‹ Raphaël, peintre de portraitsChapitre 110 sur 133 · Discorsi, I · texte numérisé non relu

Discorsi, I

sans pudeur et de grandeur d'âme, une ambition et une cupidité sans frein, le bien et le mal, le beau et le laid, prenant en même temps des proportions énormes, voilà ce qui se voyait partout en Italie. Rien n'arrêtait la volonté des Italiens de cette époque. Un forfait n'avait rien de repoussant. Le crime n'entraînait pas l'infamie ; il passait presque pour une œuvre d'art en son genre, et c'était quasi de l'admiration qu'il inspirait. L'effroyable cruauté de Ferdinand de Naples envers les barons de son royaume, loin de rendre odieux ce despote, donna de l'éclat à son nom. La duplicité de César Borgia contre ses condottieri révoltés apparut comme un chef-d'œuvre à Machiavel et fut appelée par l'évôque Paul Jove « la plus belle des duperies ». La force et la ruse régnant partout, l'épithète de dupe était alors la dernière des injures. Nous insistons sur le caractère moral du temps, parce qu'il fait partie de la physionomie des hommes et par conséquent de leur iconographie*... L'exemple de Giampaolo Baglioni devint aussitôt contagieux. Le marquis de Mantoue et le duc de Ferrare, la République de Florence et le roi de France % joignirent leurs troupes à celles du pape. En présence de forces aussi redoutables, Jean Bentivoglio se soumit. Jules II entra sans coup férir à Bologne et s'y installa pour un séjour de près de trois mois, après lesquels il rentra dans Rome avec la

\. M. Grégorovius, dans son Histoire de Lucrèce Borgia, a Irès bien mis en lumière les traits saillants de cette époque. t, Chaumont commandait alors l'armée française.

pompe d'un imperator. Six ans auparavant Ginevra, femme du même Bentivoglio, n'avait dû qu'à la protection de la France d'échapper à César Borgia. Combien alors elle était loin de penser que le cardinal Julien délia Rovere, dont la haine contre Alexandre VI égalait sa propre haine, serait celui-là même qui, devenu pape, viendrait, avec le concours d'une armée française, la déposséder pour toujours ^ !

Ici se place le plus important des monuments iconographiques que la sculpture de la Renaissance ait consacrés à Jules II.

Michel-Ange avait quitté Rome, ou plutôt s'en était sauvé pour se réfugier à Florence vers le mois de juin 1506, à la suite de vifs démêlés avec le pape-.

4. Le 26 novembre de cette même année, en Espagne, César Borgia s'était échappé de sa prison. Il avait rejoint le roi de Navarre, son beau-frère, et, de Pampelune, il écrivait sa dernière lettre au marquis de Mantoue, mestre de camp de l'Église à l'armée de Jules H : « Illustre prince et seigneur compère, que je respecte comme un frère, j'informe Votre Excellence qu'après tant de revers, il a plu à Dieu, Notre-Seigneur, de me délivrer et de me tirer de prison... Plaise à la clémence infinie de Dieu que cet événement tourne à son plus grand service... » Ainsi, avec une confiance naïve, cet homme, chargé de tous les crimes, mettait Dieu dans sa cause. « La délivrance de César rendit le pape soucieux, écrit l'hislorion aragonais Zurita, car le duc était capable de bouleverser l'Kalie entière, et les populations l'aimaient en môme temps que les gens de guerre, ce qui n'arrive pas à tous les tyrans. » César Borgia possédait cette force démoniaque qui s'impose aux masses et les prend par la séduction de la terreur. Si la mort ne l'avait brusquement arrêté, il aurait pu devenir un sérieux embarras pour Jules II.

2. Michel-Ange étant, revenu à Rome après son second séjour à

Pour rentrer en possession de son sculpteur, Jules II avait lancé vainement bref sur bref. Menaces et supplications, tout avait été inutile. Pérouse s'était soumise et Bologne s'était rendue, Michel-Ange résistait toujours. Soderini, cependant, qui redoutait pour Florence la colère du pape, pressait Michel-Ange d'obéir : (( Tu t'es mis là, lui disait-il, dans une affaire où ne se serait pas risqué le roi de France. C'est assez se faire prier. Nous ne voulons pas pour toi exposer l'État à faire la guerre au pape. Donc, prépare-toi à partir. » Sur une dernière lettre des plus pressantes que Jules II dicta au cardinal de Yolterre pour la seigneurie de Florence, Michel-Ange se décida enfin et partit pour Bologne vers le i*"" décembre, recommandé de la façon la plus paternelle au cardinal de Pavie par le gonfalonier Soderini : « Nous vous envoyons Michel-Ange, sculpteur, afin de complaire à Sa Sainteté et de satisfaire à son désir. Nous certifions à Votre Seigneurie que c'est un jeune homme distingué ; et, dans son métier, l'unique en Italie, peut-être aussi dans le monde entier. Nous vous le recommandons très particulièrement. Il est fait de telle manière qu'on tire de lui tout ce qu'on veut par des paroles affectueuses et par des caresses. Si on lui témoigne de l'amitié, il fera des choses qui émerveilleront ceux qui les verront. »

Carrare, où il était encore au mois de mai 1506, et l'un des brefs du pape qui le rappelle après sa fuite étant daté du 8 juillet, c'est à la fin de juin ou dans les premiers jours de juillet que doit avoir eu lieu cette fuite.

Gondivi a raconté la première entrevue de Michel- Ange et de Jules II en des termes qui peignent au vif les personnages et leur temps ^ : a Michel-Ange étant arrivé le matin à Bologne, alla à San Petronio pour entendre la messe. Il y rencontra les palefreniers du pape, qui le reconnurent et le conduisirent devant Sa Sainteté. Le pape était à table dans le palais des Seize. Lorsqu'il vit Michel- Ange, il lui dit avec un visage courroucé : « Tu avais à venir nous trouver et tu as attendu (( que nous allassions te chercher. » Michel- Ange plia ' le genou, et, ayant élevé la voix, s'excusa, expliquant qu'il n'avait pas agi avec méchanceté, mais par indignation, et qu'il n'avait pu supporter d'être chassé comme il l'avait été. Le pape se tenait la tête baissée sans rien répondre et paraissait tout troublé. Alors un évêque, chargé par Soderini de présenter et d'excuser Michel-Ange, s'interposa et dit : « Que Votre Sainteté (( lui pardonne! Il a péché par ignorance. Ces peintres (( sont tous ainsi. » Le pape furieux lui répondit : « Tu « dis des sottises, que je ne dis pas, moi. C'est toi qui c( es l'ignorant. Tu l'insultes. Va-t'en au diable! » Et comme il ne s'en allait pas, il fut mis dehors par les

4. Condivi, p. 22, n° xxxii. — Le P. Pungileoni, s'autorisant d'un ancien historien de Bologne, altribue cette commande non pas à Jules II, mais au sénat de la ville, qui paya mille écus d'or pour l'exécution de cette statue. Il est probable, en effet, que bs choses se passèrent ainsi, et que si Jules II intervint, ce fut seulement pour exprimer le désir que ce travail fût confié à Michel-Ange. (P. Pungileoni, Notes sur la vie de Bramante, p. 93, et M. Dumesnil, Vie de Jules 11, p. 304.)

domestiques à grand renfort de coups de poing. Le pape ayant ainsi déchargé sur l'évêque la plus grande partie de sa colère, fit approcher Michel-Ange, lui pardonna, lui donna sa bénédiction et lui enjoignit de ne pas quitter Bologne sans avoir reçu ses ordres. Au bout de peu de temps, il le fit venir et lui commanda sa statue en bronze, pour la placer sur le frontispice de San Petronio. »

Michel-Ange se mit tout de suite à l'œuvre et termina en quatorze mois cette statue, dont Jules II vint voir le modèle avant de quitter Bologne. Le pape était assis, vêtu du costume pontifical et la tête couronnée de la tiare. Le sculpteur lui ayant demandé s'il fallait placer un livre dans la main gauche : <( Un livre ! répondit Jules II, pourquoi un livre? Je ne suis pas un lettré, moi. Une épée! » Il y eut transaction. Jules II consentit à tenir, au lieu d'un glaive, les clefs de saint Pierre. Puis, remarquant le geste puissant du bras droit tendu en avant, il ajouta : a Ta statue donnet-elle la bénédiction ou la malédiction? » — « Très Saint-Père, repartit Michel-Ange, elle menace ce peuple pour le cas où il ne serait pas sage^ » On voit, par ce

1 . On lit, dans la première édition de la Vie des peintres^ par Vasari [Vie de Michel-Ange] : « Ceux qui gouvernaient Bologne allèrent voir cette statue, et dirent au Buonarotti qu'elle était dans une altitude tellement menaçante, qu'on ne savait si elle donnait la bénédiction ou la malédiction. Michel-Ange leur répondit en riant : « Quant à la malédiction, c'est chose faite déjà. » Les Bolonais se retirèrent indignes; mais Jules II, charmé de cette raillerie, donna trois cents écus au Buonarotti. »

dialogue, ce que devait être cette statue \ Michel-Ange avait bien compris Jules II, dominateur par tempérament, avide de conquêtes et d'autorité, terrible à qui lui résistait, plus roi que pape et plus guerrier que prêtre. Ce vicaire de Jésus- Christ, tout en étendant le bras et tout en ouvrant la main pour bénir, devait être redoutable encore et laisser planer sur le monde une menace plutôt qu'un pardon. La statue de Michel- Ange, trois fois grande comme nature, fut coulée en bronze. On la plaça au-dessus de la grande porte de San Petronio, à l'extérieur de l'église, le 21 février 1508, à la quinzième heure, aux acclamations du peuple, au bruit des tambours et des trompes; les cloches, accompagnées de leurs carillons, sonnèrent à toute volée; les illuminations et les girandoles jetèrent au milieu de la nuit leurs feux de joie. Deux ans et dix mois plus tard, le 30 décembre 1511, les cris de rage remplaçaient les cris d'allégresse, et ce même peuple, brisant ce Cju'il avait exalté, renversait avec fureur et brisait en mille pièces la statue de Jules II. Le duc de Ferrare en recueillit les morceaux et en fit un canon , qu'il appela

1. Le poète Pierius Valerianus composa, sur elle, les vers suivants :

Quoquo lam trcpidus fugis viator, Ac si te FuriiP, Guryoncsvc, Aut accr Basilicus insequantur?

Noa hic Julius : at figura Julii est.

W. Roscoe, Vie de Léon X, l. II, p. 92. — Muralori, Annal. d'Ital.^ X, 67.

la Giuliana\ La tête seule, qui pesait six cents livres % fut épargnée ; Alphonse d'Esté la plaça dans son cabinet^. On ignore ce qu'elle est devenue. Peut-être reparaîtra-t-elle un jour, pour montrer ce qu'avait du être cette œuvre colossale \

'1 . Frizzi, Meinorie per servire alla sloria di Ferrara, IV, 241 .

2. Ce poids, donné par Masini {Dologna perluslrata)^ semble fort exagéré.

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