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C'est une chose étrange ci heureuse pour la nature humaine que l'espèce d'impossibilité de croire tout de suite à la disparition complète d'un être qu'on a tant aimé. Entouré des témoignages de sa mort épars autour de moi, je ne pouvais pas encore me croire à jamais séparé d'elle. Sa pensée, son image, ses traits, le son de sa voix, le génie particulier de ses paroles, le charme de son visage, m'étaient si présents et, pour ainsi dire, si incorporés sans cesse, qu'il me semblait qu'elle était là plus que jamais; qu'elle m'enveloppait, qu'elle m'entretenait, qu'elle m'appelait par mon nom, et qu'en me levant
j'allais la rejoindre et la revoir. Cest une distance que Dieu met entre la certitude de la perte et le sentiment de la réalité; comme les sens en mettent une eox -mêmes esatre la hadie qœ roôl rdt Umbet sur le tronc de l'arbre , et le coup que l'oreille entend retentir longtemps après. Cette distance amortit ainsi l'excès de la douleur en la trompant. Quelque temps après avoir perdu ce qu'on aime on ne l'a pas encore tout à fait perdu , on vit de la prolongation de cette existence en soi-même» On éprouve quelque chose de comparable à ce que l'œil éprouve quand il a fixé longtemps le soleil couchant. Bien que l'astre ait disparu de l'horizon , ses rayons ne sont pas couchés dans nos yeux; ils rayonnent encore longtemps dans notre âme. Ce n'est que peu à peu et à mesure que les impressions s'éteignent et se précisent en se refroidissant qu'on arrive à la séparation sentie et complète, et qu'on peut se dire : « Elle est morte en moi! » Car la mort, ce n'est pas la mort : c'est l'oubli î
Je sentis ce phénomène de la douleur en moi, pendant cette nuit, dans toute sa force. Dieu ne
voulut pas que je busse ma douleur d'un seul trait, de peur d'y noyer toute mon âme. Il me donna et il me laissa longtemps Tillusion et la conviction de la présence en moi, autour de moi et devant moi, de l'être céleste qu'il ne m'avait montrée qu'un an pour tourner sans doute, peu* dant toute ma vie, mes yeux et ma pensée vers ce cie) où il l'avait rappelée dans son print^nps et dans son amour!
Quand la chandelle- du pauvre batelier • fut éteinte, je* serrai mes lettres dans mon sein; Je baîsai mille fois le plancher de cette chambre qui avait été le berceau de notre amour et qui en était devenue la sépulture; je pris mon fusil j et je m'élançai machinalement, comme un insensé, à travers les gorges de la montagne. La nuit était sombre* Le vent s'était levé. Les lames du lac ; poussées contre les rochers de la base, frappaient de& coups si caverneux, jetaient des voix si humaines, que je m'arrêtai plusieurs fois tout essoufflé et que je me retournai , comme si on m'eût appelé par mon nom. —Oh! oui, on m'appelait,, je ne me trompais pas , mais c'était du ciel !
— ^ Tu sais, mou ami , par qui je fus rencontré j le matin du jour suivant, errant au fond d'un précipice, au milieu des brouillards du Rhône. Tu sais par qui je fus relevé , soutenu , ramené dans les bras de ma pauvre mère
Et maintenant dix ans se sont écoulés sans pouvoir entraîner un seul des souvenirs de cette grande année de ma jeunesse. Selon la promesse de Julie de m'envoyer d'en haut quelqu'un pour me consoler, Dieu m'a changé son don contre un autre, il ne me l'a pas retiré. Je reviens souvent avec celle qui me rend mon espérance patiente et douce comme la félicité , visiter la vallée de Chaimbéry et le lac d'Aix. Quand je m'assieds sur les hauteurs de la colline de Trèsserves, au pied de ces châtaigniers qui ont senti son cœur battre contre leur écorce, que je re-
garde ce lac, ces montagnes, ces neiges, ces prairies, ces arbres, ces dents de rocher, nager dans une atmosphère chaude qui semble baigner la terre entière dans un parfum liquide et ambré ; quand j'entends frissonner les feuilles, bourdonner les insectes , soupirer les brises , et les vagues du lac se froisser doucement sur leurs bords < avec le bruit d'une étoffe de soie qui se déroule pli à pli; quand je vois l'ombre de celle dont Dieu a fait ma compagne jusqu'à la fin de mes jours se dessiner à côté de moi» sur le sable ou sur l'herbe; que je sens en moi une plénitude qui ne désire rien avant la mort et une paix que n'agite plus aucun soupir; je crois voir l'âme heureuse de celle qui m'apparut un jour dans ces lieux s'élever étincelante et immortelle de tous les points de cet horizon , remplir d'elle seule ce ciel et ces eaux, luire dans ces splendeurs, s'imbiber dans cet éther, brûler dans ces feux , pénétrer dans ces vagues, respirer dans ces murmures, prier, louer, chanter dans cet hymne de vie qui ruisselle avec ces cascades de ces glaciers dans ces lacs, et faire couler sur cette vallée et sur ceux qui s'y sou-
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viennent d'elle comme une bénédiction qu'on voit par les yeux , qu'on entend par l'oreille et qu'on sent dans le cœur !
( Là â*arrètait le manuscrit de Raphaël. )