‹ Raphaël, peintre de portraitsChapitre 121 sur 133 · Pietro Navarro commandait les troupes espagnoles · texte numérisé non relu

Pietro Navarro commandait les troupes espagnoles

5. Le cardinal Jean de Médicis, qui fut plus tard Léon X, était légat du pape dans l'armée des confédérés.

6. Ce fut l'artillerie d'Alphonse d'Esté qui décida du sort de cette journée, dont les héros furent fêtés ensuite à Ferrare. Le chevalier Bayard connut alors Lucrèce Borgia et fut ensorcelé par elle. « La bonne duchesse, qui estoit une perle en ce monde, dit le biographe de Bayard, fit aux François un merveilleux accueil, et tous les jours leur faisoit festins et banquets à la mode Dytalie tant beaulx que merveilles. Rien ose dire que de son temps, ne devant, ne s'est point trouvé de plus triomphante princesse, car elle étoit belle, bonne, douce et courtoise à toutes gens, et rien n'est plus sûr que, quoique son mari fût un prince sage et vaillant, ladite dame lui a rendu de bons et grands services par sa gracieuseté. » (Le loyal serviteur. Histoire du boa chevalier le seigneur de Bayard j ch. XLiv.) Lucrèce était douée d'un fond de bonne humeur que possédait aussi son frère César et qui avait été un des traits fondamentaux du caractère d'Alexandre VI. Elle savait attirer et retenir près d'elle des hommes tels que Balthazar Castiglione, Arioste, Ottaviano Fregoso, Aide Manuce, Bembo, elc. Jules II, quoique brouillé avec Alphonse d'Esté qu'il avait déclaré déchu de tous ses titres, ne cessa d'entretenir de bons rapports avec elle. François-Marie délia Rovere, gendre d'IsabelleGonzague, la plus intime amie de Lucrèce, lui avait rendu visite à Ferraro.

sarroi était au comble alors parmi les pontificaux. Pour compléter le désastre, le concile de Pise, qui s'était transporté à Milan depuis le '2li mars, venait de prononcer la déposition de Jules II. C'en était fait du pape, si Anne de Bretagne n'avait paralysé une fois de plus le bras de la France. Mais tandis que Rome, saisie de terreur, regardait du haut de ses remparts si elle ne voyait pas arriver toute une armée contre elle, cette armée déjà n'existait plus ; elle avait reçu l'ordre de se disperser, et Jules II, qui s'était un moment enfui au château Saint-Ange et qui songeait à se réfugier dans Ostie, était remis en possession de Rome et presque de l'Italie. Aussitôt, les Vénitiens reprennent, pour le compte du pape, les places de la Romagne, sauf Bologne, qui reste encore un moment au pouvoir de la France. Les Espagnols, de leur côté, rendent à l'ÉgHse les grands fiefs de la campagne romaine, dont le roi d'Espagne se déclare le protecteur. Les Français sont jetés hors de la Péninsule, tandis que les Allemands et les Espagnols s'y installent et s'y fortifient, et l'ItaHe est plus que jamais perdue pour les ItaUens. C'est alors, cependant, qu'on décerne à Jules II le titre de Libérateur de ntalie^ et que Raphaël est invité à introduire le portrait du pape dans la fresque d'Héliodore chassé du Temple.

Portrait de Jules II. — Jules II, porté par quatre parafrenieri, apparaît au premier plan, à la gauche de la fresque. Son corps est de trois quarts,

presque de face, et sa tête de profil à droite. Assis dans la sella gestatoria, les deux bras appuyés sur les bras du siège pontifical, il est vêtu d'une aube blanche et d'un camail rouge, doublé d'hermine et garni d'un capuchon. La tête est coiffée d'un chaud bonnet, rouge aussi, et doublé de fourrure également. Une longue barbe blanche couvre le bas du visage. Le front est majestueux, l'œil ardent, la bouche émue. Toute la figure a une fierté de pose et une fermeté de maintien qu'on pouvait craindre de ne revoir jamais après la maladie de 1511. Ce n'est plus là le pape des Décrétales. C'est un Jules II rajeuni par le succès, transporté tout à coup des régions de l'épreuve dans la sphère du triomphe. Le vieillard, courbé naguère sous le poids de l'âge et de la souffrance, se redresse et retrouve tout à coup sa fougue et sa force. Sans perdre aucune des apparences de la réalité et de la vie, il entre, vivant encore, dans le domaine de l'histoire, ou plutôt de l'apothéose, met le ciel avec lui, regarde d'un air superbe les spoliateurs du temple qu'il assimile à ses propres ennemis, et s'approprie une fois de plus la fière devise qu'il avait adoptée déjà après la prise de la Mirandole : gop^tra STiMVLVM NE CALCiTRES. (( Ne te révolto pas contre l'aiguillon divin, dit-il à Louis XII terrassé devant lui dans la personne d'Héliodore, et reconnais en moi l'incarnation de la domination universelle. » Jules II crutil réellement que Dieu et les anges combattaient avec lui, de concert avec l'empereur d'Allemagne et le roi

d'Espagne, contre le roi de France? Il est possible. La démence du pouvoir absolu conduit l'homnne aisément à de pareilles aberrations. Les Romains de J5i2 eux-mêmes le crurent ou feignirent de le croire, et la présence du souverain pontife dans la fresque d'Héliodore atteste leur crédulité à cet égard. Quant à Raphaël, il avait dessiné déjà le carton de sa fresque à la fin de 4511 ou tout au commencement de 1542, et n'avait pas songé alors à faire entrer un pape du xvi^ siècle dans le temple détruit par Titus. Mais quand le peuple, après les jours de terreur et d'imprécation, entonna les chants de triomphe, quand, du pape presque fugitif et quasi déposé qu'il conspuait en avril, il eut fait en mai un libérateur, l'artiste dut suivre l'entraînement général, au risque de nuire à l'unité pittoresque de son œuvre. Rien, d'ailleurs, par cet acte de complaisance, ne fut compromis dans la grandiose harmonie de son œuvre. Le peintre d'histoire sut conserver le pas sur le peintre de portraits, et, du vieillard épuisé qu'était Jules II, Raphaël fit l'imposante figure qui, sans cesser d'être vraie selon la nature, s'élève spontanément à la hauteur de la tragédie bibhque.

Les cjuatre palefreniers qui portent le pape sont aussi des portraits. Deux d'entre eux seulement nous sont connus : Marc-Antoine Raimondi, de Bologne, et Jules Romain.

Portrait de M arc- Antoine Raimondi. — Marc- Antoine s'avance le premier, est le plus en vue, s'offre tout entier au regard du spectateur et se montre de face. C'est un homme dans la force de l'âge, grand, vigoureux, de tournure élégante, et qui paraît capable de jouer très convenablement un rôle dans une société éprise surtout de valeur personnelle et de beauté physique. De la main gauche, il porte le bras droit du brancard sur lequel est posée la sella gestatoria\ et de la main droite il tient sa barrette \ Ses longs cheveux bruns, séparés au milieu de la tête, descendent de chaque côté des joues et tombent jusque sur les épaules. Le front est élevé, mais ne présente qu'un moyen développement. Les yeux sont grands et beaux, sans que leur regard ait rien qui vous captive . Le nez est droit, tombant un peu sur la bouche, qui est assez insignifiante d'expression. Une barbe peu fournie ombrage la lèvre supérieure, le menton et le bas des joues. Celles-ci sont plutôt maigres que grasses. La physionomie dans son ensemble est énergique. Le col, complètement découvert, porte la tête avec une certaine hauteur. Une chemise blanche finement plissée couvre le haut de la poitrine. Par-dessus cette chemise, une robe bordée de noir et ouverte en carré à la hauteur des pectoraux est attachée à la taille par une écharpe et descend jusqu'à mi-jambes. De larges manches à

1. Le bras droit du brancard pose sur l'épaule gauche de Marc- Antoine.

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