regardant dans le pa«sé et en me comparant à la pureté et à la perfection de celle que j'aimais. J'entrai dans le ciel des âmes en pénétrant des yeux et du cœur dans cette mer de beauté y de sensibilité, de pureté, de mélancolie et d'amour qui s'entr'ouvrait d'heure en heure davantage dans les yeux, dans la voix, dans les entretiens de la créature céleste qui venait de se manifester à moi ! Combien de fois je me mis à genoux devant elle, le front collé dans l'herbe, dans l'attitude et dans le sentiment de l'adoration ! Combien de fois je la priai, comme on prie un être d'une autre nature, de me laver dans une de ses larmes, de me brûler dans une de ses flammes, de m'aspirer dans une de ses respirations, pour qu'il ne restât plus rien de moi dans moi-même
que l'eau puritiante dont elle m'aurait lavé, que le feu céleste dont elle m'aurait consumé , que le souffle nouveau dont elle aurait animé mon nouvel êtrel afin que je devinsse elle ou qu'elle devînt moi, et que Dieu lui-même en nous rappelant devant lui ne pût plus reconnaître ni séparer ce que le miracle de l'amour aurait transformé et confondu!... Oh! si vous avez un frère, un fils ou un ami qui n'ait jamais copopris la vertu , priez le ciel qu'il le fasse aimer ainsi! Tant qu'il ainoera, il sera capable de tous les dévouements, dQ tous les héroïsmes pour s'égaler à l'idéal de son amour. Et quand il n'aimera plus, il lui restera à jamais dans l'âme un arrière- goût de volupté céleste qui le dégoûtera des eaux du vice, et un coup d'œil secrètement levé vers. la source pu il lui fut permis de boire une fois!'
Je ne puis dire combien de salutaires hontes de moi-même me saisissaient en présence de celle que j'aimais! mais ses reproches étaient si teijdres, mais ses regards, quoique si pénétrants, étaient si doux, mais ses pardons étaient si divins, qu'en m'humiliant devant elle je ne me sentais pas
abaisser, mais je mé sentais relever et grandir. Je croyais presque sentir éclore de ma propre nature en moi- môme la pureté, la splendeur que sa lumière réverbérait seulement en moi! Je la comparais sans cesse involontairement aux autres femmes que j'avais entrevues! Excepté Antonine, qui m'apparaissait comme l'enfance naïve de Julie; excepté ma mère , à qui elle ressemblait dans sa sainteté et dans sa maturité, aucune femme ne supportait, à mes yeux, le moindre rapprochement. Un seul de ses regards rejetait dans l'ombre tout le reste de ma vie. Ses entretiens me révélaient des profondeurs^ des étendues, des délicatesses , des élégances , des divinités de sentiment et de passion qui me transportaient dans des régions inconnues où je croyais respirer pour la première fois l'air natal de mes propres pensées. Tout ce qu'il y avait en moi de légèreté, de vanité, de puérilité, de sécheresse, dMronie ou d'amertume d'esprit pendant ces mauvaises années de mon adolescence, disparaissait tellement que je ne me reconnaissais plus moi-même. En la quittant, je me sentais bon, je me croyais pur. Je
retrouvais le sérieux, reuthousiasme , Id prière, la piété intérieure, les larmes chaudes qui ne coulent pas par les ycnix^ mais qui montent comme une source cachée du fond de nos àriditéà apparentes et qui lavent le cœur sans TamoUir. Je me promettais de ne plus jamaia redescendre de ces hauteurs célestes, mais sans vertiges, où ses tendres reproches, sa voix, sa seule présence^ avaient le don de m'élever. C'était comme une seconde virginité de mon âme que je contractais aux rayons de Téternelle virginité de son amour. Je ne pouvais dire s'il y avait plus de piété que d'attrait dans l'impression que je recevais d'elle> tant la passion et l'adoration s'y mêlaient par égales parts et changeaient mille fois par minute dans mes pensées l'amour en culte et le culte en amour! Oh! n'est-ce pas là le dernier sommet de l'amour : l'enthousiasme dans la possession de la beauté parfaite et la volupté dans la suprême adoration?... Tout ce qu'elle avait dit me paraissait éternel , tout ce qu'elle avait regardé me paraissait sacré. J'enviais la terre qu'elle avait foulée en marchant; les rayons du soleil qui l'enveloppaient
13i RAPHAËL.
dans DOS promenades me semblaient heureux de l'avoir touchée. J'aurais voulu recueillir, pour le séparer à jamais des vagues de l'air, l'air qu'elle avait divinisé à mes yeux en le respirant; j'aurais voulu encadrer jusqu!à la place vide qu'elle venait de quitter dans l'espace , pour qu'auôune créature inférieure ne l'occupât jamais plus dans le reste de la durée de la terre ! Enfin , je voyais , je sentais, j'adorais tout, et Dieu lui-même, à travers cette divinité de mon amour!... Si la vie durait dans un pareil état de l'âme, la nature s'arrêterait, le sang cesserait de circuler, le cœur Oublierait de battre, ou plutôt il n'y aurait plus ni mouvement, ni ralentissement, ni lassitude, ni précipitation, ni nûort, ni vie, dans nos sens; il n'y aurait plus qu'une éternelle et vivante pétrification de tout notre être dans un autre être. Cet état doit.ressembler à l'état de l'âme à la fois anéantie et vivante en Dieu!
Quel bonheur! les vils désirs de la passion sen-
suelle s'étaient anéantis (puisqu'elle l'avait voulu) dans la pleine possession de l'âme de l'un par l'autre. Le bonheur me rendait, comme il fait toujours, meilleur et plus pieux que je l'eusse jamais été. Dieu et elle se confondaient si complètement dans mon âme, que l'adoration où je vivais d'elle devenait aussi une perpétuelle adoration de l'Être divin qui l'avait créée. Je n'étais qu'un hymne et il n'y avait pas deu:^ noms dans mon hymne, car Dieu , c'était elle , et elle , c'était Dieu ! Nos conversations, le jour, quand nous nous arrêtions pour regarder, pour respirer, pour admirer, sur les versants de la montagne , sur les bords du lac ou sur quelque racine de châtaignier , au bord des pelouses inondées de soleil , se portaient souvent , par ce débordement naturel de deux âmes trop pleines, vers l'abîme sans fond de toutes les pen-^ sées, c'est-à-dire vers l'infini et vers le mot qui seul remplit l'infini : Dieu. J'étais étonné, quand je prononçais ce dernier mot avec l'enthousiaste bénédiction de coeur qui contient toute une révélation dans un accent; j'étais étonné de la voir détourner ou abaisser ses regards et cacher dans
les pUs de ses beaux sourcils ou dans les coins de sa bouche distraite une peiue ou une incrédulité triste qui me paraissait en contradiction avec nos élaqs. Un jour je lui en demandai timidement la raison. — « C'est que ce mot me fait mal, me a répondit-elle. — Et comment, repris- je, le mot li qui contient le nom de ioute vie, de tout amour « et de tout bien peutril faire mal à la plus parfaite « de ses créations? — Hélas! répliqua- 1- elle avec u Taccent d'une âme désespérée ,, c'est que ce mot « ccmtient pour moi l'idée de l'être dont j'ai le plus « passionnément désiré que l'existence ne fût pas « uu rêve; et que cet être, ajouta-t-elle d'une u voix plus soi^rde et plus affaissée, n'est pour « moi et pour les sages dont j'ai reçu les leçons, « <iue la plus merveilleuse mais la plus vide des u illusions de notre pensée ! — Quoi ! hii dis -je , « vos maîtres ne croient pas à un Dieu? Mais « vous qui aimez, pouvez-vous ne pas y croire? Y i< a-t-il donc une palpitation de nos cœurs qui ne k< soit une proclamation de l'infini ? — Oh 1 se u hâta-t-elle de répondre, n'interprétez pas en « démence la sagesse des hommes qui m'ont sou-
HAPHAEL. 135
(( levé les voiles de la philosophie, et qui ont fait « l)riller à mes yeux le grand jour de la raison et « de la science, à. la place de la lampe fantastique i( çt pâle dont les superstitions humaines éclairent « les ténèbres volontaires répandues à dessein « autour de leurs puériles divinités. C'est au Dieu « de votre mère et de ma nourrice que je ne crois (c plu^, ce n'est pas au Dieu die la nature et des <c sages. Je crois avec eux à un Être principe et « cause, source, espace et fin de tous les autres « êtres, Qu plutôt qui n'est lui-même que Téter- « nité , la forme et la loi de tous ces êtres visibles (( ou invisibles , intelligetits ou ipintelligents, ani- « mes ou inanimés, vivants ou morts,. dont se (( compose le seul vrai nom de cet Être des êtres : « l'infini! Mais l'idée de l'incommensurable grani< doiir, de la fatalité souveraine, de la nécessité « absolue et inflexible d^s a<^es de cet Être , que {< vous appelez Dieti et que nous appelons ^lot, (< exclut de nos pensées toute intelligilMlité précise, u toute dénomination juste , toute imagination rai- « sonnablé, toute manifestation personnelle, toute « révélation, toute incarnation, tout rapport pos-
(( sible entre cet Etre et nous, et même l'hommage (( et la prière! La conséquence a- 1- elle donc à t( prier le principe?
« Oh! que c'est cruel ^ ajouta-t-elle, et que de « bénédictions , de prières et de larmes n'auraisr « je pas versées à ses pieds depuis que je vous
« aime! » Puis se reprenant: « Je vous étonne
c( et vous afflige, dit-elle, mais pardonnez-moi : « la première des vertus, s'il y a des vertus, n'est^ (( ce pas la vérité? Sur ce seul point nous ne pou- « vous pas nous entendre : aussi, n'en parlons ja- « mais. Vous avez été élevé par une mère pieuse, «au sein d'une famille chrétienne; vous y avez « respiré avec l'air les saintes crédulités du foyer ; (( on vous a mené par la main dans des temples, on « vous a montré des images, des mystères, des « autels ; on vous a enseigné d^s prières en vous « disant : « Dieu est là qui vous écoute et qui vous « répond » ; vous avez cru, car vous n'aviez pas « l'âge d'examiner. Plus tard, vous avez écarté a ceS' hochets de votre enfance pour imaginer un « Dieu moinfs puéril et moins féminin que ce u Dieu <les tabernacles chrétiens. Mais le premier
« éblouisseïneïit est resté encore dans vos yeux; « le jour que vous avez cru voir était mêlé, à « votre insii , du faux jour dont on vous a fasciné (c en entrant dans la vie; il vous est resté deux <( faiblesses de rintelligence : le mystère et la « prière. Il n'y a point de mystère , affirma-t-elle
a d'une voix plus solennelle; il n'y a que la raison, « qui dissipe tout mystère ! C'est l'honune fourbe « ou crédule qui a inventé le mystère ; c^est Dieu « qui et fait la raison. Et il n'y a point de prière , « poursuivit - elle plus tristement; car daris une loi « inflexible il n*y a rien à fléchir, et dans udc loi «nécessaire il n'y a rien à changer.
(c Les anciens, dans leur ignorance populaire (( sous laquelle se cachait leur profonde sagesse, (( le savaient bien, ajouta -t- elle encore, car ils « priaient tous les dieux dp leur invention , mais i< ils ne priaient pas la loi suprême : le Destin! »
Elle se tut. — « Il me semble j lui dis -je après « un long silence , que lés maîtres qui vous ont « appris cette sagesse ont, dans leurs théories des « rapports de l'homme avec Dieu, trop subor- (( donné l'être sensible à l'être pensant; en un
a mot, qu'ils ont oublié de l'homme le cœur, cet (c organe de tout amour, comme Tintelligence est (c Torgaue de ioute pensée.. Les' imaginations que « rhomme s'çst faites de Dieu peuvent être puériles « et fausses. Ses instincts, quelquefois, qui sont sa (c loi non écrite, doivent être vrais. Sans cela la «nature aurait menti en le créant. Vous ne croyez « pas. que la nature soit un mensonge, ajoutai -je i< en souriant, yoxïè qui disiez toat à Theure que la « vérité était peut-être la seule vertu? Or, quel « qu'ait été le but de Dieu en donnant ces deu^ ç( instincts, lo mystère ^t la prière, au cœur de « rhomme; qu'il ait voulu lui. révéler par laque a lui , Dieu , est' l'incompréhensible , et que le c( mystère était son vrai nom; ou qu'il ait voulu « que toutes les créatures lui- rendissent l'honneur « et la bénédiction, et que la prière fût l'encens unia versel de la nature; jboujpurs est-il que l'homme c( porte en soi ces deux instincts quand il pense à « Dieu, le mystère et l'adoration ! Le mystère? pour- « suivis -je, c'est l'œuvre de la raison humaine tf de l'élargir, de l'éclairer, de l'écarter toujours « davantage sans le dissiper complètement jamais.
BÂPUAEL. 43d
u La prière? c'est le besoin da cœur de répandre a sans cesse Timploration utile ou inutile, entencc due ou noa , comme le parfum sur les pas de « Dieu. Que ce parfum tombe sur les pieds de IMeu, (c ou qu'il tombe à terre, n'importe; il tombe toute jours en tribut de fa^iblesse , d'humiliation et i< d'ador:ation î...
.(( Mais qui sait s'il est perdu , ajoutai-je avec le « ton d'une espérance qui dans la voix de celui M qui parle, ti^iomphe du doute méme;f«qui sait si « la prière , cette communication mystérieuse avec « la toute-puissance invisible, n'est pas, eneffiet , (< la plus grande des forces surnaturelles ou natu- « relies de l'homme? qui sait si la volonté suprême « et immortelle n'a pas voulu de toute éternité Fin-
« spirer et l'exaucer dans celui qui prie, et faire a participer, ainsi l'homme lui-même par l'invdca- « tion au mécanisme de sa propre destinée? qui « sait eufin ai Dieu , dans son amour et dans sa (c bénédiction perpétuels sur les êtres émanés de i< lui, n'a pas voulu leur laisser ce rapport avec lui €< comme la chaîne invisible qui suspend la pensée « des mondes à la sienne ? qui sait si , dans sa so-
o litude majestueuse, peuplée de lui seul, il n'a pas « voulu que ce vivaat murmure, que cette con- « versa tion inextinguible avec la nature s'élevât et w redescendît sans cesse , sur tous les points de (( l'infini, de lui à tous les êtres qu'il vivifie, « qu'il embrasse et qu'il aime, et de tous ces êtres «( jusqu'à lui? Dans tous les cas, la prière est le « plus sublime des privilèges de l'homme, puisque u c'est celui qui permet de parler à Dieu; et Dieu « fût-il spurd, nous le prierions encore ; car si sa « grandeur était de ne pas nous entendre , notre (( grandeur à nous serait de le prier ! »
Je vis que mes raisonnements T attendrissaient sans la convaincre; que son âme un peu desséchée par la sciqnce n'avait pas encore ouvert ses sources du côté de Dieu. Mais l'amour îie devait pas tarder à attendrir sa religion après avoir attendri son cœur; les délices et les angoisses dé la passion devaient bientôt y faire éclore l'adoration et la prière , ces deux parfums de l'âme qui brûle et qui languit : l'un plein d'ivresse, l'autre plein de larmes; tous deux divins!
CëpenddDt le' bonheur, la solitude à deux, cet Éden des âmes tendres, la découverte qu'elle faisait totis les jours en moi de quelque abîme dévoilé de ma pensée correspondant aux mystères de sa propre nature; cet air d'automne dans, les montagnes qui conservent, comme des poêles chauffés pendant l'été, les tiédeurs du soleil jusque près des neiges; ces courses lointaines dans les chalets et sur les eaux ; le balancement de la barque pu le doux bercement du dos des mulets, qui ressemble à celui des vagues légères et lenties de la mer, le lait de ces pâturages qu'on lui apportait tout écumant , matin et soir , dans des coupes de bois de hêtre sculpté par les bergers; et par-dessus tout
cette exaltation douce , ce délire paisible , ce vertige continu d'une âme qu'un premier amour soulève de la terre comnàe sur des ailes et promène de pensées en pensées, de rêve en i:êve, à travers un nouveau ciel, dans un perpétuel épanouissement
du'cœur; tout cela rétablissait visiblement sa santé. Du soir au matin pn la voyait rajeunir. C'était copime dans une convalescence de Tâme qui se communiquait à ses traits. Son visage, un peu meurtri au commencement, autour des yeux, par ces taches ternes ou bleues semblables aux em* préintes des doigts de la mort , reprenait la plénitude des joues , là chaleur de saiig , la fraîcheur de teint, 1q duvet cotonneux d'une jeune fille qui a marché longtemps sur la montagne où sa joue a été pincée par les premières brises froides du glacier; ses paupières avaient perdu leur poids , ses yeux leur' ombre, ses lèvres leurs plis. Ses regards nageaient dans un perpétuel brouillard lumineux de rame; vapeur d'^un cœur brûlant condensée sur le globe des yeux en larmes qui montent toujours, mais que ce feu même dessèche et qui ne coulent jamais! Ses attitudes reprenaient la force, séis mouvements la souplesse , ses pas la légèreté et la vivacité de ceux d'un enfant. Chaque fois qu'elle rentt-ait de sfes courses avec moi dans la cour de la maison , le vieux médecin et sa famille se récriaient sur le prodigieux changement opéré par
vingt -quatre heures dans sa santé et sur l'éblouissèment de jeunesse et de vie qu'elle répandait dans les yeux.
Le bonheur en effet semblait avoir des rayons et semer autour tfelle une atmosphère dans laquelle elle était enveloppée et enveloppait ceux qui la regardaient. Ce rayonnement de la beauté, cette atmosphère de l'amour né sont point tout à fait , comme on le croit, des inoages de poëte. Le poëte ne fait que voir mieux ce qui échappe aux regards distraits ou aveugles des autres hommes. On a dil souvent d'une belle jeune fille qu'elle éclairait l'obscurité dans la nuit. On pouvait dire de Julie qu'elle échauffait l'air autour d*elle. Je marchais, je vivais enveloppé de cette tiède ënoanalion de sa beauté renaissante, les autres la sentaient en passant.
xxxn.
Quand j'étais rentré dans ma chambre, pendant les courts instants où j'étais forcé de la quitter, je me sentais, même à midi, comme dans un cachot
Hi RAPHAËL.
$âns.air et sans jour. Le soleil même le plus éclatant ne. m'éclairait plus, à moins qu'il ne fût réfléchi dans mes yeux par elle. Plus je la voyais, plus je l'admirais, moins Je pouvais croire qu'elle fût V une créature de la même espèce que moi. La divinité de son amour avait fini par devenir une foi de mon imagination. Je me prosternais sans cesse en esprit devant cet être trop tendre pour être un Dieu , trop divin pour être une femme. Je lui cherchais des nopas. Je n'en tro^vais pas. A défaut de nom, je l'appelais en moi-même mys^fe! je lui rendais sous ce nom vague et indéfini un culte qui tenait de la terre par la tendresse, du. rêve par l'enthousiasme, de la réalité parla présence, et du ciel par l'adoration]
Elle avait fini par me faire avouer que j'avais écrit quelquefois des vers, mais je^ ne lui en avais jamais montré. Elle paraissait aimer peu, au reste, cette forme artificielle et arrangée du langage qui altère, quand elle ne l'idéalise pas , la simplicité du sentiment et de l'impression. Sa nature était
trop soudaine , trop pi'ofonde et trop sérieuse pour
se prêter à ces formalités, à ces contours et à ces
lenteurs de la poésie écrite. Elle était la poésie sans lyre. Nue comme le cœur , simple comme le premier mot j rêveuse comme la nuit > lumineuse
comme le jour, rapide comme l'éclair, immense comme l'étendue. Son âme était une gamme infinie iju'aucune prosodie n'aurait suffi à noter. Sa voix même était un chant perpétuel qu'aucune harmonie de vers ne pouvait égaler. Si j'avais vécu longtemps auprès d'elle , je n'aurais jamais ni lu , ni écrit de vers. Elle m'était le poëme vivant dé la nature et de moir-même. Mes sentiments résonnaient dans son cœur, mes images dans ses regards, ma mélodie dans sa voix !. D'ailleurs la poésie toute matérialiste et toute sonore de la fin du xviir siècle et de l'empire , dont elle avait les principaux volumes dans sa chambre , tels que Demie et FontaneSy n'était pas faite pour nous Son âme, qui avait été bercée par les vagues mélodieuses des Tropiques, était un foyer de douleur, de rêverie, d'amour, que toutes les voix de l'air et des eaux n'auraient pas suffi à exhaler! Elle essayait quelquefois devant moi de lire ces livres et de les admirer sur leur réputation; elle les rejetait
146 IIAPHAEL.
avec un geste d'impatience, ils restaient sourde sous ses mains y comme des cordes cassées dont on cherche en vain la voix en frappant $ur le clavier. La note de son co^r n'était que dans le mien ^ mais elle ne put jamais en sortir. Les vers qu'elle devait m'inspirer ne devaient retentir que sur son tompbeau. Elle ne sut jamais qui elle aimait, avant de mourir. J'étais pour elle son frère. Peu lui aurait importé que je fusse un poëte pour tout le monde. Il n'y avait rien de moi que moi-même dans son amour.
Une seule fois je lui révélai involontairement un faible don de poésie qu'elle était loin de soupçonner ou de désirer en moi. Mon ami Louis *** était venu passer quelques jours avec nous. La soirée avait été remplie jusqu^à minuit de lectures, d'entretiens intimes, de rêveries à haute voix, de tristesses ou de sourires. Nous nous étonnions de ces trois jeunes destinées inconnues peu de temps avant les unes aux autres et maintenant recueillies et identifiées sous le même toit, au coin du même foyer , aux murmures des mêmes tempêtes d'automne, dans une maisonnette des
RAPHAËL. m
montagnes de Savoie : nous cherchions à prévoir par quel jeu de la Providence ou du hasard ces mêmes vents de la vie nous disperseraient ou nous ' réuniraient de nouveau. Ces échappées de vue sur l'horizon de nos vies futures avaient fini par nous attrister. Nous restions muets devant la petite table à thé sur laquelle nous étions accoudés. A la fin , Louis , qui était poëte , se sentit sourdre une note de mélancplie dans l'âme et voulut l'écrire. Elle lui prêta un crayon et du papier. Il crayonna sur le marbre de la cheminée quelques strophes toutes plaintives et toutes trempées de larmes comme les strophes funèbres de Gilbert, il ressemblait à Gilbert , il aurait écrit ces strophes qui vivront autant que le gémissement de Job dans la langue des hommes :
Au bancpiet de la vie, infortuné convive,
J'apparus un jour, et je meurs; Je meurs, et sur ma tombe, où lentement j'arrive.
Nul ne viendra verser des pleurs! etc.
Les vers de Louis m'attendrirent. Je pris le crayon de ses mains. Je m'éloignai * un moment
148 RAPHAËLv
dans le fond de la chambre, et j'écrivis à mon tour ces vers qui mourront avec moi sans avoir été recueillis : premiers vers qui fussent sortis de mon cœur et non de mon imagination. Je les lus sans oser lever les yeux sur celle à laquelle ils étaient adressés. Les voici ; mais non , je les efface , tout mon génie était dans mon amour, il s'est évanoui avec lui.
En finissant la lecture de ces vers , je vis, sur le visage de Julie , éclairé d'un reflet de la lampe , une expression d'étonnement si tendre et de beauté si surhumaine que je restai aussi incertain que mes vers le disaient entre l'ange et la femme, entre l'amour et la prosternation. Ce dernier sentiment l'emporta à la fois dans mon âme et dans ccIIq de mon ami. Nous tombâmes à genoux devant son canapé; nous baisâmes le bout du châle noir qui enveloppait ses^ pieds. Ces vers lui parurent seulement l'émanation instantanée et isolée du sentiment que j'avais pour elle. Elle les loua, elle ne m'en reparla plus. Elle aimait mieux nos entretiens naturels , et même nos silences rêveurs l'un près de l'autre, que ces jeux de l'esprit qui profa-
nent l'âme plus qu'ils ne l'expriment. Louis nous quitta quelques jours après.
A la suite de ces premiers vers de moi , faible strophe de l'hymne continuel de mon cœur , elle me pria de lui composer une ode qu'elle adresserait comme un tribut d'admiration et comme un essai de mon talent à un des hommes de sa société de Paris pour lequel elle professait le pliis de respect et d'attachement. C'était M. de Bonald. Je ne connaissais rien de lui que son nom et l'auréole de législateur philosophe et chrétien dont ce nom était alors justement entouré. Je me figurai que j'avais à parler à un Moïse moderne puisant dans les rayons d'un autre Siriaï la lumière divine dont il inondait les lois humaines. J'écrivis cette ode en une nuit. Je la lus, le matin ^ sous un châtaignier de la montagne , à celle qui me l'avait inspirée. Elle me la fit relire trois fois. Elle la copia, le soir, de sa main légère mais ferme. Ses carac-
tères glissaient comme Tombre des ailes de ses pensées snr le papier blanc, avec la rapidité, l'élégance et la limpidité du vol de l'oiseau dans l'air. Le lendemain elle l'envoya à Paris. M. de Bonald lui répondit des choses de bon augure sur mon talent. Ce fut l'origine de mes r^lations avec cet excellent homme , dont j'admirai et je chéris toujours depuis le caractère sans partager les doctrines théocratiqueô. Mon adhésion à ses symboles que j'ignorais n'avait été qu'une complaisance à l'amour. Elle eût été depuis un hommajge à la vertu. Mais M. de Bonald était, comme M. de Maistre, un de ces prophètes du passé, un de ces vieillards d'idées qu'on salue avec vénération. Assis snr le seuil de l'avenir, ils ne veulent pas y entrer, mais s'arrêtent un moment pour* entendre les beaux gémissements des choses qui meurent dans l'esprit humain !
Ce n'était déjà plus l'automne; c'était un doux hiver encore éclairé et attiédi par moments des
échappées de soleil entre les nuages. Nous nous faisions encore illusion et nous nous disions que c'était Tautomne. Nous avions tant l'horreur de reconnaître l'hiver qui allait nous séparer ! La neige tombait souvent le matin par légères taches blanches sur les roses du Bengale et sur les immortelles du jardin , comme le duvet blanc des cygnes qui auraient mué la nuit dans les cieux, où nous les voyions traverser Tair. A midi, le soleil fondait cette neige, il y avait souvent des heures délicieuses sur le lac. Le mouvement et l'haleine des eaux y attiédissaient en les réfléchissant lès derniers rayons de l'année. Les figuiers qui pendent des rochers exposés au midi sur lés vagues , dans l'abri des anses, avaient encore leurs larges feuilles. Les réverbérations du soleil contre ces rochers leur donnaient encore les couleurs, les splendeurs et les chaleurs des soirées d'été. Seulement ces heures étaient rapides comme la fuite des rames qui nous promenaient contre ces lumineux écueils qui forrment la côte du lac, au midi. La lumière rasante du soleil sur les sapins, les mousses vertes, les oiseaux d'hiver plus richement emplumés, plus sau-
tillants et plus familiers que ceux du printemps, rabondance et l'écume serpentante des mille cascades s'étendant sur les prés en pente et venant se rencontrer dans les ravins d'où elles tombaient avec des murmures et des éclaboussures sonores du haut des roches lisses et noires dans le lac; le bruit cadencé des rames, le sillage plaintif de l'aviron qui semblait répandre , comme une voix amie cachée sous les flots, des gémissements mystérieux sur nous en nous accompagnant de ses regrets; enfin le bien-être surnaturel que nous éprouvions dans cette atmosphère lumineuse et chaude l'un près de l'autre , séparés de la terre par ces abîmes d'eau , nous inondaient encore par moments d'un tel sentiment de volupté d'être , d'une telle plénitude de joie intérieure, d'un tel débordement de paix dans l'amour, que nous aurions défié le ciel même d'y rien ajouter. Mais cette félicité était mêlée en nous du sentiment qu'elle allait finir , chaque coup de rame retentissait dans nos cœurs comme un pas du jour qui nous rapprochait de la séparation. Qui sait si demain ces feuilles qui tremblent ne seront pas tombées dans l'eau? si
ces mousses où nous pourrions nous asseoir encore ne seront pas recouvertes d'un lit épais de neige? si ces écueils splendides, ce ciel bleu, ces ondes étincelântes, ne seront pas ensevelis par les brouillards de la nuit prochaine dans un océan de pâles et sombres frimas?
Un long soupir s'échappait de nos poitrines à ces pensées, nous les roulions tous deux en même temps sans oser nous les communiquer, de peur d'éveiller le malheur en' le nommant. Oh! qui n'a pas eu ainsi dans sa vie de ces bonheurs sans sécurité et sans lendemain, ou la vie se concentre
dans une heure qu'on voudrait rendre éternelle et qu'on sent vous échapper minute à minute, en écoutant le balancier de la pendule qui bat la seconde, en regardant l'aiguille qui dévore l'heure sur le cadran, en sentant la roue de la voiture dont chaque tour abrège l'espace, ou en écoutant le bruit d'une proue qui laisse le flot en arrière et qui vous approche du bord où il faudra descendre du ciel de vos rêves sur la grève dure et froide de la réalité!
Une après-dînée , que, nous étions ainsi délicieusèment bercés dans le bateau , au soleil , dans une anse calme et tiède , entre deux bras du mont du Chat^ au bruit lointain d'une petite cascade qui forme comme un chant perpétuel sous les grottes où elle filtre avant de se perdre dans Tabime des eaux y nos bateliers voulurent descendre à terre pour relever des filets qu'ils avaient placés la veille. Nous restâmes seuls dans le bateau mal amarré par une cordelle à une branche de figuier , le roulis fit plier et casser la branche en nous entraînant, sans que nous nous * en fussions aperçus; nous dérivâmes au milieu de l'anse^ à trois cents pas des rochers perpendiculaires entre lesquels elle est encadrée. Les eaux du lac avaient , dans cet endroit , cette couleur bronzée , ce miroitement du métal fondu 9 cette immobilité lourde qœ leur donnent toujours Tombre répercutée des hautes falaises y le voisinage des rochers taillés à pic, et qui annoncent
r incommensurable profondeur des vagues dans un
lit que l'on n'ose sonder. Je pouvais reprendre la rame et nous rapprocher du bord ; mais cet isolement de toute nature vivante nous donnait un délicieux frisson. Nous aurions voulu nous perdre ainsi, non sur une mer qui a des rivages, mais sur un firmament qui n'en a pas. Nous n'entendions plus les voix des bateliers , qui étaient remontés à perte de vue le long de la grève de Savoie et que les caps nous dérobaient; nous n'entendions que la titillation éloignée et intermittente de la cascade, quelques brises folles qui traversaient de temps en temps l'air immobile, chargées des gémissements harmonieux des pins; et les petits coups sourds des vagues contre les flancs de la barque que le mouvement de nos respirations faisait seul légèrement onduler.
Le soleil et Tombre de la montagne se partageaient par égale moitié notre bateau , la proue au soleil , la poupe dans le demi-jour. J'étais assis aux pieds de Julie, dans le fond du bateau, comme le premier jour où je l'avais ramenée d'Haute-Combe. Nous nous plaisions à nous rappeler par la mé-
moire et par toutes lès circonstances ce premier jour, cette ère mystérieuse et intime d'où le monde commençait pour nous, puisque ce jour était la date de notre rencontre et de notre amour. EJIe était couchée à demi sur le banc, un bras passé sur le bordage et pendant sur l'eau, l'autre appuyé sur mon épaule, la main jouant avec une boucle de mes longs clieveux ; ma tête était un peu renversée en arrière pour que mes yeux ne vissent de tout l'horizon que le firmament et sa figure se détachant sur le fond du ciel. Son visage était incliné sur le mien comme pour contempler son soleil sur mon front et son jour dans mes yeux. Une expression de bonheur calme , profond , ineffable , débordait de tous ses traits et donnait à sa figure une splendeur et une transparence d'âme digne de ce cadre de ciel dans lequel je la regardais en l'adorant. Tout à CQup, je la vis pâlir, retirer ses deux bras , l'un de mon épaule , l'autre des bords du bateau, se relever comme en sursaut sur son séant, porter ses deux mains sur ses deux yeux, y ensevelir un instant son visage, réfléchir, muette, puis retirer ses mains baignées de quelques gouttes
de larmes et s'écrier d'un accent de résolution sereine et calme : « Oh! mourons! »
Après ce seul mot elle resta un moment en silence, puis elle réprit : «Oh! oui, mourons, car « laterrie n'a. rien de plus à nous donner, le ciel « rien de plus à nous promettre ! » Elle regarda longtemps autour d'elle le ciel, les montagnes, le
lac, les vagues transparentes et demi - lumineuses sous l'ombre du bateau. -:— «Vois- tu » , me dit-elle (c'était la première fois et ce fut la dernière qu'elle se servit, en me parlant, de cette forme de langage solennelle ou familière, selon qu'on l'adresse à Dieu ou à l'honime), « vois-tu comme tout est préw paré pour un évanouissement divin de nos deux (( vies autour de nous ! Voilà ce soleil de la plus « belle de nos années qui se couche pour ne plus « se lever peut-être demain; voilà ces montagnes « qui se mirent pour la dernière fois dans ce lac , « elles étendent leurs longues ombres jusqu'à nous (( comme pour nous dire : « Ensevelissez-vous dans « ce linceul que je vous tends ; » voilà des vagues « pures, limpides, profondes, muettes, qui nous « préparent une couche de sable où nul né viendra
« nous réveiller pour nous dire : «Parlons! » Au- « cun œil humain ne nous voit. Nul ne saut*a par « quel mystère la barque vide ira demain échouer (( sur quelque rocher de la côte. Pas une ride de (( ces flots ne trahira aux curieux ou aux indiflfé- (( rents la place où deux corps auront glissé en (( s'embrassant sous les ondes ; où deux âmeâ au- « ront remonté réunies dans l'éternel éther. Aucun « bruit ne restera de nous §ur la terre que le bruit « du pli de la vague qui se refermera sur nous!... (( Oh l mourons dans cette ivresse de l'âme et de la « nature, qui ne nous fera sentir de la mort que « sa volu'pté! Plus tard, nous voudrons mourir et « nous mourrons peut-être moins heureux ! J'ai « quelques années de plus que ton âge , cette (Jiffé- « rénce, insensible aujourd'hui, s'agrandira avec « le temps. Le peu d'attraits qui t'a séduit dans (( mon visage se flétrirade bonne heure. Il ne res- <c tera dans tes yeux que le souvenir et l'étonne- « jiient de ton enthousiasme évanoui. D'ailleurs je
« ne puis être qu'une âme pour toi tu sentiras,
(( le besoin d'un autre bonheur... je mourrai de « jalousie si tu .le trouvés avec une autre femme...
« je mourrai de douleur si je te vois malheureux à
« cause de mot! Oh! mourons, mourons! et
« étouffons cet avenir douteux ou sinistre dans ce A( dernier soupir qui n'aura du moins sur nos lèvres « que la saveur sans mélange de la complète féli- (f cité!.., »
Mon âme me disait au même moment et avec la même force ce que sa bouche me disait à Toreille , ce que son visage me disait aux yeux , ce que la nature solennelle, muette, funèbre dans la splendeur de son heure suprême, me disait à tous les
sens. En sorte que les deux voix que j'entendais,
l'une au dehors , l'autre au dedans, me disaient les mêmes paroles. Comme si un de ces langages ii'eût été que l'écho ou la traduction de l'autre. J'oubliai l'univers, et je lui répondis : « Mourons! »
l'enlaçai huit fois autour de son corps et du mien, étroitement unis comme dans un linceul , les cordes du fil^ des pêcheurs qui se trouvèrent sous ma main dans le bateau. Je la soulevai dans mes bras que j'avais conservés libres, pour la précipiter
460 RA4^HAEL.
avec moi dans les flots Au moment même où
l'élan que j'avais pris avec mes pieds allait nous engloutir à jamais ensemble , je sentis sa tête pâle se renverser , comme le poids d'une chose morte , sur mon épaute, et son corps s'affaisser sur ses genoux. L'excès des émotions, le bonheur de mourir ensemble , avaient devancé la mort même. Elle s'était évanouie dans mes bras. L'idée d'abuser de son^ évanouissement pour l'entraîner, à son insu, et peut-être malgré. elle, dans mon propre tombeau, me saisit avec une soudaine horreur. Je fléchis sous le fardeau au fond de la barque. Je me hâtai de dérouler les cordes qui nous entouraient. Je retendis sur le banc. Je secouai longtemps , de mes mains trempées dans le lac, des gouttes d'eau froide sur son front et sur ses lèvres. Je ne sais combien de temps elle resta ain^i sans sentiment , sans couleur et sans voix. Quand je m'aperçus qu'elle rouvrait les yeux et qu'elle revenait à la vie, la nuit tombait et le roulis insensible des vagues nous avait entraînés en plein lac!
— « Dieu ne l'a pas permis, lui dis-je; nous vice vons; ce qui nqus semblait le droit de notre
« amour n'était-ce pas un double crime? N'y « a-t-il personne à qui nous appartenions sur la « terre?.,, personne non plus dans le ciel?» ajoutai-je en lui montrant respectueusement de Tœil et du geste le firmament, comme si j'y avais entrevu le Juge et le maître des destinées. « N'en parlons (c plus, me dit-elle rapidement et à voix basse; n'en « parlons jamais! Vous avez voulu que je vive, je « vivrai ; mon crime n'était pas de mourir, mais de ce vous entraîner avec moi !» Il y avait une certaine amertume et comme un tendre reproche dans son accent et dans son regard. — « Le ciel même, « lui dis- je en répondant à ses pensées, a-t-il des « heures comme celles que nous venons de passer a ensemble? La vie en a ; cela suffit pour me la « faire adorer. » Elle reprit promptement cette fois ses couleurs et sa sérénité. Je saisis les rames. Je ramenai lentement le bateau vers la' petite plage de sable. J'y entendais la voix des bateliers , qui avaient allumé un feu sous la roche creuse. Nous retraversàmes le lac en rêvant, et nous rentrâmes silencieux à la maison.
Le soir, en entrant dans sa chambre ^ je la trou-
vai toute en larmes devant sa table; plusieurs lettres décachetées étaient éparses parmi les tasses à thé. -*- « Nous aurions mieux fait de mourir tout « d'un coup y car voilà la longue mort de la sépa- « ration qui va commencer pour moi , » dit-elle en me montrant du doigt les lettres au timbre de Genève et de Paris.
Son mari lui écrivait qu'il cothmengait à s'inquiéter de sa longue absence dans une saison qui pouvait devenir rigoureuse d'un jour à l'autre; qu'il se sentait s'affaiblir lui-même de mois en mois; qu'il désirait Tembrasser et la bénir avant de mourir. Ses instances tristes étaient assaison^ néeç de tendresses toutes paternelles et d'allusions enjouées au beau jeane frère qui lui faisait trop oublier ses autres amitiés. L'autre lettre était du médecin de Genève , qui devait venir la prendre pour la 'ramener à Paris. Il lui écrivait qu'il était
obligé de partir précipitamment pour aller soigner un prince souverain d'Allemagne qui réclamait ses soins; et qu'il lui envoyait à sa place un homme respectable et sûr qui l'accompagnerait à Paris , et qui lui servirait de valet de chambre et de courrier pendant la roule. Cet homme était arrivé. Le départ était fixé pour le surlendemain.
Ces nouvelles, quoique pressenties tous les jours, nous frappèrent comme si elles n'eussent dâi jamais venir. Nous passâmes une longue soirée et presque la moitié de la nuit en silence, les yeax secs, accoudés l'un devant Tautre sur la petite table , n'osant ni nous regarder ni nous parler , de peur de fondre en larmes, et n'interrompant cette longue agonie muette de nos pensées que par quelques paroles décousues et distraites prononcées d'une voix creuse et sourde, paroles qui résonnaient dans la chambre comme des gouttes de larmes sur un cer^ cueil. Je résolus à Finstant de partir aussi.
Le lendemain fut la veille de notre séparation.
Le jour, comme pour nous narguer, se leva plus splendide et plus chaud qu'il ne l'avait été dans les plus sereines matinées d'octobre.
Pendant qu'on faisait les malles et qu'on chargeait la voiture , nous partîmes avec les mulets et les guides. Nous allâmes dans la vallée et dans la montagne faire nos adieux et comme les stations de notre amour à tous tes sites où nous nous étions d'abord entrevus, puis rencontrés, puis dirigés ensemble, puis assis, entretenus, aimés, pendant ce long et divin commerce entre cette nature solitaire et nous. Nous commençâûies d'abord par Tresserves, charmante colline! Elle s'élève comme une longue dune de verdure, entre la vallée d'Aix et les lacs. Ses flancs taillés à pic sur les eaux sont couverts de châtaigniers dignes des châtaigniers de la Sicile. Leurs branches étendues sur l'abîme encadrent le ciel ou les morceaux bleus du lac, selon qu'on regarde en haut ou en bas. C'est sur les racines veloutées de mousse de ces beaux arbres , qui voient passer les jeunes hommes et les jeunes femmes comme des fourmis, que nous avions roulé le plus de rêves dans nos heures de
contemplation. De là^ nous descendîmes par une pente rapide auprès d'un petit château solitaire qu'on appelle Bon. port. Ce donjon est tellement enfoui, du côté. de la terre , sous les châtaigniers de Tresserves , du côté du lac , dans les replis profonds d'une anse abritée des flots, qu'on a peine à l'apercevoir, soit en marchant sur la colline, soit en naviguant sur la petite mer du Bourget. Une terrasse couverte de quelques figuiers sépare le château de la plage de sable fin où viennent continuellement mourir, écumer, lécher et balbutier les petites langues bleues des vagues. Oh! que nous enviâmes les heureux possesseurs de ce nid ignoré des hommes, caché entre les branches et les eaux, et connu seulement des oiseaux du lac, du vent du midi et du soleil ! Nous le bénîmes mille fois dans son repos , et nous lui souhaitâmes des cœurs comme les nôtres à abriter !
De Bon port f nous remontâmes, en tournant
l'extrémité de la colline de Tresserves , au . nord , vers les hautes montagnes qui dominent la vallée de Chambéry à Genève. Nous revîmes les plateaux , les pâturages, les chaumières ensevelies sous les noyers 9 les croupes> gazonnées où mugissent les jeunes génisses. Leur clochette sonne % perpétuellement leur marche dans Therbe, pour avertir les bergers qui les gardent de loin. Nous nous élevâmes jusqu'aux derniers chalets. Le vent glacial de l'hiver y avait déjà brûlé la pointe des herbes. Nous nous rappelâmes les heures délicieuses que nous y avions passées, les paroles que nous y avions dites, les illusions de séparation* entière du monde que nous nous y étions faites , les soupirs que nous y avions confiés aux vents et aux rayons des montagnes, pour les porter au ciel* Nous rappelâmes à nous toutes ces heures de félicité et de paix envolées, toutes ces paroles, tous ces songes, tous ces gestes, tous ces regards, toutes ces aspirations, comme on démeuble une maison de ce qu'on a de plus précieux, quand on la quitte. Nous ensevelîmes mentalement tous ces trésors, tous ces souvenirs,
toutes ces espérances dans les murs de bois de ces chalets fermés jusqu'au printemps, comme dans un dépôt de nos âmes , pour les retrouver intacts au retour , si nous devions y retourner jamais I
Nous redescendîmes, par de larges plateaux boisés, jusqu'au lit écumant d'une cascade. On y a élevé un petit monument funèbre à une belle jeune femme : madame de Broc; cette victime y tomba , il y a quelques années , emportée par un tourbillon des eaux, dans le fond d'une grotte d'où l'écume rapporta longtemps après sa robe blanche et .fit ainsi retrouver son corps. Les amants viennent s'asseoir souvent devant cette tombe humide. Leurs cœurs se serrent , leurs bras se rapprochent en songeant à quel faux pas sur une pierre glissante tient leur fragile félicité !
De cette cascade, qui a pris le nom de mcbdame de Broc, nous marchâmes en silence vers le lac. On le domine dans toute son étendue du pied
du château de Saint- Innocent: Là nous descendîmes de nos mulets sous une haute futaie de chênes épars et entrecoupés de bruyères, solitaire alors. Depuis, un riche colon revenu des Indes a bâti une belle maison des champs et planté des jardins dans son enclos paternel. Nous laissâmes paître nos mulets débridés dans la forêt , sous la garde des enfants qui nous conduisaient. Nous nous avançâmes seuls d'arbre en arbre et de clairière en clairière jusqu'à l'extrémité de cette langue de terre où nous apercevions briller le lac et où nous entendions frissonner les eaux. Cette futaie de Saint-Innocent est un cap qui s'avance au milieu des flots dans la partie la plus mélancolique et la plus inhabitée de leur rive. Elle se termine à quelques rochers de granit grisâtre lavés par l'écume quand le vent la soulève , secs et luisants quand le flot est retombé. Nous nous assîmes chacun sur une de ces pierres contiguës. En face l'abbaye d'Haute-Combe pyramidait en noir devant nous, de l'autre côté du lac. Nous regardions une petite tache blanche qui brillait au pied des terrasses sombres du monastère. C'était la maison de
pécheur où ces flots nous avaient jetés tous les deux pour nous réunir éternellement par le hasard de cette rencontre; c'était la chambre où s'était écoulée cette nuit à la fois funèbre et divine qui avait décidé de nos deux vies ! « C'est là I » me ditelle en étendant le bras sur le lac et en me mon* trant du doigt le point lumineux à peine visible dans le lointain et dans l'ombre de la rive opposée. «Y aura-t-il un lieu et un jour, ajou4a-t-elle « tristement , où la mémoire de ce qui s'est passé
- a en nous y là, dans des heures immortelles, ne « vous apparaîtra plus, dans le lointain de votre « avenir , que comme cette petite tache sur le fond « ténébreux de cette côte ? »
A ces mots je ne pus répondre, tant cet accent, ce doute, cette perspective oiiverte sur la mort, sur l'inconstance, sur la fragilité, sur la possibilité de l'oubli, m'avaient brisé le cœur et rempli l'àme de pressentiments. Je fondis en larmes. Je les
. cachais entre mes doigts en me tournant du côté du vent du soir , pour qu'il les séchât inaperçues sur mes yeux ! mais elle les vit :
«Raphaël, reprit -elle plus tendrement, non,
ce vous ne m'oublierez jamais. Je le sais. Je le sens, « mais l'amour est court et la vie est lente. Vous « vivrez de longues années après moi. Vous épui- .« serez la nature de ce qu'elle a de doux , de fort, a d'amer sur les lèvres . humaines. Vous serez a homme. Je le sens à votre sensibilité à la fois « virile et féminine. Vous serez homme ! dans toute « la misère et dans toute la grandeur de ce nom c< d'homme dont Dieu a nommé une de ses plus a étranges créatures! Vous ayez, dans une seule «c de vos aspirations, du souffle pour des milliers « de vies I Vous vivrez dans toute l'énergie et dans (t toute l'étendue de ce mot : la vie ! Moi.*.»** »
Elle s'arrêta un moment et leva les yeux et les bras vers le ciel en baissant la tète comme pour remercier. « Moi, j'ai vécu!..... j'ai assez vécu, « reprit-elle avec un accent satisfait , puisque j'ai « respipé, pour l'emporter à jamais en moi, le a souffle de la seule âme que j'attendisse sur la (c terre, et qui me vivifierait dans la mort même
a 4'où votre aspiration m'a rappelée ! Je mour-
(( rai jeune et je mourrai sans regret à présent, car Cl j'ai épuisé dans une haleine cette vie que vous
RAPHAËL. m
ce n*épuiserez pas, vous, avant que ces belles i< boucles brunes soient devenues blancbed comme « cette écume qui trempe vos pieds !
« Ce ciel , cette riye , ce lac , ces montagi^es ont a été la scène de ma seule vraie vie ici -bas. Jurez- (( moi de confondre tellement , dans votre mémoire^ « ce ciel, cette rive, ce lac, ces montagnes, avec ce mon souvenir; que l'image de ce lieu sacré soit (t désormais inséparable en vous de ma propre « image : que cette nature dans vos yeux , et moi « dans votre cœur, nous ne soyons qu'un l... . afin , « ajouta -t- elle, que quand vous reviendrez, après « de longs jours, revoir cette douce et magnifique (c nature, errer sous ces arbres, vous asseoir au « bord de ces vagues, écouter ces brises et ces « murmures, vous me revoyiez et vous m'enten- « diez aussi présente, aussi vivante, aussi aimante « qu'ici! m
Elle ne put achever; elle fondit aussi en larmes. Oh! que nous pleurâmes! et que nous pleurâmes longtemps ! le bruit de nos sanglots étouffés dans nos mains se confondait avec les sanglots de Teau sur le sable. Nos larmes formaient de petites rides
dans le miroir de l'eau dormante à nos pieds. Après vingt ans, je ne puis le noter sans sangloter encore!
hommes ! ne vous inquiétez pas de vos sentiments, et ne craignez pas que le temps les emporte. Il n'y a ni aujourd'hui ni demain dans les retentissements puissants de la mémoire, il n'y a que toujours. Celui qui ne sent plus n'a jamais senti ! Il y a deux mémoires : la mémoire des sens qui s'use avec les sens et qui laisse perdre les choses périssables ; et la mémoire de l'âme pour qui le temps n'existe pas, qui revit à la fois à tous les points du passé et du présent de son existence ; faculté de l'âme qui a, comme l'âme elle-même, l'ubiquité, l'universalité et l'immortalité de l'esprit ! Rassurezvous, vous qui aimez : le temps n'a de puissance que sur les heures , aucune sur les âmes.
J'essayai de parler. Je ne te pus pas. Mes sanglots parlèrent, mes larmes jurèrent. Nous nous
levâmes pour rejoindi*e les muletiers. Nous revtnmes j au soleil couchant y par la longue allée de peupliers défeuillés où elle avait tenu si longtemps ma main pendant notre première route ensemble dans le palanquin. En traversant le long faubourg de chaumières qui précède la porte de la ville^ et en traversant la place et la rue montante d'Aix y des * visages tristes nous saluaient aux fenêtres et sur le seuil des portes, comme les âmes tendres saluent au départ deux hirondelles attardées qui vont quitter les dernières les créneaux des murs d'une ville. Les pauvres femmes se levaient du banc de pierre où elles filaient près de leurs maisons : les enfants quittaient leurs chèvres et lears ânes qu'ils ramenaient des prés; tous venaient adresser, ceuxlà un regard, ceux-là un mot, c^ux-là une inclination muette à la jeune dame et à celui que tous croyaient être son frère. Elle était si belle y si gracieuse à tous , si aimée ! on eût dit que c'était le dernier rayon de l'année qui se retirait de la vallée. Quand nous fûmes tout à fait en haut de la ville, nous descendîmes de nos mulets. Nous congédiâmes les enfants. Ne voulant pas perdre une
henre de ce dernier jour qui ne s'éteignait pas encore sur les neiges roses des Alpes , nous graytmes lentement et seuls un chefnin creux qui mène à un jardin en terrasse d'une jolie maison qu'on appelle la maison Chevalier. Du bord de cette terrasse, le regard plane en liberté sur la ville, sur le lac, sur les gorges du Rhône , sur les plateaux étages, sur les cols et sur les cimes du paysage alpestre dont ce lieu est comme la plate-forme élevée au milieu d'un panorama. Nous y restâmes assis sur un tronc d'arbre couché à terre ^ accoudés sur le mur en parapet de la terrasse, muets, immobileSi regardant tour à tour ou tout à la fois les différents sites que nous avions remplis , depuis six semaines , de nos regards , de nos pas, de nos entretiens , de nos songes à deux, de nos soupirs. Quand ces sites se furent tous successivement éteints dans le crépuscule et dans l'ombre ; quand il ne resta plus qu'un peu de lumière boréale dans un coin de Thorizon, au couchant, nous nous levâmes comme en sursaut tous deux sans nous être concertés, et nous nous enfuîmes en regardant encore en vain derrière
nous y comme si une main invisible nous eût chassés de cet Éden en repliant cruellement sur nos pas toute cette décoration de notre bonheur et de nos amours !
Nous rentrâmes. La soirée fut morne. Cepradant je devais accompagner Julie sur le siège de sa voiture y jusqu'à Lyon. Quand Taiguille de sa petite pendule portative eut marqué minuit, je sortis pour la laisser prendre un peu de repos jusqu'au matin. Elle m'accompagna vers la porte. Je rouvris : « A demain ! » lui dis- je en baisant sa main qu'elle me tendit dans le corridor. Elle ne répondit rien ; mais je l'eutendis murmurer «n san^ glotant entre ses lèvres , derrière la porte que je refermais : « Il n'y a plus de demain pour nous ! »
Il y en eut encore, mais ils furent courts et amers comme les dernières gouttes d'une coupe vidée. Nous partîmes avant îe jour pour Chambéry, afin de ne pas montrer au jour nos joues pÂlies par l'insomnie et nos yeux rougis de larmes. Nous y.
passâmes la journée dans une petite auberge du faubourg d'Italie. Cette auberge ^ dont les galeries en bois donnaient sur un jardin traversé d'une petite rivière, nous faisait encore illusion quelques heures de plus en nous rappelant les galeries, la solitude et le silence de notre demeure à Âix.
Nous voulions , avant de quitter Ghambéry et sa chère vallée, aller visiter ensemble la petite mai- 43on de Jean - Jacques Rousseau et de madame de Warens, aux Gharmettes. Un paysage n'est qu'un homme ou une femme. Qu'est-ce que Vaucluse sans Pétrarque? qu'est-ce que Sorrente sans le Tasse? qu'est-ce que la Sicile sans Théocrite? qu'est-ce que le Paraclet sans Héloïse? qu'est-ce qu'Annecy sans madame de Warens? qu'est-ce que Ghambéry sans Jean -Jacques Rousseau? ciel sans rayons, voix sans échos, sites sans âpies! L'homme unanime pas seulement l'homme , il anime toute une nature. Il emporte une immortalité avec
lai dans le ciel , il en laisse une autre dans les lieux qu'il a consacrés. En cherchant sa trace on la retrouve et l'on, converse réellement avec lui !
Nous primes avec nous le volume des Confessions dan^ lequel le poëte des Gh^rmettes décrit cette retraite champêtre. Rousseau y fut jeté par les pre* miers naufrages de sa destinée; recueilli dans le sein d'une femme jeune, ^belle,. aventureuse i naufragée comme lui« Cette fe^ime semblait avoir été composée exprès par la nature, de vertus et de faiblesses y de sensibilité et de licence , de piété et d'indépendance d'esprit, pour couver l'adolescence de ce génie étrange dont l'âme contenait à la fois un sage^ un amant, un philosophe, un législateur et un insensé. Une autre femme eût peut -être fait éclore une autre vie. On retrouve tout entière dans un homme la première femme qu'il a aimée. Heureux celui qui eût rencontré madame de Warens avant sa profanation. C'était une idole adorable, mais cette idole avait été souillée. Elle ravalait ellemême le culte qu'une âme neuve et amoureuse lui rendait. Les amours de ce jeune homme et de cette femme sont une page de Daphnis et Chloé arrachée
du livre et retrouvée tachée et salie sur lé lit d'une courtisane.
N'impoi*te ; c'était le premier amour ou le premier délire de ce beau jeune homme. Le lieu où cet amour naquit ; la tonnelle où Rousseau fit ses premiers aveuK ; la chambre où il rougit de ses pre-
mières émotions ; la cour où le disciple se glorifiait de descendre aux plus humbles travaux du corps , pour servir son amante dans sa protectrice; les châtaigniers épars à l'ombre desquels ils s'asseyaient ensemble , pour parler de Dieu en entrecoupant de fous rires et de car^ses enfantines ces théologies enjouées ; leurs d^ux figures si bien eur- , cadrées dans tout ce paysage, si bien confondues dans cette nature sauvage , renfermée^ mystérieuse comme eux ; tout cela a pour les poètes , pour les philosophes et pour les amants un attrait caché mais profond. On ne s'en rend pas raison même en y cédant. Pour les poëtes, c'est la première page de cette âme qui fut un poëme; pour les philosophes f c'est le berceau d'une révolution ; pour les amants , c'est le nid d'un premier amour.
RAPH^AEL. 479
Nous mpntions , en discourant de cet amour , le sentier rocailleux au fond du ravin qui mène aux Charmettes.. Nous étions seuls. Les chevriers même avaient quitté les pelouse^ sèches et les haies sans feuilles. Le soleil brillait à travers quelques nuages rapides. Ses rayons plus concentrés étaient plus chauds dans les flancs abrités du ravin. Les rougesgorges sautillaient presque sous nos mains dans les buissons. Nous nous "arrêtions de temps en temps et nous nous asseyions sur la douve du sentier au midi j pour lire une page ou deux des Confessions et pour nous identifier avec le site.
Nous revoyions le jeune vagabond presque en haillons frappant à la porte d'Annecy et remettant en rougissant sa lettre de recommandation à la belle recluse , dans le sentier désert qui conduisait de sa maison à l'église. Le jeune homme et la jeune recluse nous étaient si présents qu'il nous semblait qu'ils nous attendaient et que nous allions les voir
à la fenêtre ou dans les allées du jardin aux Gharmeltes. Nous nous remettions ensuite en chemin pour nous arrêter encore. Ce lieu nous attirait et nous repoussait à la fois comme un lieu où Tamour avait été révélé, et conmie un lieu où il avait été profané aussi. Il n'avait pas ce danger pour nous. Nous devions le rapporter éternellement aussi pur et aussi divin que nous le portion^ dans nos
deux âmes.
V — ((Oh! me disais -je intérieurement, si j'étais
« Rousseau , que n'eût pas fait de moi cette autre
((M"* de Warens autaqt supérieure à celle des
« Charnaeltes que je suis moi-même inférieur , non
(( en sensibilité^ mais en génie, à Rousseau? >t
En réfléchissant ainsi , nous gravissions une pelouse rapidement inclinée , plantée çà et là de quelques vieux noyers. Ces arbres avaient vu jouer les deux amants sur leurs racines. A droite, dans l'endroit où la gorge se resserre comme pour se fermer tout à fait au passant ^ une terrasse en pierres sauvages et mal joiujes porte la maison de M"' de Warens. C'est un petit cube de pierres grises percé d'une porte et de deux fenêtres du côté de la ter-
RAPfiAEL. 181
rasse; autant da côté du jardin; trois chambres basses au - dessus ; une grande salle au niveau tlu sol, sans autres meubles qu*un portrait de M™* de Watens dans sa jeunesse. Sa gracieuse figure rayonne , à travers la poussière de la toile enfumée , de beauté , de rêverie et d'enjouement. Pauvre charmante femme! Si elle n'eût pas reri-
contré cet enfant errant sur les grands chemins ,
* si elle ne lui avait pas ouvert sa maison et son
cœur, ce génie sensible et souffrant se serait éteint dans la boue. Cette rencontre ressemble à dn hasard, mais elle fat la prédestination de ce grand homiïie , sous la figure d'une première amante. Cette femme le sauva. Elle le cultiva. Elle l'exalta dans la solitude, dans la liberté et dans l'amour, comme ces houris d'Orient qui préparent de jeunes séides au martyre par la volupté. Elle lui fit son imagination rêveuse,, son àme féminine, son accent tendre, sa pasMon pour la nature. En lui communiquant son àme rêveuse, elle lui donna l'enthousiasme des femmes , des jeunes gens , des amants , des pauvres , des opprimés , des malheureux de son siècle. Elle lui donna le monde, et il fat
ingrat!!... elle lui donna la gloire , et il lui légua l'opprobre ! ! . . . Mais la postérité doit être reconnaissante pour eux/ et pardonner à une faiblesse qui nous valut Je prophète de la liberté. Quand Rousseau écrivit ces pages odieuses sur sa bienfaitrice, il n'était déjà plus Roudseau; il était un pauvre insensé. Qui sait si. son imagination n^alade et troublée qui lui faisait voir alors rinsulte dans le bienfait, la haine dans Tamitié, ne lui fit pas voir aussi la courtisane dans la femme sensible et la cynisme dans Tamour? Tai toujours eu ce soupçon. Je défie un homme rai^nnable de recomposer avec vraisemblance le caractère que Rohsseau donne à son amante , des éléments contradictoires qu'il associe dans cette nature de f^mme. L'un de ces éléments exclut l'autre. Si elle avait asse2 d'âme pour adorer Rousseau, elle n'aimait pas en même temps Claude Anet. Si elle pleurait Claude Anet et Rousseau, elle n*âimait pas le garçon perruquier. Si elle était pieuse , elle ne se glorifiait pas de ses faiblesses^ elle les déplorait. Si elle était touchante, belle et facile ^ comme Rousseau nous la dépeint , elle n'était pas réduite
RAPHAËL. 48a
à eliercher ses adorateurô parmi les vagabonds sur lés grands chemins et dans les rties. Si elle affectait la dévotion dans une pareilli^ vie ^ elle était une femme de calcul et une hypocrite. Si elle était une hypocrite, elle n'était pas la fwime ouverte ^ franche et abandonnée des Confessions- Ce portrait n'est pas vrai. C'est une tête et un cœur de fantaisie. Il y a un mystère là - dessous. Ce mystère est peut-être dans la main égarée du peintre pkt6t que dans la nature de la femme doi^t il reproduit les trait». Il ne faut ni accuser le peintre. qui ne pOi^édait plus son jugement , ni croire au portrait qui défigure tine adorable création , après l'avoir ébauchée.
Quant à moi , Je n'ai jamais Cru que M™® de Warens se reconnût dans les pages sdspedtes de la vieillesse de Rousseaué Je Tai totljours restituée dans mon imagination telle qu^elle apparut à Ân^necy au jeune poëte, belle, sensible, tendis ^ uii
peu légère, quoique réellement pieuse, prodigue de bontés, altérée d'anioUr^ et brûlant de confondre les doux noms de mère et d'amante dans son attachement pour cet enfant que lui jetait la
Providence et qu'adoptait son besoin d'aimer. Voilà le portrait vrai, tel que des vieillards de Chambéry et d'Annecy m'ont dit l'avoir entendu mille fois rétablir par leurs pères. L'àme de Rousseau lui-même porte témoignage contre ses incriminations. Où aurait-il pris cette piété sublime et tendre/ cette mélancolie féminine du coeur, ces touches fines et délicates de la sensibilité, si une femme ne les lui eût données avec son cœur? Non, la femme qui a créé un tel homme n'est pas une courtisane cynique, c'est une Héloïse tombée. Mais c'est une Héloïse tombée dans l'amour et non dans la turpitude et dans la dépravation. J'en appelle à Rousseau jeune et amant de Rousseau vieillard morose calomniant la nature humaine;, et ce que je viens chercher souvent avec- rêverie aux Charmettes, c'est M"* de Warens plus touchante et plus séduisante dans mes yeux et dans mon cœur que dà!ns' lésion!
Une pauvre femme nous fit du feu dans la
chainbre de M™® de Warens. Accoutumée aux visites des étrangers et à leurs conversations longues et recueillies sur ce théâtre des premières années d'un homme célèbre, la jardinière continua, sans prendre garde à nous, ses occupations dans la cuisine et dans la cour. Elle nous laissa nous chauffer en paix ou errer librement de la salle au jardin et du jardin dans les chambres. Le jar*din inondé de soleil, entouré d'un petit mur qui le sépare des vignes , mais fauché d'herbes et de légumes et sali de plantes parasites, de mauves et d'orties, ressemblait à ces cimetières. de village où les payons vont les dimanches se réchauffer aux soleils d'hiver contre les murs de l'église , les pieds sur la tombe des morts. Les allées autrefois sablées , maintenant imbibées de terre humide et de mousse jaune, montraient assez l'abandon où les laissait l'absence des hôtes. Oh ! que nous aurions voulu y découvrir une empreinte du pied de M"* de Warens, du temps où elle allait d'arbre en arbre et de cep en cep, des corbeilles à la main, cueillir les poires du verger ou les raisins de la vigne ! folâtrant avec l'élève ou le confesseur! Mais il ne
486 HAPHAEL.
reste plus d'autre trace d'eux dans leur maison qu'eux-mêmes! Leur nom, leur méttioire^ leur image, le soleil qu'ils ont vu, Talr qu'ils ont res^ pire et qui semble encore rayonnant de leur jeunesse, tiède de leur haleine, sohore de leur voix, vous enveloppent des mêmes lueurs , des mêmes respirations , des mêmes téves et des .même^ bruits dont ils enchantaient leut* printemps !
Je voyjais, au recueillemient , à la physionomie pensive et aux silences de Julie, que l'impression de ce sanctuaire d'amour et de génie ne la rémuait pas moins profondément que moi. Elle me fuyait même par moments , pour se recueillir séulô dans ses pensées, comme si elle eût xîfaint de me les communii|uer toutes } rentrant , pour se chauffer , dans la maison , pendant qUé^ j'étais ad jâf din ; retournant au jardin et s' asseyant sur le banc de pierre de la tonnelle, quand je Venais \é rejoindre atipiès du jfeu. A la fln^ J'allai ia t^etrouvtèt- dans la tonnelle, les dernières fêruillés jànnie» de k ttieillé pendaient prêtes à se détûchet* de teui* pampt*é et laissaient le soleil l'inohder et cômUie là vêtif de ses rayons. « — A quoi voulez r vous donc penser
c( sans moi?' lui dis- je. avec un accent de tendre c( reproche. Est-ce que je pense jamais seul, moi ? « — Héla&! me dit-elle^ youq ne me croirex pas; « mais je pensais que je voudrais être M"^ de Wa- « rens pendant une seule Saison pour vous , dilssé^ « je voir le reste de mes jours s^écOdler dans (( l'abandon et ma mémoire dans la honte j comtne (( elle! dussiez -vous être aussi ingrat et aussi (( calomniateur que Rousseau !... »
a Qu'elle est heureuse ! » poursuivit - elle en perdant son regard dans le ciel, comme si elle y eût cherché et entrevu l'image de la femme étrange qu'elle enviait ; « qu'elle est heureuse ! elle a pu se (( sacrifier e^lle-méme à c^ qu'elle aimait! »
— «Oh ! quelle ingratitude et quelle profanation « de vous-même et de notre bonheur , » lui répondis-je en la ramenant à pas lents sur les feuilles mortes qui criaient sous ses pieds ^ vers la maison. « Vous ai -je donc par un seul mot, par un «seul regard /par un seul soupir , montré qu'il « manquait quelque chose à mon amère mais com- «plète félicité? Ne concevez -voUs donc pas dans « votre imagination angélique, pour un autre Rous-
« seau (si la nature en eût fait deux) une autre « W^ de Warens? Une M"" de Warens jeune , viru ginale , pvre , ange , amante et sœur à là fois , (c donnant .son âme tout entière, son àme invio- « table et immortelle , au lieu de ses charmes « périssables ? la donnant à un frère perdu et recr trouvé, jeune, égaré,, errant aussi , comme le fils « de l'horloger, en ce' monde ? ouvrant à ce frère, « au lieu de sa maison et de son jardin, le foyer (( lumineux de ses tendresses? le purifiant dans ses (crayons? le lavant de ses premières souillures « dans Teau de ses larmes? le dégoûtant à jamais (( de toute autre volupté que celle d'une contem- « plation et d'une possession intérieure? lui âpre prenant à jouir de ses privations même, mille « fois au-dessus de ces assouvissements sensuels « que la brute partage avec l'homme? lui traçant c( sa route dans la Vie, aux lueurs des regards dont « elle le couve ? l'excitant à la gloire et à la vertu « et le récompensant du sacrifice par cette pensée : (( que gloire, vertu, sacrifices, tout lui est compté (c dans le dœur d'une amante, tout s'accumule dans « son amour, tout se multiplie dans sa reconnais-
« sance , tout va se joindre à ce trésor de tendresse « qui se remplit ici-bas et qui ne s'ouvrira que « dans le ciel?.w»
Je tombai néanmoins ^ en parlant ainsi ^ anéanti et le visage dans mes deux mains, sur une chaise loin de la sienne, contre la muraillel J'y restai longtemps sans rien dire. « — Allons-nous-eh , me « dit -elle, j'ai froid; ce lieu n'est pas bon pour i< nous! » Nous donnâmes quelques pièces de monnaie à la bonne femme, et nous reprîmes lentement le chemin de Ghambéry.
Le lendemain, Julie partait pour Lyon. Le soir, Louis*** vint nous voir à l'auberge. Je le décidai à partir avec moi pour passer quelques semaines
dans la maison de mon père. Cette maison était sur la route de Lyon à Paris. Nous sortîmes ensemble.
Nous cherchâmes chez les selliers de Ghambéry une petite calèche découVqrte dans laquelle nous suivrions en poste la voiture de mon amie jusqu'à
la ville où il fat^drait nous séparer* Nous trouyàmes cq qne nous cherc^iops.
Avaat le jour, dous étions ea rpute ^t nous galopioB^ en sU^oe dans les gorges sipuenses dô la Savoie qui s'ouvraul au pont de Ççauvoisin sur les plaines caillouteuses et mopotonesr du Dauphiné. Nous descepdioos de voiture à chaque rplai , pQur aUer à la portière de la première voiture nous in* fermier de la santé de la pauvre malade. Hélas! cloaque tpflp de rou§ qip l'éloignaii de cptte source de vie qu'elle avait trouvée en Savoie semblait lui enlever ses couleurs et rendre à ses yeux et à ses traits cette langueur et cette fièvre sourde qui m'avaient frappé , comme la beauté de la mort, la première fois que je l'avais vue. L'approche du moment où nous devions la quitter lui serrait visiblement le cœur. Entre la Tour du Pin et Lyon , nous entrâmes, pour la distraire pendant quelques lieues , dans sa voiture. Je la priai dé chanter à mon ami la romance du matelot écossais. Elle le fit pour m'obéir. Mais, au' second couplet, qui raconte le départ des deux amants, la conformité de notre situation avec la tristesse désespérée des
notes de la ballade dpns sa voix Témurent tellement qu'elle fondit en larmes avec nous. Elle jeta un châle noir qu'elle portait, ce jour-là / comme un voile, sur sa figure. Je la vis longtemps sangloter sans le chàle^ Au derpier relai , elle eut un évanoiiissem^ût qui dura jusqu'à la porte de Thôtel où nous descendîmes à Lyon. Nous aidâmes sa femme de ohan^bre à la porter sur son lit. Elle se remit dans la soirée, et nous continuàpies , le jour sui- . vant , notre route jusqu'à Mâcon.
C'était là que nous devions uous réparer tout à
fait. Nous 4oTO^î»®s, mon ami at mpi, i»os instructions à son courrier. Nous précipitâmes les adieu:^:, de pçur d'aggraver sop ip^l en prolon^ geapt d£is éipptions douloureuses, comme on déchire vite une ]>lessure dont on w veut pas en* tend^6 le cri, Mon ami partit pour la campagne de mon père , où je devais le suivre le lendemain . Cap^^da^t à peiue l4)uis était-il parti que je me
492 BAPHÂËL.
sentis hors d'état de tenir la parole que je lui avais donnée. Uidée de laisser Julie en larmes et poursui* vant une longue route d'hiver , aux soins de deux domestiques y sans savoir si elle ne tomberait pas malade y isolée dans quelque auberge, et ne mour* rait pas en m'âppelant en vain, m'a[npécha de prendre aucun repos. Je n'avais plust, d'argent. Le bon vieillard qui m'avait prêté les vingt - cinq louis était mort pendant mon absence. Je pris ma montre , une chaîne d'or qui m'avait été donnée , * trois ans auparavant, par une amie de ma mère, quelques bijoux , mes épaulettes. , mon sabre , les galons d'argent de mon uniforme , je pliai le tout dans mon manteau, et j'allai chez le bijoutier de ma mère : il me donna trente ^ cinq louis de toute ma dépouille. Je courus de là à l'auberge où dormait Julie. Je fis appeler son courrier. Je lui dis que j'accompagnerais de loin la voiture jusqu'aiux portes de Paris , mais que je ne voulais pas que sa maîtresse s'en aperçût, de peur qu'elle ne s'y opposât par égards pour moi. Je lui demandai le nom des villes et des hôtels où il comptait s'arrêter et descendre, sur la route, afin de m'arrêter
dans les mêmes villes, mais de descendre dans d'autres hôtels. Je récompensai d'avance largement sa discrétion. A la poste, je retins des chevaux, je courus , et je partis une demi-heure après avoi,r vu partir la voiture que je voulais suivre.
Aucun obstacle imprévu ne vint contrarier la surveillance mystérieuse que je voulais exercer, en restant invisible , sur la destinée que je suivais. Le courrier avertissait secrètement les postillons de l'approche d'une seconde calèche pour le service de laquelle il commandait deux chevaux. Je trouvais l'attelage préparé aux relais. Je pressais et je ralentissais le pas , selon que je voulais me tenir éloigné ou me rapprocher davantage de la première voiture. J'interrogeais les postillons siir la sanlé de la jeune dame qu'ils avaient menée devant moi. Du haut des côtes, au loin dans la plaine, j'apercevais la voiture qui courait dans le brouillard ou dans le soleil, en emportant mon bonheur.
Ma pensée devançait la course des chevaux, s'élançait dans la voiture, contemplait Julie endormie dans un songe plein de moi , ou veillant et pleurant dans les images de nos beaux jours écoulés. Quand je fermais les yeux, pour la mieux voir en moi-même, je croyais entendre sa respiration. J'ai peine à comprendre à présent comment j'eus assez d'empire sur moi-même pour résister, pe!ndant un voyage de cent vingt lieues , à l'élan intérieur qui me précipitait sans relâche vers cette voiture après laquelle je courais sans vouloir l'atteindre, et dans laquelle toute mon âme était renfermée, pendant que mon corps seul, insensible à la neige et à la pluie glacée, suivait, ballotté de cahots en cahots et de frimas en frimas , sans avoir la conscience de ses propres souffrances. Mais la crainte de causer à Julie une émotion inattendue qui lui fût fatale , de renouveler une scène d'adieux. déchirants, l'idée de veiller ainsi comme une providence amoureuse avec un désintéressement angélique , sur sa sûreté , me clouait à ma résolution.
La première fois, elle descendit dans le grand
hôtel d'Autun; moi, dans une auberge du faubourg, à côté. Avant le jour, les deux voitures, en vue Tune de l'autre , couraient de nouveau sur la longue ligne onduleuse et blanche que trace la route , à travers les steppes grises et les forêts de chênes druidiques de la haute Bourgogne. Nous nous arrêtâmes, dans la petite ville d'Avallon ; elle au centre, moi à l'extrémité de la ville. Le lendeipain, nous roulions vers Sens. La neig6 accumulée par les. vents du nord autour des hauts et arides plateaux de Lucy-le-Bois et de Vermanton tombait à larges flocons à moitié liquides sur les montagnes et sur la route , et assoupissait le bruit des roues. On distinguait à peine l'horizon brumeux, à quelques pas devant soi, à travers cette poudre de neige, que le vent soulevait en tourbillons des guérets environnants. On ne pouvait plus mesurer ni par l'oreille ni par l'œil la distance entre les deux calèches. Tout à coup j'aperçus devant moi, sous là tête de mes chevaux , la voiture de Julie arrêtée au milieu de la route. Le courrier, descendu de son siège , était debout sur le marchepied , jetant des cris et faisant des gestes de détresse. Je sautai à
terre; je volai à la portière d'un premier mouvement plus fort que ma prudence ; je ip'élançai dans la voiture où la femme de chambre s'ieflForçait de rappeler sa maîtresse d'un évanouissement causé par la fatigue et par Touragan, peut-être aussi par le tumulte de son cœur. Ce que j'éprouvai en soutenant ainsi entre mes bras cette tête adorée , toute une longue heure d'insensibilité , désirant à la fois et tremblant qu'elle entendit et qu'elle ne reconnût pas ma ^oix qui la rappelait à la vie ; pendant que le courrier allait chercher du feu et de l'eau chaude dans des chaumières éloignées , et que la femme de chambre j tenant sur ses genoux les pieds glacés de sa maîtresse , les frottait avec ses mains et les pressait contre sa poitrine pour les réchauffer : nul ne peut le concevoir ni le dire, à moins d'avoir senti la mort et la vie se combattre ainsi sur son cœur !
 la fin, ces tendres soins, l'impresision des boules d'eau tiède apportées par le courrier, celle de mes mains sur ses mains, de mon souffle sur son front, rappelèrent la chaleur aux extrémités.
Les couleurs qui remontaient sur ses joues et un
faible et long soupir qui s'échappait de ses lèvres m'annoncèrent qu'elle allait se réveiller de son évanouissement. Je m'élançai de la voiture sur le grand chemin, pour ne pas être reconnu quand elle ouvrirait les yeux. Je restai là un moment près des roues , un peu en arrière , le visage enveloppé dans mon manteau. Je recommandai aux domestiques le silence sur mon apparition. Ils me firent signe que la voyageuse revenait tout à fait à elle. J'entendis sa voix qui balbutiait, en s'éveillant, ces mots , comme dans un rêve : « Oh ! si Raphaël était là ! J'ai cru que c'était Raphaël ! » Je m'élançai dans ma voiture. Les chevaux repartirent; une longue distance les sépara bientôt. J'allai , le soir, à l'auberge où elle était descendue à Sens^ m'informer de son état. Le courrier m'assura qu'elle était réiablie et qu'elle dormait paisiblement.
Je suivis encore sa trace jusqu'à Fossard, relai de poste auprès delà petite ville de.Montereau. En cet endroit la route de Sensi à Paris se bifurque, l'une passant par Fontainebleau , l^autre par Melun. Cette dernière branche de la route étant plus courte de quelques lieues, je la pris, afin de devancer de
quelques moments Julie à Paris, et de la voir descendre de voiture, à la porte de sa demeure. Je doublai les guides des postillons , et j'arrivai longtemps avant la nuit à Thôtel où j'avais coutume de loger à Paris. Â la nuit tombante , j'allai me poster sur un des quais de Paris , en face de cette maison de Julie, qu'elle m'avait si souvent décrite ; je la reconnus comme si j'y avais passé ma vie. Je vis dans l'intérieur, à travers les vitres, ce mouvement d'ombres qui vont et viennent dans une maison où l'on attend quelque hôte inaccoutumé. J'aperçus dans sa chambre, au plafond, la rêverbération du feu allumé dans le foyer. Une figure de vieillard s'approcha plusieurs fois d'une fenêtre, paraissant regarder et écouter les bruits du quai. C'était son mari, son père. Les concierges tenaient la porte ouverte; ils s'avançaient de temps en temps hors du seuil , pour regarder et pour écouter aussi. Un réverbère , ballotté par le vent orageux de décembre, jetait et retirait tout à tour une lueur rapide et pâle sur le pavé devant la porte. A la fin, une voiture de poste déboucha rapidement d'une des rues et vint s'arrêter sous les
ftAPHAËL. 499
fenêtres de la maison. J'y courus; je m'abritai à
demi de l'ombre d'une colonne, sous une porte
à côté de celle où s'était arrêtée la voiture. Je vis
les domestiques se précipiter à la portière. Je vis
Julie descendre dans les bras du vieillard qui
l'embrassa cotnme un père embrasse son enfant
après une longue absence ; il remonta pénible-
ment les marches de l'escalier , soutenu- par le
bras du concierge. La voiture fut déchargée. Le
postillon l'emmena pour la remiser, dans une autre
rue; la porte se referma. Je revins prendre ma
place près du parapet de la rivière.
Je contemplai longtemps de là les fenêtres , éclairées par les lumières , de la maison de Julie. Je cherchais à entrevoir ce qui se passait dans l'intériiBur. Je voyais ce mouvement ordinaire de gens affairés qui portent les malles, qui défont les paquets, qui rangent les meubles, à l'arrivée d'un hôte. Quand ce mouvement fui apaisé, que les
flambeaux ne coururent plus d'une pièce à Tautre , que la chambre du vieillard , au premier étage, s'éclaira seule du demi -jour d'une lampe de nuit; je distinguai, à travers les vitres de l'entresol audessous, la taille élancée et fléchissante de Julie qui se dessinait en ombre , un moment immobile , sur les rideaux blancs. Elle resta quelque temps dans cette attitude ; puis je la vis ouvrir la fenêtre , malgré le froid; regarder un moment la Seine de mon côté, comme si ses yeux eussent été arrêtés sur moi par une révélation surnaturelle de l'amour ; puis se détourner et regarder longtemps , du côté du nord , une étoile que nous avions l'habitude de contempler souvent ensemble et que nous nous étions promis de regarder chacun de notre côté, dans l'absence, comme pour donner un rendez-vous à nos âmes dans l'inaccessible solitude du firmament. Je sentis ce regard, comme ^'il était tombé dans mon cœur un charbon de feu. Je compris que nos âmes étaient unies dans l%même pensée. Mes résolutions s'évanouirent Je m'élançai pour traverser le quai , pour m'approcher de sa fenêtre et pour lui crier un mot qui lui fît recon-
naitre son frère à ses pieds. Au même, moment elle referma sa fenêtre. Le roulement des voitures étouffa mon cri. I^ lumière s'éteignit à Tentrespl. Je restai immobile au milieu du quai. L'faorloge d'un édifice voisin sonna lentement minuit. Je m'approchai de la porte, je la baisai convulsivement sans oser frapper. Je m'agenouillai sur le seuil , je priai la pierre de me garder le bien suprême que je venais de reconduire et de confier -ainsi à ses murs, et je m'éloignai.
Je repartis le lendemain de Paris , sans avoir vu un seul des amis que j'y avais alors. Intérieurement heureux de n'avoir pas eu un seul regard, une seule parole , un seul pas qui ne fût pour elle. Le reste du monde n'existait déjà plus pour moi. Seulenftnt, avant de repartir, je jetai à la petite poste un billet daté de Paris et adressé à Julie. Elle devait le recevoir à son réveil. Ce billet ne conténait que ces mots : « Je vous ai suivie. J'ai veillé
« invisible sur vous. Je n'ai pas pu vous quitter « avant de vous savoir remise aux soins de ceux (c qui vous aiment^ Hier, à minuit ^ quand vous «avez ouvert la fenêtre et soupiré en regardant « rétoile , j'étais là ! Vous auriez pu entendre ma « voix. Quand vous lirez ces lignes ^ je serai bien (( loin!... M >
Je voyageai jour et nuit dans un tel étourdissement de pensées que je ne sentis ni le froid, ni la faim , ni la distance , et que j'arrivai à M*** comme si je sortais d'un rêve, et sans presque me souvenir que j'étais allé à Paris. Je trouvai mon ami Louis qui m'attendait dans la petite maison de campagne de mon père. Sa présence me fat douce.
Je pouvais lui parler du moins de celle qu'il admirait autant que moi. Nous coucbioits dans la même chambre. Une partie de nos nuits se passaii^ à nous entretenir de cette divine apparition. Il n'en était pas moins ébloui que moi. Il la considérait comme une de ces illusions fantastiques, comme une de
ces femmes plus grandes que nature , telles que la Béatrice du Dante, l'Éléonore du Tasse ^ la Laure de Pétrarque, ou la Vittoria Colonna poëte, amante, héroïne à la fois; figures qui traversent la terre presque sans la toucher et sans s'y arrêter, seulement pour fasciner les regards de quelques hommes privilégiés de Tamour, pour entraîner leurs âmes à d'immortelles aspirations, et pour être le mrdim corda des imaginations d'élite. Quant à Louis, il n'osait pas élever son amour aussi haut que son ^ithousiastoe. Son cœur tendre, maladif et blessé de bonne heure , était rempli alors de la touchante image d'une pauvre et pieuse orpheline de sa famille. Son bonheur aurait été de l'épouser pour vivre en obscurité et en paix dans une maisonnette des coteaux de Ghambéry. Le dénûment de fortune des deux pauvres amants les retenait sur les limites d'une triste et tendre amitié, dans la crainte de traîner le nom de leur famille dans l'indigence et de léguer la misère à des enfants. La jeune fille mourut, quelques années après, de découragement et de solitude. C'est une des plus suaves figures que j'aie jamais vues s'éteindre faute
de quelques rayons de fortune. Son visage^ où l'on voyait le reste d'une florissante jeunesse également prête à refleurir ou à s'éteindre, était la plus gracieuse et la plus sublime empreinte de cette vertu du malheur qu'on appelle la résignation. Elle devint aveugle à force d'avoir pleuré en secret pendant ses longues années d'attente et d'incertitude. Je la rencontrai une fois, à un de mes retours d'Italie^ Elle était conduite par la main d'une de ses petites sœurs , dans les rues de Ghambéry. Quand elle entendit ma voix , elle pâlit et chercha à tâtons un appui de sa main aveagle. — « Par-- (( don, me dit-elle, c'est que quand j'entendais « cette voix autrefois j'en entendais avec elle une w autre... «Pauvre fille! elle entend dans le ciel aujourd'hui celle de son amant.
Qu'ils furent longs les deux mois qu'il me fallut passer loin d'elle, à la campagne ou à la ville, dans la maison de mon père, avant d'atteindre
l'époque où je devais rejoindre Julie à Paris! J'avais épuisé, pendant les trois ou quatre mois qui venaient de s'écouler, la pension que me faisait mon père , les ressources secrètes de la tendresse de ma mère^ la bourse de mes amis, pour payer les dettes que la dissipation , .le jeu , les voyages , m'avaient fait contracter. Je n'avais aucun moyen de me procurer la petite somme nécessaire pour aller à Paris et pour y vivre même dans la rétraite et dans la gêne. Il me fallait attendre le mois de janvier , terme d'un des quartiers de la pension de mon père, époque aussi où un oncle riche mais sévère et de vieilles tantes bonnes mais prudentes avaient l'habitude de me faire quelques petits présents. J'espérais, à l'aide de toutes ces ressources, réunir une somme de six ou huit cents francs suffisante pour m'enlret^nir à Paris pendant quelques mois. Cette médiocrité ne coûterait désormais plus rien à ma vanité , car ma vie n'était plus que dans , mon amour. Toutes les richesses du monde ne m'auraient servi qu'à acheter le moment du jour que j'aspirais à passer près d'elle!
Les jours d'attente furent remplis de sa seule
pensée. Nous nous étions consacré tous deux toutes les heures de notre journée. Le matin, à son réveil, elle s'enfermait pour m'écrire. Au même moment, je lui écrivais de mon côté. Nos pages et nos pensées se croisaient, tous les courriers^ en route, s'interrogeaient, se répondaient, se confondaient sans interruption d'un seul jour» Il n'y avait véritablement ainsi que quelques heures d'absence entre nou& : c'étaient celles du soir et de la nuit. Je les remplissais encore de sa contemplation. Je m'entourais dé ses lettres* Je les ouvrais sur ma table. Je les semais sur mon lit. Je les apprenais par cœur. Je m'en redisais à moi-même les passages les plus passionnés et les plus pénétrants. J'y mettais sa voix, son accent, son geste, son regard. Je lui répondais. Je parvenais à produire ainsi en moi une telle illusion de la réalité de sa présence, que j'étais triste et impatient quand on venait m'interrompre pour les repas ou pour les visites. Il me semblait qu'on venait me l'arracher ou la chasser de ma chambre? Dans mes longues courses sur les montagnes ou dans les prairies brumeuses et sans horizon qui bordent la rivière, j'emportais sa lettre
du matin. Je m'asseyais plusieurs fois sur les rochers ou au bord de Teau, ou sur les glaçons, pour la relire. Il me semblait, chaque fois que je la relisais , y découvrir un mot ou un accent qui m'avait échappé. Je me souviens que je dirigeais toujours machinalement ces courses du côté du nord, comme si chaque pas que je faisais vers Paris m'eût rapproché d'elle et diminué d'autant la distance cruelle qui nous séparait. Tallais quelquefois très-loin. sur les routes de Paris, dans cette intention. Quand il me fallait revenir sur mes pas, je luttais longtemps avec moi-même. J'étais triste , je me retournais plusieurs fois vers ce point de l'horizon où elle respirait. Je revenais plus lourd et plus lentement. Oh! que j'enviais les ailes des corbeaux chargées de neige, qui volaient vers le nord, à travers la brume! oh! que les voitures que je voyais passer sur la route courant vers Paris me faisaient mal! que n'aurais -je pas donné de mes jours de jeunesse inutile pour être à la place d'un de ces vieillards désœuvrés qui regardaient d'un œil distrait par les glaces des portières ce jeune homme solitaire marchant à contre -sens de son
cœur sur le bord du chemin ! Oh ! que les jours , cependant si courts, de décembre et de janvief, me semblaient interminablement longs ! Il n'y avait pour moi qu'une bonne heure dans toutes ces heures : c'était celle où j'entendais de ma chambre les pas, la crécelle et la voix du fauteur qui distribuait les lettres aux portes du quartier. Dès que je l'entendais, j'quvrais ma fenêtre. Je l'apercevais montant du fond de la rue , les mains pleines de lettres qu'il remettait aux servantes, et attendant devant chaque maison qu'on lui rapportât le port. Combien je maudissais la lenteur de ces bonnes femmes qui n'avaient jamais fini de compter leur monnaie dans sa main ! Avant que le facteur sonnât à la porte de mon père, j'avais franchi l'escaliçr, traversé le vestibule; j'étais tout palpitant sur le seuil. Pendant que ce vieillard maniait son paquet de lettres , je cherchais à découvrir l'enveloppe de fin papier de Hollande et l'adresse de belle écriture anglaise qui me révélaient mon trésor entre tous ces papiers grossiers et ces loiardes suscriptions de lettres de commerce ou de banalités. Je la saisissais tout tremblant. Mes yeux se voilaient d'un nuage.
Mon cœur battait. Mes jambes fléchissaient. Je cachais la lettre sous mon habit, de peur de rencontrer quelqu'un sur l'escalier, et qu'une correspondance si fréquente ne parût suspecte à ma mère. Je m'enfoyais dans ma chambre. Je m'enfermais au verrou pour dévorer à loisir les pages sans être interrompu. Que de larmes, de baisers, de morsures n'imprimais * je pas sur le papier ! hélas ! et quand, après des années, j'ai rouvert ce volume de lettres , combien de mots effacés par mes lèvres manquaient ainsi au sens des phrases, que mes pleurs ou mes transports avaient lavés ou déchirés !