EX1STE-T~1L DES PORTRAITS PEINTS PAR RAPHAËL AVANT
Les premiers portraits d'une authenticité incontestable qui aient été exécutés par Raphaël sous le pontificat de Jules II sont ceux d'Agnolo Doni et de sa femme, Maddalena Strozzi. Ils appartiennent au second séjour de Raphaël à Florence, et remontent à la fin de 1505 ou au commencement de 1506. Ils sont donc contemporains de la Vierge au Chardonneret et de la Vierge du palais Tempi, Comment le croire, cependant, quand on les compare à ces tableaux? Dans ceux-ci, quelle verve heureuse et quelle liberté d'inspiration! Dans ceux-là, que de gêne, que de timidité, que d'hésitation ! C'est que l'observation des carac-
tères, l'analyse qui dégage les facultés maîtresses, la connaissance de l'individu dans son identité psychologique et dans son intimité morale, la science du portrait en un mot est chose d'art et d'expérience à la fois. En pareille matière, la seule précocité du génie ne suffit pas. Pour comprendre l'homme, il faut connaître les hommes. Le sphinx ne Uvre qu'à la longue et seulement un à un les secrets de la vie.
Raphaël étonne ses contemporains et, après eux, la postérité, par l'élévation et par la pureté de ses premières œuvres. Dès sa jeunesse, il se meut avec indépendance et originalité dans le vaste champ de l'imagination pittoresque. De dix-sept à vingt et un ans, il peint des tableaux qui, tout en témoignant de son respect pour l'école ombrienne, portent l'empreinte d'un génie supérieur à toutes les écoles, tandis qu'il est comme chargé d'entraves et devient presque méconnaissable dans le domaine du portrait, si toutefois les portraits qu'on lui attribue à cette époque sont effectivement de sa main .
Lé Couronnement de la Vierge^ dans la galerie du Vatican \ les deux Madones du musée de Berlin % la
\. Ce tableau avait été peint pour l'église des Franciscains de Pérouse.
2. L'une est la Vierge de la collection Solly. (Voir les Vierges de Raphaël et V Iconographie de ta Vierge, t. III, p. 13.) L'autre est la Madone entre saint Jérôme et saint François; elle a passé successivement par la galerie Borghèse et par la galerie Aldobrandini. (Ibid., L III, p. 436.)
PORTRAITS ANTÉRIEURS A loOo. 95
Vierge du comte délia Staffa^, le Rêve du Chevalier^, le Petit saint George et le Petit saint Michel du musée du Louvre, le Sposalizio du musée de Brera, ne laissent aucun doute sur leur authenticité ; le Portrait de jeune homme (portrait contemporain de ces tableaux), au musée de Kensington, n'inspire que de la méfiance ^ Il en est de même du Portrait d'un jeune homme de la maison Riccio à la bibliothèc[ue de Munich \ Ignatius
'\ . Ce délicieux petit tableau a passé du palais Gonnestabile, à Pérouse, dans la galerie de l'Ermitage, à Saint-Pétersboure-.
i. Cette charmante peinture est à la National Gallery de Londres.
3. Ce portrait représente un jeune homme, ou plutôt un enfant de quatorze à quinze ans. Vu à mi-corps et tourné de trois quarts à droite, il regarde le spectateur avec une sorte d'étonnement. La tête est médiocrement dessinée; Tespace, notamment, qui sépare le nez de la bouche est énorme. Les cheveux, épais et coiffés d'une barrette noire, tombent sur les épaules. Un justaucorps noir, frangé d'une chemisette blanche, s'attache au col par deux boucles d'or sur lesquelles on lit : raffaello, vrbinas. fec. Pour fond, un paysage accidenté, pourvu de fabriques et planté d'arbres, à l'ombre desquels on aperçoit un cerf. Ce portrait est peut-être celui qui figurait sous le numéro 153 dans le catalogue de la collection du roi Jacques II, où il était donné comme le propre portrait de Raphaël. Rien ne justifie une pareille désignation. L'accent péruginesque se fait sentir dans cette peinture, qui est d'ailleurs très altérée et, par ^surcroît, très compromise par des restaurations maladroites. (Passavant, t. I, p. 59, et t. II, p. '17.)
4. Le personnage, représenté en buste, est un jeune homme de vingt-cinq à trente ans, tourné de trois quarts à gauche. Ses cheveux, tombant sur le col, sont coupés droit et coiffés d'une petite barrette noire. De la main droite il tient son pourpoint; sous le pourpoint, un vêtement de dessous laisse paraître le linge blanc de
Hugford et Raphaël Mengs ont beau certifier l'originalité de cette peinture. Passavant a beau la mettre au nombre des œuvres non contestées, nous ne sommes nullement convaincus ^
Nous ne trouvons, dans l'œuvre de Raphaël, aucun portrait authentique avant ceux d'Agnolo Doni et de Maddalena Strozzi.
la chemise, et sur les agrafes de ce vêtement on lit : raphaello VRBIXAS Fiîc. Entre deux colonnes de marbre qui décorent le fond, paraît un paysage verdoyant et boisé, où l'on retrouve le môme ceCf que dans le portrait du Kensiiujlon Muséum. On a longtemps aussi regardé ce portrait comme le propre portrait de Ra[)haël. C'est ainsi qu'il est désigné dans la gravure de P,-Ant. Pazzi et dans la lithographie de Lorenzo Quaglio; cependant on n'y reconnaît pas plus les traits que l'esprit et la manière du Sanzio. Comme ce portrait se trouvait, au siècle dernier, dans la maison Riccio, à Florence, on a supposé qu'il représentait un jeune homme de cette maison. De la casa Riccio il passa dans la collection du comte Firman, au château de Leopoldskron, près Salzbourg, puis dans celle du banquier Trautmann, qui le vendit au roi Louis de Bavière pour la pinacothèque de Munich.
\ . Ignalius Hugford prétend que ce portrait représente Raphaël à l'âge de vingt et un ans. Son attestation se trouve collée derrière le panneau. — Raphaël Mengs, confirmant l'opinion d'Hugford, dit : « lo sottoscritto ho veduto e considerato il sopra accennato quadro, il quale giudico opéra di mano di Raffaele da Urbino. Fatlo a Firenze oggi 17 gennajo 1774. Raffaele Mengs. » (Passavant, t. I, p. 71, et t. II, p. 26.) — Le dessin cité dans l'étude que nous avons faite des Portraits de Raphaël par lui-même est un simple crayon, (ju'on doit considérer comme une indication plutôt que comme un véritable portrait.
DESCRIPTION DU PORTRAIT d'AGNOLO DOM.
Agnolo (ou Angelo) Doni est un personnage de trente à trente-cinq ans, dont la figure se détache avec vigueur sur un ciel lumineux et sur un fond de paysage fort accidenté*. Il est assis, de trois quarts à gauche, le bras gauche appuyé sur une barre d'appui en marbre % et la main droite ramenée horizontalement vers le miheu du corps ^ La tête est coiffée d'une barrette noire, d'où s'échappe une abondante chevelure
'1. Ce paysage est d'un ton très clair.
2. La main gauche pend verticalement le long des baluslres de cette barre. L'index de cette main est orné d'une bague d'or à chaton noir; au petit doigt de la même main est passée une seconde bague d'or enrichie d'un grenat.