Le cadre coupe la figure à la hauteur des cuisses
d'un ton châtain, qui descend le long du col, encadre le visage de ses masses épaisses, et lui communique un accent florentin très vivement accusé. Le front, dont la partie supérieure se trouve cachée par la barrette, est noyé d'ombres et comme chargé de préoccupations. Les yeux, tournés avec vivacité vers la gauche, sont, ainsi que le front, contractés et tendus. Il y a dans ce regard oblique quelque chose de scrutateur et de soupçonneux qui ne met pas en confiance. Le nez, régulier dans sa forme, est moyen. La bouche, aux plis fermes et sévères, indique une finesse qui inclinerait au besoin vers la ruse. Le menton est accentué, sans rien de trop proéminent. Les joues sont plutôt maigres que grasses. Le col est nu, entièrement dégagé, long et un peu fort pour la tête. Un pourpoint noir, que dépasse une chemise froncée à la hauteur des épaules, est retenu sur la poitrine par une agrafe d'or et serré à la taille par une boucle d'or aussi. Ce pourpoint, en forme de surtout largement plissé, est passé sur une tunique rouge, dont les larges manches cachent entièrement les bras. Toute la figure est peinte d'une couleur dont la crudité trahit une certaine inexpérience. Les chairs sont d'un rouge trop vif, les lumières d'une clarté trop éclatante, les ombres d'un gris trop triste. En 1505 encore, la main de Raphaël, si sûre d'elle-même et si libre déjà quand elle transcrit les rêves de l'imagination religieuse, garde, nous l'avons dit, quelque chose de timide et de gêné quand elle se trouve aux prises avec la réalité d'un portrait. Le jeune
Sanzio n'a pas encore l'acquit nécessaire pour saisir le caractère dominant de son modèle et pour le rendre avec la réserve et les tempéraments que commande notre nature morale, si complexe et souvent si contradictoire. Il reproduit alors les traits d'Agnolo Doni dans leur régularité froide, et exprime avec trop de sécheresse ce qu'ils ont de sombre et de peu sympathique. Quelques années plus tard, il aurait mis en plus vive lumière les facultés maîtresses de son modèle, en les enveloppant de mille nuances qui en eussent complété l'expression. Ce mélange d'astuce et de force, qui devait être un fond de nature chez Agnolo Doni, Raphaël l'a rendu avec une âpreté pittoresque que n'eût point désavouée un quattrocentista contemporain d'Alexandre YI. Si quelque chose d'intime et de personnel dans la manière de peindre n'excluait le doute sur l'authenticité aussi bien que sur la date de ce portrait, on serait tenté de n'y pas reconnaître un des amis du gonfalonier Soderini et de se croire en présence d'un des partisans des Médicis au temps de Savonarole.
qu'était-ce QU'aGNOLO doni ? QUE DEVINRENT SON PORTRAIT ET CELUI DE MADDALENA AVANT d'entrer DANS LA GALERIE PITTI?
Quel était cet Agnolo Doni? Vasari ne -nous renseigne pas à ce sujet. 11 dit seulement qu' Agnolo Doni
était grand amateur de peinture et de sculpture, et qu'il fit faire son portrait, ainsi que celui de sa femme, par Raphaël, pendant que Raphaël demeurait à Florence. Il ajoute : « Ces deux portraits se voient chez Giovanbattista, fils d'Agnolo, dans la belle et confortable maison que celui-ci avait fait construire au corso de' Tintori, presque à côté du palais des Alberti^ » Agnolo Doni appartenait sans doute à ce cercle de lettrés, d'amateurs et d'artistes, qui comptait parmi ses membres Bembo, Taddeo Taddei, Lorenzo Nasi, Ridolfo Ghirlandajo, Aristotile da San Gallo, etc., et qui fut comme une famille de prédilection pour Raphaël, pendant ses différents séjours à Florence. Vasari ajoute qu' Agnolo ouvrait très difficilement sa bourse, et que, s'il avait du goût et de l'érudition, il était intéressé, cu])ide même, marchandeur à l'excès, plus disposé à ex])loiter qu'à protéger les artistes". Il était passionné pour la possession des œuvres d'art. Ses collections de peintures et de sculptures étaient célèbres, mais il tenait beaucoup à faire de bons marchés. C'est lui qui avait commandé à Michel- Ange la Vierge qui est aujourd'hui dans la Tribune de Florence, et l'on raconte qu'à l'occasion de cette peinture il reçut une leçon qui