LU
Après le déjeuner, je remontais dans ma chambre haute pour relire encore ma lettre et pour y répondre. C'étaient là les plus délicieuses et les plus fiévreuses heures de mes journées. Je prenais quatre feuilles du plus grand el du plus mince papier de Hollande que Julie m'avait envoyé de Paris pour cet usage, et dont chaque page commencée très-'
haut f finissant très * bas , écrite sur les marges , surécrite encore en travers des lignes, contenait des milliers de mot«. Je les remplissais, tous les matioSy ces feuilles, je les trouvais trop vite remplies et trop étroites pour ce débordement passionné et tumultueux de mes pensées. Il n'y avait dans ces lettres ni commencement^ ni fin, ni milieu, ni grammaire , ni rien de ce qu'on entend ordinairement par style. C'était mon âme à nu devant
rame d'une autre, exprimant ou plutôt balbutiant, comme elle pouvait, les tumultueuses sensations dont elle était pleine, à l'aide du langage insuffisant des hommes : ce langage n'a pas été fait pour exprimer, l'inexprimable; signes imparfaits, mots vides, paroles creuses, langue de glace, que la plénitude , la concentration et le feu de notre âme faisaient fondre, comme un métal réfractaire, pour en former je ne sais quelle langue vague, éthérée, flamboyante, caressante comme des langues de flammes, qui n'avait de sens pour personne et que nous entendions seuls parce qu'elle était nous seuls ! Jamais cette effusion de mon âme ne s'arrêtait ou ne se refroidissait. Si le firmament n'eât
été qu'une page, et que Dieu m'eût dit de la remplir de mon amour , cette page n'aurait pas contenu tout ce que je sentais se dire en moi ! Je ne m'arrêtais qu'après que les quatre feuilles étaient remplies, et il me semblait toujours n'avoir rien dit ! c'est qu'en effet je n'avais rien dit , car qui a pu dire jamais l'infini ?